Les fleurs qui ne se fanent pas : L’exposition polémique d’Angoulême

Vous avez peut-être entendu parler d’une exposition sur les femmes de réconfort coréennes durant le festival international de la bande-dessinée d’Angoulême. Et pour cause, la presse en a parlé en boucle. Enfin elle a surtout parlé des commentaires de certains japonais ultra-nationalistes (qu’elle aura vite fait de renommer « Le Japon ») qui ont créé une polémique. Cet article propose un retour sur la presse et leur bien-pensance sélective ainsi que sur une exposition qui a soi-disant failli provoquer la troisième guerre mondiale.

Parce que oui, moi, j’y étais.

femmes de réconfort bd

Tout d’abord, les femmes de réconfort, qu’est ce que c’est ? Il s’agit d’un euphémisme pour désigner des femmes, principalement chinoises et coréennes, réduites à l’état d’esclaves sexuelles par l’armée japonaise entre 1931 et 1945. Trompées ou enrôlée de force, ces jeunes femmes (très souvent mineures) ont dû assouvir les perversions de soldats japonais dans des conditions de vie déplorables et dans la crainte de la mort.

Une exposition coréenne en hommage à ces femmes a donc vu le jour au festival d’Angoulême, au grand dam de certains négationnistes japonais. Critiquée par une grosse poignée de nationalistes (12000 signatures pour une pétition révélant que « le gouvernement coréen manipule le festival d’Angoulême comme sur un champ de bataille politique et diplomatique »), Yoichi Suzuki, ambassadeur japonais en France, plus connu pour son amour pour sa patrie que pour sa gestion des affaires, a osé « regretter vivement que cette exposition ait lieu ». Polémique !

Et oui, il ne fallut pas plus qu’une poignée de révisionnistes qui se sont exprimés dans un contexte géopolitique tendu pour entre le Japon et la Corée du Sud pour que la presse française s’emballe. « Montée du nationalisme au Japon », « L’exposition qui fâche les japonais », les journalistes s’en donnent à cœur-joie. Les raccourcis s’enchaînent condamnant ainsi les japonais pour l’avis d’une minorité. Mais si on pose le problème dans un autre sens, qu’un collectif anglais, par exemple, expose des tableaux rappelant la collaboration des nombreux français avec la Wehrmacht, ne pensez-vous pas que certains nationalistes français vont crier au scandale ? Pour autant représenteront-ils la France ? Pourra-t-on parler de la montée du nationalisme en France à cause d’un événement de ce genre ? Questions rhétoriques.

armée japonaise

Cette bien-pensance sélective m’agace au plus au point, surtout venant de journalistes qui ont les moyens financiers et les entrées pour réaliser des articles de fond. Mais non, c’est bien plus simple de pomper l’AFP, de ne pas se rendre à l’exposition et d’écrire un discours moralisateur. Tout ceci me rappelle que nous vivons dans un pays pour lequel Hitler est un grand méchant et Napoléon un héros à vénérer. Deux poids, deux mesures. On en oublierait presque les travaux de Yoshiaki Yoshimi, professeur japonais qui a consacré ses recherches sur les crimes commis par le Japon durant la guerre et particulièrement sur ces femmes de réconfort.


Mais loin des idioties et autres polémiques qui l’entourent, se déroulait Les fleurs qui ne se fanent pas, l’exposition coréenne consacrée aux femmes de réconfort. Pour la trouver, il fallait se rendre au niveau -1 du théâtre d’Angoulême. Deux petites pièces étaient consacrées à des expositions et une autre, minuscule, à un tableau sur lequel je reviendrai plus tard. Devant l’entrée, des coréennes vendaient quelques bandes-dessinées, tandis qu’une autre peignait des toiles magnifiques pour les visiteurs patients. Un film d’animation était diffusé, mais trop de festivaliers étaient agglutinés pour le regarder.

Entrons plutôt dans la première salle.

expo corée angoulême

Au milieu de cette première salle on observe la silhouette d’une femme de dos. Quand on en fait le tour, on se rend compte qu’un miroir est sculpté en guise de face. On voit notre visage en lieu et place de cette femme de réconfort, comme pour mieux nous montrer qu’on aurait pu être à sa place. Le ton est donné, l’expo sera émouvante.

