La demeure de la chair : la perversion au féminin

Connu en France pour ses contes folkloriques et Dans la prison, son incontournable insertion dans le milieu carcéral, Kazuichi Hanawa nous propose de découvrir une autre facette de sa carrière de mangaka avec La demeure de la chair. En effet, ce recueil est sous le signe de l’eroguro, un courant artistique sous lequel l’érotisme se mêle à l’absurde, le tout généralement teinté d’hémoglobine.

La demeure de la chair est donc un recueil réunissant des nouvelles dans la veine de l’eroguro écrites dans les années 70 par Kazuichi Hanawa et également quelques très courts récits fantastiques. En France, l’ouvrage est publié par Le Lézard Noir depuis novembre 2013 au prix de 21 euros. Maintenant que vous savez tout ce qu’il y a à savoir, intéressons-nous au livre.

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Il n’est jamais facile de parler d’un recueil de nouvelles. Bien qu’elles aient été écrites par un même auteur et selon un thème commun, l’horreur, chaque histoire possède une construction et des thématiques propres – enfin « propres », c’est une façon de s’exprimer, parce que bien souvent les thématiques sont sales et malsaines dans ce manga. Ainsi, des certains récits parleront de vengeance, de l’excès de passion menant à la déviance, alors que d’autres mettrons en lumière une cruauté purement gratuite instaurant le malaise auprès du lecteur. Le mangaka nous fait également voyager dans le temps. Du Japon moyenâgeux de l’ère Heian à la période contemporaine, tout en prenant le soin de s’arrêter dans les années 20, Kazuichi Hanawa offre au lecteur un périple horrifique très varié. D’autant plus que son style d’écriture est également très diversifié. Je vais vous laisser le soin de découvrir les différentes histoires que l’auteur propose, néanmoins je vais me permettre d’affirmer que j’ai particulièrement aimé y découvrir une influence grand-guignolesque, et particulièrement dans la nouvelle intitulée L’abominable homme cafard. Donc, pour résumer, Kazuichi Hanawa prouve toute son inventivité grâce à la variété des saynètes qu’il propose.

Une question demeure cependant, pourquoi ai-je sous-titré l’article La perversion au féminin ? Alors vous l’aurez sans doute compris, et si ce n’est pas le cas je vais vous l’expliciter, La demeure de la chair n’est pas un ouvrage à mettre entre toutes les mains. Il est réservé à un public adulte et qui, si possible, ne tournera pas de l’œil à la moindre effusion de sang. Qu’elle soit physique ou morale, il faut effectivement noter que la cruauté règne en maîtresse dans le manga. De plus elle est accentuée par le fait qu’elle soit plus ou moins liée à la sexualité. De fait, cette perversion est régulièrement l’œuvre de femmes, et cela, quelles qu’en soient les raisons – comme je me suis évertué à l’énoncer dans le paragraphe précédent. En effet, dans La demeure de la chair les femmes sont plus souvent bourreaux que victimes, et sont même parfois les deux. Même si ce n’est pas le cas pour l’intégralité des histoires, cette fascination pour les femmes malveillantes est assez frappante, d’autant plus dans un courant artistique où celles-ci sont fréquemment érigées comme des créatures subissant la perversion. Le mangaka plonge ainsi le lecteur dans un univers à mi-chemin entre Les cent vingt journées de Sodome et Bétail humain qui ne le laissera pas de marbre. Cette perfidie féminine cultive par conséquent l’originalité du recueil de Kazuichi Hanawa et lui donne tout son intérêt.

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Je vais maintenant passer à un autre point fort du bouquin qui, celui-ci, n’a rien à voir avec le titre de l’article. Pour la plupart des histoires peuplant le recueil, Kazuichi Hanawa soigne le retournement final. Il utilise alors un procédé scénaristique visant à nous donner une autre lecture de la nouvelle. Brisant de ce fait certaines certitudes du lecteur, l’auteur fait en sorte que ce dernier sorte de chaque nouvelle avec l’esprit troublé. La violence mêlée à la malice de Kazuichi Hanawa auront de quoi marquer tout lecteur réceptif à l’ambiance de La demeure de la chair.

