L’Île Panorama – Maruo Suehiro & Ranpo Edogawa

C’est mon premier Maruo. On a tous une première fois. Son premier Final Fantasy achevé après des dizaines d’heures de patience, dans la sueur et le sang ; son premier rapport sexuel après des dizaines d’heures de patience, dans la sueur et le sang –oh ?– ; et son premier Maruo. Fort d’avoir lu quelques centaines de mangas et parmi eux une poignée exhaustive d’eroguro (dont surtout du Shintaro Kago sur lequel on reviendra avec de plus amples détails), je savais un peu à quelle sauce les auteurs de L’Île Panorama allaient me cuisiner. De l’érotisme, du grotesque, peut-être du gore, et surtout une poésie invraisemblable mélangeant sale et sexy. Alors, heureux ?

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La couverture de l’édition française.
Des jolies couleurs sur un fond noir. Le ton est donné.

Commençons donc par le commencement. Et pour un livre, il s’agit de sa plume. Maruo donc, un auteur de manga à genre très particulier, mal connu et par conséquent sous-estimé par la masse lectrice qui passe à côté d’un joyau et lui jette un petit caillou pointu très vicieux à chaque nouveau tome de shônen nekketsu acheté. Ah misère sur celui qui s’égare du troupeau. Maruo que je ne connaissais que de réputation dans le milieu -soyons honnêtes nous sommes entre adultes lucides- du manga underground à tendance indie. Les auteurs que personne ne lit, ils les lisent, les genres que personne ne connait, ils en font la collection, les tomes perdus de vue qui se vendent 50 boules sous le manteau, ils les ont en double. Et dédicacé, s’il vous plaît. Qui « ils » ? Les gens qui font le noyau promotionnel de Maruo et autres auteurs de ce genre. Oui, moi aussi.

Donc un homme connu pour son style, l’eroguro, qui va mêler tout un tas de thématiques qui n’ont pas forcément de rapport entres elles ni d’osmose naturelle. Mais voir un corps défiguré et ensanglanté à côté d’une femme sexy, ça n’a pas de prix. L’eroguro mélange des exacts opposés pour créer un jeu d’attirance/rejet avec le lecteur, mais il n’est pas trop question de cela dans ce bouquin. Quoi alors ? Eh bien parlons d’abord de l’autre auteur duquel est tirée l’histoire du manga. Laquelle ? Celle des utopies qu’ont pour rêve certains philanthropes qui s’étaient mis en tête de créer des petits microcosmes parfaits où chacun pourrait vivre et surtout s’épanouir en s’affranchissant de toute gêne et de tout tabou. Oui c’est rude comme épreuve, il faut penser ça loin et ne rien oublier comme détails. Mais c’est une utopie donc il y a une certaine logique derrière l’entreprise. Ces récits étaient à l’époque, et là je parle de mémoire d’épisodes de séries qui datent et faisaient références à ça, pas mal orientés policier avec des crimes dans ces petits coins de paradis. Ou alors complètement fantastique, à mi-chemin entre une toile de Salvador Dalí et un épisode de The Twilight Zone. Fantastique ? Oui il y en a ici car comme les plus japanophiles d’entre vous l’auront remarqué, Edogawa Ranpo est la transcription japonaise de Edgar Allan Poe, le maître du fantastique. C’est un pseudonyme utilisé par un certain monsieur Tarô Hirai et c’est donc lui qui a imaginé en 1926 l’histoire de L’Île Panorama. Ce qui nous amène au vif du sujet : l’histoire.

Attention j’ai lu l’histoire et peut-être pas vous, il se peut que je glisse des éléments que vous n’avez pas envie de lire avant la lecture du manga. Je ne spoil pas mais je tiens à rester clair et respectueux envers mon lectorat.

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La femme-clef de l’histoire.

Le manga nous présente un jeune auteur qui faute de succès entreprend un pari périlleux. Lequel ? Celui de se faire passer pour son ami récemment mort, dont il est le sosie, qui serait finalement pas si mort que ça. Ambitieux ? Oui certainement, mais comme ça marche cela en valait la chandelle. S’ensuit alors le projet de création d’une île parfaite et utopique où corps nus et sculptures voluptueuses viendront compléter un paysage dantesque d’interminables étendues. Grâce à l’effet panorama, qui en trichant sur les perspectives fait croire que tout est grand alors qu’en vérité non, l’île reste petite. Mais ça prend, et l’usurpateur se met en scène dans l’élaboration de ce rêve qui lui est cher. Tellement cher qu’il lui coutera sur de nombreux plans. Le personnage principal est quasiment le seul travaillé d’ailleurs. Sa « femme » par usurpation est reléguée au plan d’étrangère à l’histoire qui subit toutes ces métamorphoses à l’instar du lecteur. Ne possédant pas de don divinatoire, elle constate avec impassibilité ce que son « mari » projette de faire. Et c’est pourtant elle qui jouera un rôle clef dans la résolution de l’enquête. Mais laquelle ? Celle de la disparition du sosie d’un riche homme récemment mort… mais pas tant que ça. Oups ?