En dehors de cette silhouette, des bandes-dessinées et tableaux d’artistes coréens sont accrochés aux murs des deux premières salles. Il n’y a aucun cadre choquant, tout est dans le ton des photos que j’ai distillé au long de cet article. Deux styles de dessins étaient représentés dans cette exposition. Le premier nous sensibilisait au thème des femmes de réconfort. De l’émotion se dégageait dans ces tableaux, alors même qu’ils restaient sobres. Le deuxième nous proposait un style graphique plus artistique. Tout aussi émouvant que les bandes-dessinées explicatives, je dois avouer que j’ai été époustouflé par la beauté des illustrations.

expo femmes de réconfort

L’émotion atteignait son paroxysme à l’entrée dans la troisième salle, malheureusement trop petite pour prendre une jolie photo d’ensemble. En effet, il était présenté un tableau prenant tout le mur sur lequel les visiteurs pouvaient coller des fleurs en carton. Sur les fleurs, on pouvait adresser quelques petits mots en hommage à ces femmes de réconfort. En lisant certains messages, je me suis rendu compte que de nombreux visiteurs ont été eux aussi très touchés par cette magnifique exposition.

En définitive je trouve regrettable que la presse généraliste ait retenu les paroles de certains nationalistes plutôt qu’avoir mis l’accent sur la beauté du spectacle proposé. J’ai visité de nombreuses expositions lors du festival, mais de toutes c’est celle-ci que j’ai préféré. Assurément la plus belle et la plus touchante. Sur le plan personnel, je regrette juste de ne pas avoir eu le temps de prendre une peinture l’auteure en dédicace, parce qu’elles étaient vraiment très belles.

fleurs qui ne se fanent pas

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2 réflexions sur “Les fleurs qui ne se fanent pas : L’exposition polémique d’Angoulême

  1. Je ne sais pas si le sentiment nationaliste et révisionniste concerne vraiment beaucoup de monde au Japon, en revanche ce qui est sûr c’est que des personnes de pouvoir comme le premier ministre en sont proches, ce qui n’est quand même pas rien. Quitte à faire une comparaison avec la France comme tu l’as fait, c’est un peu comme si sous Sarkozy François Fillon avait prétendu qu’aucun français n’a torturé en Algérie. C’est inimaginable. De plus, récemment plusieurs membres du personnel important de la NHK (y compris son nouveau patron) se sont laissés aller à des commentaires déplorables. En France, je n’entends guère le PDG de France Télévision sortir des âneries révisionnistes. De plus, les gens ouvertement négationnistes comme Faurisson sont très mal considérés en France. Au Japon, l’ancien gouverneur de Tokyo et le maire d’Osaka doutent encore de la réalité du massacre de Nankin. Du coup, qu’une poignée de gens aient signé une pétition, c’est une chose, cependant, je ne sais pas s’il y a « emballement » sur un sujet qui sort quand même largement des petits groupes isolés pour aller s’étaler en place publique par la faute de certains des visages les plus connus du pays.

    Les moyens financiers, y’en a de moins en moins en l’occurence et de – en – de journalistes.

    1. Je voulais conserver un exemple relatif à la seconde guerre mondiale même s’il parait bien plus tiré par les cheveux que le tien.

      Concernant les chiffres, Yumiko Yamamoto (qui est à la tête du mouvement de contestation) ne réfute pas l’existence des femmes de réconfort, elle conteste les chiffres avancés par les historiens. Selon la majorité des historiens-chercheurs il y aurait 200 000 victimes dans toute l’Asie. Selon la Korean Central News Agency, il y en aurait 200 000 rien que pour les coréennes. Une petite guéguerre de chiffres pourtant difficilement quantifiables, d’autant qu’il reste seulement une cinquantaine de ces femmes en vie.

      Pour revenir à la France, on n’a peut-être pas de PDG de France TV émettant ce genre de propos, mais des idées comme quoi la Shoah est un complot juif, que Hitler a eu raison de s’attaquer au « lobby juif » ou je ne sais qu’elle autre connerie émergent. De plus en plus de jeunes (et pas que) écoutent les conseils de Soral ou porte en héros un type comme Merah. Ce ne sont pas des mouvements aussi suivis qu’au Japon, mais on n’a pas la même histoire qu’eux vis à vis de la seconde guerre mondiale.

      Et pour les moyens financiers des journalistes, j’ai bien envie de te répondre que la presse était présente en masse à Angoulême. Il n’était pas difficile de prendre 30 minutes pour aller poser quelques questions aux organisatrices de l’expo, ou de passer un coup de fil à l’ambassadeur pour y confronter son avis. Il y avait de quoi faire un article avec un minimum de fond et sans trop de frais.

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