Otomen et les stéréotypes de genre

Quand les éditions Delcourt ont décidé de sortir Otomen (sous leur label Akata) en septembre 2008, ils ne savaient peut-être pas qu’ils allaient mettre à mal toutes les idées préconçues sur les préférences des garçons (camion, bleu, foot) et des filles (poupée, rose, danse). A moins que tout cela ne soit que l’aspect bien visible d’un complot mondial. Vu ce que nous annonce les opposants à la « théorie » du genre, on n’est plus à ça près.

Je m’égare.

Donc, Otomen [1]. Le manga d’Aya Kanno raconte les déboires d’Asuka, garçon incarnant la virilité parfaite (?) socialement, mais cachant sa véritable nature. Il adooore ce qui est supposé féminin : tout ce qui brille, ce qui est doux, ce qui est mignon, les sucreries, la couture, la cuisine, les shôjo… Au cours de la série, il sera rejoint par d’autres otomen, comme Tonômine, l’as du maquillage ou Kurokawa, le fana des fleurs. Des intérêts jugés inadéquat vu leur genre.

Tout irait bien si Asuka réussissait parfaitement à cacher à la société, et surtout à sa mère, ses passions. Mais depuis qu’il est tombé amoureux de Ryô, il ne peut plus se refréner. Et bel hasard (en fait, pas vraiment), Ryô est bourré de caractéristiques « masculines » : courage, force physique, inaptitude à la cuisine et à la couture. Car pour les demoiselles qui peuplent le manga, une bonne épouse c’est « une femme attentionnée qui cuisine avec amour de bons plats pour son mari ♥ ». (Le cœur est important.)

Et si, à l’occasion, Ryô devra se battre pour montrer sa féminité, notamment lors d’un concours du lycée visant à élire la femme parfaite dont les épreuves de cuisine (bentô), d’arrangement floral et d’habillement traditionnel lui poseront de sérieux problèmes, elle ne cherche pas spécialement à se cacher. Et surtout, même si elle essuie quelques reproches lors de ce concours, globalement, elle s’en tire bien. Son manque de féminité est rapidement accepté, car compensé par des valeurs « masculines ». Cela montre bien, comme dans la réalité, qu’une femme jugée masculine est socialement mieux acceptée qu’un homme jugée féminin. Comme toujours ce qui est attribué aux femmes est dénigré.

Le caractère plutôt masculin de Ryô est donc accepté, exception faite d’une professeur, lorsque le lycée Ginyuri tombe aux mains de la mère d’Asuka et adopte la devise « Des filles sages et douces, des garçons austères et robustes ». Cette prof’, Otowa, ose la remarque, cri du cœur pour elle qui s’est toujours positionnée et définie par rapport aux hommes de son entourage : « Tu ne dois pas rester telle que tu es. Il faut que tu changes, sinon tu ne pourras jamais conquérir le cœur de ton amoureux ».

Il est dommage, par ailleurs, que Ryô soit la seule exemple agissant en dehors des limites accordés à son genre, alors que toutes les autres lycéennes apparaissant dans le manga se complaisent aisément dans les stéréotypes (chasse au petit ami, préparation de bentô mignons…).

Dans un shôjo, il arrive fréquemment que le prince doivent sauver sa belle. Dans Otomen, les rôles sont inversés : la prince Ryô sur son beau cheval blanc sauve le princesse Asuka d’un mariage arrangé. Inversés, mais pas toujours. En fait, les deux-là se sauvent mutuellement la mise, l’un après l’autre voire l’un avec l’autre. Quand Asuka est terrorisé dans un bâtiment lugubre et assurément hanté, Ryô lui prend la main pour le rassurer. Quand Ryô prend conscience qu’elle n’est pas assez féminine par rapport à ce qu’on attend d’elle, Asuka lui répond qu’il s’en moque et l’aime telle qu’elle est : si elle ne peut pas cuisiner, lui peut. Quand l’un n’y arrive pas, l’autre si. Et inversement. Asuka et Ryô forment le couple le plus équilibré de la sphère manga.

Mais tout au long des 18 volumes qui composent la série, le défi d’Asuka et de ses amis sera de garder secret leur statut d’otomen, pour ne pas que leur virilité soit remise en cause (ce serait fâcheux). Alors que c’est justement le concept même de la virilité qui l’est (un peu moins celui de la féminité, puisqu’il n’y a que Ryô en (contre-)exemple). Comme le dit l’auteure dans un bonus du tome 11, les « rôles [sociaux et familiaux] ne sont pas toujours en adéquation avec la réalité de certaines personnes. » Elle essaye donc, au travers de son manga, de faire prendre conscience à ses lecteurs de l’injonction de la société à se conformer aux stéréotypes de genre : « est-ce que notre vie est celle que nous souhaitons vraiment vivre ou bien avons-nous été formaté pour correspondre à un rôle ou à un autre ? » Des injonctions que personne ou presque ne semble questionner et qui sont ici traitées au travers d’histoires essentiellement humoristiques.

