Tsukiji Nao : Adekan x Nostalgia

Si Tsukiji Nao fait ses débuts en tant qu’illustratrice en 2001, il faudra attendre 2012 et son manga Adekan pour la découvrir en France. Au Japon, Adekan est publié dans le magazine Wings de Shinshokan, mensuel connu pour avoir accueilli des séries cultes de CLAMP, telles que RG Veda et Tokyo Babylon. En France, c’est Ototo qui s’occupe de l’édition du manga, et Nostalgia, le premier artbook de l’auteure, a été publié fin 2013.

adekan 6

Dans Adekan, on suit les aventures de Shiro, un fabriquant de parapluie qui déteste enfiler des sous-vêtements, et Kojiro, un policier zélé. Ensemble ou chacun de leur côté, ils vont se retrouver au cœur d’enquêtes toutes plus sordides les unes que les autres. Pour les résoudre, ils devront user de malice, et lorsque cette solution les mène dans une impasse, il suffira alors de taper plus fort que ses adversaires. En fait, si Adekan démarre sur un rythme d’enquêtes, la narration se diversifie petit à petit. Un fil rouge apparaît rapidement, et les mystères autour de Shiro ne cessent de s’intensifier. C’est sans compter l’apparition d’Anri, un troisième personnage principal se présentant comme le frère du fabriquant de parapluie.

Le manga de Tsukiji Nao est dans la veine d’un Saiyuki. S’il n’y a pas de côté aventure dans Adekan, le titre reprend bel et bien des codes propres au seinen pour les réadapter au public féminin. C’est grâce à sa trame principale basée sur une sorte de guerre de clans, comprenant de la drogue, des meurtres et tout ce qui va avec que le manga possède le potentiel pour plaire à un large public. Mais en fait, ça ne s’arrête pas là. En effet, Tsukiji Nao aime beaucoup de courants artistiques différents, et ça se ressent fortement dans Adekan. Si la guerre des clans et son concept de « petit frère » nous fait penser au yakuza eiga, on trouve de multiples influences au fil des pages. A travers les grandes fresques surréalistes on retrouve Salvador Dalí, puis Allan Edgar Poe dans les éléments grotesques du décor, sans compter que l’on croise Alphons Mucha via certaines mises en page rappelant sans mal l’art nouveau. Si le manga se déroule dans un Japon typé de l’ère Meiji, on remarque vite quelques anachronismes et absurdités. C’est l’occasion pour l’auteure de contraster son Japon avec des esthétiques pouvant rappeler l’Angleterre victorienne ou bien un univers steampunk. Une atmosphère propre à l’eroguro se dégage également, aussi bien dans les codes graphiques que dans le côté malsain de certains personnages. En outre, Tsukiji Nao mélange de la culture manga, tel qu’un fan service boy’s love, souvent humoristique d’ailleurs, et des références à JoJo’s Bizarre Adventure, Dragon Ball, Hokuto no Ken et autres grands shonens qui l’ont marquée. Dit comme ça, on a sûrement l’impression qu’Adekan est un joyeux bordel, que l’auteure a placé tout ce qu’elle souhaitait un peu au hasard. Mais en fait non, le manga est très bien agencé, et le fait que l’auteure multiplie ses influences donne aux enquêtes un certain renouvellement, ce qui permet de tromper encore et encore le lecteur et donc de susciter son intérêt sur la durée. Vous l’aurez ainsi compris, Adekan ne cible pas un type de lecteur en particulier. Du fan de nekketsu à l’amatrice de boy’s love, en passant par le passionné de thriller ou autre fou de manga d’horreur, tout le monde peut y trouver son compte.

adekan illustration

De plus la série est portée par des personnages forts. Les caractères bien trempés des trois protagonistes donnent un certain rythme au manga. On s’attache vite à eux, d’autant qu’ils sont mystérieux. Si Shiro et Anri semblent cacher un passé douloureux, Kojiro a effacé de sa mémoire une partie de son enfance. Plus le voile se lève et plus il y a de mystères. Une ficelle assez facile pour continuer à susciter de l’intérêt autour de ses personnages, mais qui a le mérite de fonctionner. En outre, les trois héros sont secondés par une galerie de personnages charismatiques. Il y en a tellement que Tsukiji Nao a un peu de mal à jongler entre eux. Mais bon, même si on aimerait voir notre chouchou plus souvent, on ne va pas se plaindre du don de l’auteure pour créer des personnages forts.

