[Nouvelle] Dust in the wind

Dans la catégorie « Maerlyn revisite ses vieux trucs » (un nom horrible pour une catégorie, on est d’accord), je vous propose aujourd’hui une nouvelle que j’ai écrit en 2007. Revue, corrigée, et au final beaucoup modifiée cette semaine.

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Dust in the wind

   – On pourrait faire un bébé, tu sais.

  Pour information, la fille qui me dit ça ne couche pas avec moi. Nous n’avons pas ce genre de relation.

  – J’aurai bien trop peur qu’il ne crève pas avant que tu accouches.

  Des fois, j’observe les gens nous écouter. Ils ne nous voient pas comme des êtres humains. Ils préfèrent penser que nous sommes anormaux.
Ou des monstres.

  En fait ils ont peut être raison, au moins pour moi. Camille ne peut pas être un monstre. On ne peut pas être un monstre et porter une robe à fleurs. On dirait qu’elle l’a volée à sa grand-mère, ce qui est peut-être le cas. C’est une robe totalement démodée, d’un autre siècle. Elle donne l’illusion qu’on aurait préféré naître à une autre époque. Étrangement ça la rend très excitante. Je la baiserais sur le champ si nous étions d’autres personnes.

  – Tiens au fait, j’ai trouvé ça à l’arrière du module.

  Elle me tend ce que je pense être un magazine, je me rappelle en avoir vu quelques uns quand j’étais gosse. Ils n’existent plus du tout aujourd’hui, en tout cas pas sous la même forme. Le papier n’est plus utilisé depuis une bonne décennie, toute la presse est maintenant diffusée sur plaquettes holographiques.
J’actionne le pilotage automatique du module avant de saisir le magazine pour le feuilleter. Certains articles ont pour sujets des célébrités de l’époque dont je n’ai jamais entendu parler, d’autres traitent d’appareils électroniques qu’on ne trouve même plus dans les brocantes de nos jours, il y a également des recettes de cuisine.

  – Regarde si t’arrives à trouver une station qui passe du rock, je demande à Camille tout en lisant un horoscope vieux de plus d’un siècle.

  – Je vais essayer. Mais un jour il faudra que tu piges que le rock est mort alors que ta mère n’était même pas encore née.

  – Ouais, je sais… je suis une anomalie.

  L’aérovoie est presque vide. Nous n’avons croisé que deux autres modules depuis notre départ, il y a une heure. À gauche comme à droite, tout ce que l’on voit c’est du sable et de la roche. J’ai entendu dire un jour que le désert était un bon endroit pour tuer. Parce que l’horreur ne laisse pas de traces dans le désert. Il la contient et l’empêche de troubler quoi que ce soit. Que ce soient les gens, le système, ou bien ce putain d’univers. Tout est toujours pareil, ici. Bien sûr lorsqu’une tempête s’abat, ça fait du bruit et ça bouge dans tous les sens. Mais une fois que c’est terminé, tu peux regarder tout autour de toi et tu ne verras aucune différence. Ce grain de sable a-t-il bougé ou est-il là depuis le début des temps ?
Je hais le désert. Parce que pour Camille et moi, le plaisir de tuer n’est complet que si il a des conséquences; des pleurs, de la colère, des actes insensés et totalement désespérés, des visages complètement transformés par le malheur… Si tuer quelqu’un n’amène pas à ce genre de réactions alors mieux vaut rester chez soi à regarder la télévision.
Camille s’endort un moment et lorsqu’elle se réveille, elle me dit qu’elle a envie d’une glace.

  – Il y a une station à moins d’un kilomètre, j’ai vu le panneau tout à l’heure. On s’arrêtera là. De toutes manières, il faut que j’aille pisser.

  La station se trouve en fait à plus de deux kilomètres du panneau. S’il y a un autre truc à savoir à propos du désert c’est qu’il ne faut jamais y prendre ce que l’on vous dit pour argent comptant. Au moins la station n’est pas fictive, c’est déjà ça de gagné.
Je vais aux toilettes pendant que Camille se dirige vers la boutique de la station. Une détonation retentit peu après que j’ouvre ma braguette. Je m’allume une cigarette en ressortant à l’air libre. Camille est assise sur le seul banc visible, en train de lécher un cornet de glace. Je m’approche d’elle et remarque ainsi le corps du propriétaire de la station étendu sur le sol de la boutique, un filet de sang coulant du trou qu’il a au front. J’enjambe le cadavre pour me prendre une bière dans le compartiment réfrigéré puis je retourne vers Camille et m’assied à côté d’elle.