Asuka ne correspond pas au moule préfabriqué conçu par la société. Lui, et Jûta, Tonômine, Kurokawa ne rentrent pas dans la norme. Pour autant, il faudra bien qu’ils se dévoilent, qu’ils fassent leur « coming out » comme dit dans les derniers tomes sortis. Car « mentir sur ce que l’on est, ce n’est pas ce que j’appelle être  »accepté » par les gens » dit une femme dans le tome 7.

Mais au-delà de la pression sociale les enjoignant à rentrer dans des cases, Asuka subit fortement une pression familiale de la part de sa mère, traumatisée depuis treize ans par le départ du père annonçant son envie de devenir la femme qu’elle s’était toujours senti être. Depuis, elle exècre tout contrevenants aux stéréotypes genrés.

Paradoxe, puisqu’elle même n’est pas l’exemple typique de la femme supposée idéale (douce, aimante, bonne cuisinière et ménagère; fibre maternelle, et j’en passe). Chef d’entreprise, elle délaisse son fils pour travailler à l’étranger et ne revient que lorsqu’elle apprend l’existence de girlish boy au sein du lycée dont elle est l’administratrice générale. Pour elle, les otomen « ont corrompu la jeunesse japonaise en leur remplissant l’esprit de crème fouetté ». (Cette citation ne sert que pour la crème, car crème = cuisine et cuisine=activité féminine.)

S’en suivra donc une chasse à l’homme féminisé. Si le tout ne se prend évidemment pas au sérieux (suffit de voir le pauvre Ariake victime de délit de faciès car trop choupi), ce sujet est l’un des thèmes du manga puisque les otomen sont des hommes aux passions de femmes. Il leur faudra du courage pour affronter la société et Asuka en aura bien besoin pour s’affirmer face à sa mère.

Là encore, Aya Kanno, même en ayant rallongé la sauce avec des chapitres redondants ne servant qu’à répéter son propos jusqu’à plus soif, montre la maîtrise de son récit, avec un arc final allant crescendo jusqu’à ce qu’Asuka n’ait plus le choix. Dos au mur, il fait face.

Au final, on a donc une leçon de vie, de tolérance mais surtout d’acceptation (subtile nuance) : « Peu importe les apparences, ce qui compte, c’est ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes ».

[1] Otomen est un mot-valise créé à partir du japonais otome (jeune fille pure) et de l’anglais men (homme).

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2 réflexions sur “Otomen et les stéréotypes de genre

  1. En fait, Akata n’est pas un label de Delcourt : c’est un prestataire de service indépendant, chargé de constituer un catalogue pour le compte de Delcourt. Mais comme l’éditeur communique très peu sur ses manga, c’est souvent Akata qui s’y colle, d’où cette confusion. Mais leur association s’arrête le 31 Décembre.
    Les manga Delcourt ne sont pas publiés sous un label particulier, comme cela peut être le cas chez Bamboo (avec Doki Doki). Enfin, sauf si nous considérons Soleil Manga et Tonkam comme des labels.

    Sinon, j’ai moi-aussi beaucoup aimé ce manga. C’est terriblement jouissif de voir l’auteur reprendre tous les codes du shôjo comédie romantique – même les pires, comme celui consistant à se focaliser sur les personnages secondaires faute de pouvoir faire avancer l’intrigue principale – pour les réutiliser à sa sauce. Et c’est très bien fait. Il y a juste quelques petites baisses de régime de temps à autre, et un avant-dernier tome d’autant plus frustrant que nous savons, puisqu’il reprend le dernier acte de toute comédie romantique, qu’il n’aura aucune conséquence…

    Si tu aimes ces couples plus ou moins inversés, je te recommande W Juliette. Un peu plus quelconque, mais le couple vedette est bourré d’énergie.

    1. Oui, la cas Akata est compliqué à suivre, j’ai toujours considéré comme un label, à tort. Vieille habitude, difficile à s’en défaire. On va éditer ça de ce pas.

      C’est vrai que les nombreux revers essuyés par Asuka et sa bande dans le tome 17 sont un peu lourds à suivre lorsque l’on sait que tout va, forcément, se finir en happy end d’ici 4-5 chapitres, mais l’auteure réussit néanmoins à insuffler un véritable suspense, de la tension, à cet arc final, sur son déroulement, malgré l’utilisation de clichés abusifs. Et puis, la mère d’Asuka est géniale en boss finale.

      Je me rappelle avoir lu le début de W-Juliette au début de sa parution en France (il y a longtemps donc), mais je ne sais plus trop de quoi ça cause, ni si j’avais bien aimé…

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