La demeure de la chair se conclue par des histoires de monstres japonais. Si ces micro-nouvelles fantastiques sont plaisantes à suivre, elles laissent cependant un arrière-goût amer. En effet, l’ambiance tranche radicalement avec la cruauté du reste de l’ouvrage, et il peut ainsi paraître regrettable de ne pas fermer le livre sur une note macabre. Cependant, cette petite critique s’apparente à un caprice, d’autant que la dernière histoire du recueil est particulièrement excellente.

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Mais ce qui nous frappe en premier, quand on ouvre La demeure de la chair, c’est la qualité graphique de Kazuichi Hanawa. Ceux  qui connaissent un peu l’auteur et son style de dessin très arrondi vont rapidement se rendre compte que le manga qu’ils tiennent entre leurs mains est assez différent. Effectivement, le coup de crayon du mangaka est plus fin que d’ordinaire. Les personnages sont bien moins ronds également. Et les femmes de Kazuichi Hanawa, vous savez ces femmes perverses, sont diablement envoutantes. Du regard perfide de ces créatures aliénées, il est délicat de ne pas succomber. Outre ces histoires d’yeux, la mise en scène graphique de l’auteur est époustouflante. Le talentueux dessinateur nous propose des compositions, souvent d’une violence extrême, à couper le souffle. Qu’ils sont beaux les tableaux de Kazuichi Hanawa, rarement la cruauté n’aura été aussi bien sublimée.

Enfin, difficile de ne pas dire un mot sur le travail du Lézard Noir. Splendide. Oui splendide, car c’est le premier terme qui nous vient à l’esprit quand on découvre l’ouvrage. La couverture cartonnée est magnifique, la reliure est un modèle du genre, le papier utilisé est d’une qualité supérieure. Quel plaisir d’avoir un si beau livre entre les mains. Si, en marge, on ajoute une préface passionnante, voire même nécessaire pour qu’un initié appréhende le bouquin, il est difficile de ne pas se montrer enthousiaste face au travail de l’éditeur. Pour conclure, il faut souligner le travail de Miyako Slocombe qui, comme à son habitude, nous congratule d’une traduction d’excellence.

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En définitive, à moins d’être allergique à toute forme de violence, je vous conseille allègrement la lecture de La demeure de la chair. Même s’il n’est pas forcément l’idéal pour se familiariser avec le courant de l’eroguro ou avec les œuvres de Kazuichi Hanawa, ce recueil regorge de qualités. De l’inventivité et l’originalité de l’auteur à la qualité des chutes des nouvelles, en passant par l’ambiance morbide et malsaine sublimée par un coup de crayon de maître, on sort séduit de la lecture du manga. Personnellement, j’ai adoré La demeure de la chair, si bien, qu’une fois le recueil terminé, j’ai eu une forte envie de lire de nouvelles histoires de Kazuichi Hanawa dans le registre de l’eroguro.

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3 réflexions sur “La demeure de la chair : la perversion au féminin

  1. Natth

    Ce manga a un côté fascinant et addictif. Cela vient peut-être des ressorts dramatiques choisis par l’auteur. Les récits sont courts, mais les retournements de situation sont fréquents et surprenants. Lorsqu’on a terminé une nouvelle, on a juste envie d’en commencer une autre. Le style graphique est magnifique, original et dessiné avec soin. Que l’auteur préfère ne pas achever une case plutôt que rater son dessin est symptomatique à mon avis. Les deux textes d’introduction sont très instructifs sur le sens de l’oeuvre et sur le contexte dans lequel ils ont été écrits. La qualité de l’édition est aussi remarquable : un format adapté à l’image (ni trop grand, ni trop petit), des pages épaisses et bien blanches, pas de fautes et une couverture rigide bien imprimée.

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