   – Cette chaleur me tue.

  – Moi j’aime bien, me dit-elle, mais je te comprends, tu n’arrêtes pas de transpirer. C’est pas très sexy.

  – Quoi ? Attends, c’est très sexe la sueur.

  – Pas quand on nage dedans. Tiens, goûte, c’est au melon.

  Elle me tend sa glace et j’en avale un morceau. Évidemment, la glace est remplie de tellement d’arômes synthétiques qu’elle n’a au final aucun goût reconnaissable. Mais l’espace d’un instant, je m’imagine que cette glace est réellement au melon. Je peux sentir la fraîcheur du fruit inonder ma bouche, ce qui n’est pas trop difficile à imaginer car je mangeais beaucoup de melons quand j’étais gamin. La saveur est parfaite, riche et sucrée. J’avale la glace fondue et le rêve se brise.

  – Pas mauvais. Bon allez, on y va.

  Camille s’est encore endormie. Elle n’arrête pas de dormir en ce moment. Je pense que c’est la chaleur. Sur moi, ça a l’effet contraire, j’ai l’impression d’être éveillé depuis une semaine. Je dois me tromper.
Je conduis d’une main, fumant une cigarette. À vrai dire, je pourrai actionner le pilotage automatique pendant tout le voyage mais j’aime bien avoir un contact avec le véhicule. Je m’imagine comme ces mecs, il y a de ça une centaine d’années, qui conduisaient encore des voitures et devaient la sentir vibrer au niveau du volant. Bon bien sûr je ne peux pas ressentir exactement la même chose car pour que ce module vibre, il faudrait que je dépasse la vitesse du son, du coup la police fédérale nous remarquerait très vite et on aurait quelques problèmes. Je jette ma cigarette bien avant d’en arriver au filtre et je regarde Camille. La manière dont elle est installée, ses cheveux cachent une grande partie de son visage, une mèche est à moitié dans sa bouche. Vous ne pouvez pas la regarder comme ça et imaginer ce dont elle est capable, c’est tout simplement impossible. Elle a une telle expression de pureté, c’est comme si elle sortait d’un de ces poèmes de l’époque victorienne. Enfin, je crois, je ne lis pas de poésie.
Et pourtant c’est la même fille que j’ai vue égorger un adolescent dans un cybercafé parce qu’il n’aimait pas la musique cubaine.
Quelques bâtiments brisent soudain la monotonie du paysage et je réalise que nous sommes arrivés en ville. Ou en tout cas, à ce qui y ressemble. La plupart des maisons ressemblent plutôt à des ranchs. Toute une civilisation encore bloquée à l’âge du clou et de la planche de bois. Mais soudain quelque chose retient mon attention. Je gare le module et réveille Camille.

  – Hmm, quoi ?

  – Là. Une banque.

  Elle se redresse sur son siège, les yeux légèrement embués par le sommeil. Puis un sourire apparaît sur ses lèvres à mesure qu’elle émerge.

  – Woaw, je commençais à penser que les banques ici, c’étaient des légendes. On va faire un retrait ?

  – Je pense bien, dis-je en attrapant quelque chose sous mon siège.

  Deux minutes plus tard, nous entrons dans la banque. Camille est maintenant parfaitement réveillée, mais pour une raison étrange, elle a quand même tenu à porter des lunettes de soleil. En y réfléchissant, c’est peut être juste pour le style. La banque est vraiment minuscule, la plus petite de toutes celles qu’on a braquées. Le seul membre du personnel visible est une jeune femme à l’unique guichet en train de pianoter négligemment sur un ordinateur, et un vigile assis près de l’entrée, en train de profiter de sa sieste matinale. Un couple âgé discute avec la fille au guichet. Et il y a une porte sur la droite qui semble mener au bureau du directeur.

  Camille me regarde avec un air de reproche.

  – Tu m’as emmenée à de meilleures fêtes dans le passé.

  – Je te l’ai déjà dit cent fois, si tu n’aimes pas une fête, c’est à toi de mettre l’ambiance.

  Cela ne la fait pas sourire pour le moment. Elle se dirige vers la porte close pendant que je m’approche du vigile sans éveiller l’attention. Et au moment exact où Camille ouvre la porte et braque son arme en entrant dans la pièce, je pointe la mienne, un revolver, sur la tête du vigile.