En dehors de l’histoire, qui malgré tout reste simple et correctement narrée bien que très courte au final, il y a les dessins. Forcément, c’est un manga, donc il y a en sus de l’histoire tout un pan graphique à prendre en compte. Et pour ça le gars Maruo il est très bon. Les planches sont propres, le trait est fin et sûr, la composition de certains tableaux est travaillée aux petits oignons. Du joli travail, rien à dire. On navigue entre narration classique sans froufrous et planches contemplatives (la seconde moitié notamment) où l’émerveillement est de rigueur. Pantois, nous regardons les paysages et les personnages vaquer à leurs occupations (spoiler : ça baise pas mal) sur cette île paradisiaque où on boit, on mange, on danse et on vit tout simplement sans barrières psychologiques. Ni vêtements d’ailleurs. Et venons-en au fait, car finalement c’est la patte eroguro que l’on veut mettre en évidence : la nudité. Alors rien de proprement choquant, surtout du nu, très souvent artistique donc agréable à l’œil. Quelques rares vignettes nous collent lesdits yeux sur les parties génitales en action de certains personnages, mais rien de perturbant au final pour quiconque a déjà vu un corps nu. Pour les autres j’ai de très bonnes encyclopédies à partager qui éclaireront vos lanternes.

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Un nain trompettiste dans les bras d’une femme en costume de marine japonaise ? Oui.

L’eroguro donc. Il est où ? Le grotesque se trouve surtout dans la débauche sans borne de la dernière partie de l’ouvrage où les orgies ne semblent pas se terminer et dans l’usurpation « médicale » du protagoniste qui ira jusqu’à arracher une de ses dents pour y figer celle en or de son ami mort. Et dans les paysages que je ne peux dévoiler sans voire gâché tout effet pendant votre lecture. L’érotisme ? J’en ai déjà parlé et il n’ira guère plus loin. Il sera propre, beau et parfois raffiné. Rien de particulièrement excitant, surtout de la friandise visuelle et rien de plus. Et pourtant on se plait à parcourir toutes ces jolies pages qui s’enchainent sans en voir le bout tant l’œuvre est savamment diluée. L’histoire est assez courte mais s’étale sur de nombreuses pages qui ne servent à rien sinon créer une ambiance au titre. Et c’est réussi ! On flotte sur un nuage de rêves et d’onirisme délirant tout droit sorti d’un esprit malade. Happé par la volonté du protagoniste, chaque lecteur se verra voyager dans les panoramas qu’offre cette île à la fois mystérieuse et qui cache malgré tout des surprises.

Je vais m’arrêter là. Pas la peine d’effeuiller dans le détail chaque recoin de ce manga. Le message est passé : L’Île Panorama c’est une histoire d’enquête et de conquête, qui mélange érotisme et rêves fous, entre l’utopie et la mégalomanie. Un titre hors du commun donc qui saura plaire aux amateurs de curiosités artistiques et un bon tremplin je pense pour quiconque cherche à lire de l’eroguro sans se mettre à vomir au bout de 3 pages.

Histoire : Plusieurs genres vont s’alterner, mais un seul demeurera à la toute fin. C’est à la fois sobre et mérite que l’on se penche dessus.

Dessin : Beau. Des planches magnifiques, des bulles propres, un trait fin et précis. L’auteur n’abuse pas de trames ni d’onomatopées, ce qui ajoute un certain cachet en notre époque du tout retouché.

Public : Je pense qu’on peut dire tout public un minimum mature. Offrez-le donc à votre petite cousine !

Article élu Prix du Jury aux Sama Awards 2015.

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3 réflexions sur “L’Île Panorama – Maruo Suehiro & Ranpo Edogawa

  1. Tama

    J’ai connu Maruo avec « la jeune fille aux camélias » et depuis je continue de suivre son travail (pas de manière très assidue hélas). L’île panorama est une histoire sympathique et prenante mais effectivement soft comparée à certains de ces autres titres (cela n’enlève rien à ses qualités). J’ai beaucoup aimé justement l’enquête policière sur le fond d’un pari pour un rêve qui semble démesurément insensé. Le thème de l’utopie colle très bien avec la grandeur et décadence de ses personnages.
    Maruo retranscris très bien ce mélange fascination/dégoût et contribue à ce qui représente pour moi la définition du sublime. Cela se ressent bien dans « la chenille » par exemple (enfin surtout à travers les personnages). Maruo ça reste une expérience à vivre mais qui ne sera pas du goût de tout le monde par contre.

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