Malheureusement Adekan est parsemé de quelques petits défauts. A la manière d’un Détective Conan, le manga débute sur une succession d’enquêtes, et on a l’impression que la volonté de l’auteure était de continuer sur ce rythme. Le fait que le fil rouge se développe, un peu maladroitement au début et surtout plus vite que prévu, semble une contrainte imposée par l’éditeur. On sent bien que l’auteure aurait souhaité faire progresser son histoire beaucoup plus lentement. Enfin, c’est un peu regrettable au début, car on a du mal à voir où Tsukiji Nao veut en venir, mais une fois plongé dans l’histoire, il devient très dur d’en décrocher. Autre défaut (qui n’en sera pas un pour tout le monde) : le fan service. Voir des jeunes gens, hommes ou femmes, dans des poses lascives fait parti du style graphique de l’auteure. Mais certains rapprochements entre Shiro et Kojiro feront parfois plus penser à un petit couple qu’à des amis. De temps en temps c’est mignon, mais c’est surtout très rigolo, comme lorsque Kojiro est surpris en train de faire enfiler des sous-vêtements à cet exhibitionniste de Shiro. C’est basé sur quelques quiproquos, il n’y a rien de bien méchant, et je vous assure qu’il serait vraiment dommage de passer à côté d’Adekan à cause de ça.

On reconnaît vite les dessins de Tsukiji Nao. La passion de l’uniforme, une pose lascive et le tour est joué. Et c’est sans compter la finesse et le raffinement unique de son trait. Outre la présence d’un uniforme, qu’il soit traditionnel ou grotesque, les dessins d’Adekan sont souvent accompagnés de fleurs, de bijoux ou même de papillons. Mais, comparé à d’autres shojos, le résultat n’est pas niais, au contraire même. Ces éléments s’intègrent parfaitement dans les cases de la mangaka pour donner un résultat de toute beauté. Le découpage des cases, parlons-en d’ailleurs, car il est tout sauf classique. Au bout de quelques pages, Tsukiji Nao aura vite fait de nous dévoiler des cases circulaires entourant une magnifique illustration principale. C’est donc rapidement qu’on se rend compte que l’auteure a développé un sens artistique hors du commun, et on en vient alors à se rappeler qu’elle est illustratrice avant d’être mangaka.

nostalgia ototo

En parlant d’illustrations, fin 2013, Ototo a eu la bonne idée de publier Nostalgia, le premier artbook de Tsukiji Nao. L’ouvrage regroupe des dessins de l’auteure datant de 2001 à 2010. Il se compose de trois parties. La première est dédiée à des illustrations publiées dans des magazines (principalement dans Wings). Ensuite, on a droit à une partie plus spécifique à Adekan, on y trouve notamment cinq monochromes, le reste de l’artbook étant en couleurs. Par ailleurs, si Adekan n’est pas très représenté dans Nostalgia, c’est parce que seulement trois volumes étaient disponibles lors de la sortie de l’artbook au Japon. Et pour finir, la partie la plus importante de l’ouvrage couvre des illustrations originales. Tsukiji Nao profite des dernières pages pour dater ses œuvres et livrer quelques précieux commentaires.

Qu’on soit clair, que vous lisez ou non Adekan, Nostalgia est un must-have. Il ne fait aucun doute que l’artbook figure parmi les plus beaux publiés en France. L’harmonie des couleurs, l’intelligence de la composition, la variation des styles et des thèmes, on est époustouflé par la technique et la vision artistique de la première à la dernière page. Comme je l’ai affirmé auparavant, les influences de l’auteure sont multiples et, de ce fait, n’importe quel amateur d’art, de graphisme en général, est capable d’apprécier les illustrations de la dame. De plus, Ototo a effectué un formidable travail dessus. Ils nous ont donc livré un bel objet, à tel point que je préfère l’édition française à la japonaise, ce qui est rare avec les artbooks. Bref, je vous recommande très fortement Nostalgia, même peut-être plus qu’Adekan en fait, la beauté de l’artbook pouvant vous servir de tremplin pour débuter le manga. Maintenant, j’espère que l’éditeur français va publier Gokusai Shonen, le second artbook de Tsukiji Nao, qui, de vous à moi, est absolument sublime.

tsukiji nao nostalgia

Pour conclure cet article, je vous conseille de jeter un coup d’œil aux travaux de Tsukiji Nao. Que ce soit avec Adekan, un manga bien plus personnel qu’il n’y paraît, ou grâce à Nostalgia et ses illustrations magnifiques, j’espère que l’univers de cette femme singulière vous enchantera autant qu’il m’a enchanté.


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Une réflexion sur “Tsukiji Nao : Adekan x Nostalgia

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