  – Lève-toi, lui dis-je tout en le soulageant de son arme.

  L’homme a la cinquantaine et, heureusement pour lui, il n’est pas du genre à jouer les héros. Il se lève bien docilement dans la direction que je lui indique. Je m’adresse ensuite à la guichetière qui est devenue paralysée dès qu’elle a réalisé ce qui se passait.

  – Toi. Avance.

  Elle s’exécute aussitôt, elle a l’air d’avoir un peu peur mais le cache avec efficacité. Elle se contrôle en tout cas mieux que le couple de petits vieux, terrorisés et tout tremblants. Tous les trois se réunissent d’instinct. Des fois je n’ai presque rien à faire. Je leur amène le vigile puis leur demande de s’asseoir par terre. Camille sort du bureau avec deux hommes. L’un a la soixantaine, porte un costume bas de gamme et affiche un air suffisant, j’imagine que c’est le directeur de la banque. L’autre a seulement quelques années de plus que moi. Il est visiblement nerveux, son front est couvert de sueur. Camille les fait s’asseoir avec les autres.

  – Bon écoutez-moi, je dis. Tout le monde s’en sortira sans dommage si personne ne fait de connerie. Ce qui signifie; personne ne bouge sans mon autorisation, tout le monde vide ses poches, et surtout personne ne pose de questions, ne hurle ou ne pleure car c’est le genre de trucs qui m’emmerde.

  Je mens. Si quelqu’un commence à paniquer, ça devient intéressant.

  Mais ce groupe reste docile pour le moment. Ils font ce que je leur dis sans hésiter. Je désigne ensuite le directeur.

  – Toi, tu te lèves.

  À peine est-il debout que je l’attrape violemment par le col et le dirige vers l’ordinateur du guichet. Tout en gardant mon revolver braqué sur lui, j’insère une clé de crédit informatique dans la borne de retrait.

  – Transfère tout ce que tu peux là-dessus. Et n’essaies surtout pas de me baiser, je connais vos protocoles de sécurité.

  Il me regarde avec un dédain pas possible et me répond qu’il refuse. La scène a quelque chose de tellement cliché que j’en ai presque envie de rire.

  Je me tourne vers les autres otages. Je désigne la vieille du doigt.

  – Grand-mère, lève-toi s’il te plaît.

  La vieille femme ose à peine me regarder, terrifiée. J’ai été poli pourtant. Son époux la tient dans ses bras et sanglote.

  – C’est bon Lady, écoute, je vais pas te faire de mal. C’est juste pour expliquer un peu la situation au monsieur ici présent. Je vais pas non plus blesser une femme âgée, je suis pas une telle ordure. Par contre je pourrai tirer une balle dans le genou de ton mari si tu te lèves pas.

  Elle semble avoir un peu de jugeote, et se lève lentement. Son époux continue de s’agripper à elle, mais il reste assis.

  – Bien, dis-je.

  Puis je tire calmement une balle dans la tête de la femme. Le sang asperge le visage de son mari, ainsi que les vêtements des trois autres otages. Le vieil homme regarde sa femme tomber sans pouvoir dire un mot, la bouche grande ouverte.

  Je redirige mon arme vers le directeur.

  – Bon maintenant, est-ce que vous avez compris la situation ?

  Le directeur ne dit rien, et commence à manipuler l’ordinateur. Je vois les gouttes de sueur qui glissent sur ses tempes, et se rejoignent à la pointe de son menton rasé de près, puis tombent sur ses doigts boudinés et sur les touches du clavier.

  – Vous l’avez tuée, espèce d’enfoiré !

  Tiens, c’est le jeune homme qui se prend pour un héros maintenant. Il n’est pas encore assez vieux pour comprendre qu’il n’est pas immortel. Je le regarde sans rien dire. À côté de lui le vieil homme pleure silencieusement sur le corps de sa femme. Pourquoi silencieusement ? Je n’en ai aucune idée.

  – Vous aviez promis de ne rien lui faire !

  – En fait non. Je lui ai juste dit que je n’allai ni lui faire du mal ni la blesser. Et je peux t’assurer qu’elle n’a rien senti.

  Je m’apprête à lui envoyer un autre argument très pertinent quand je remarque Camille tournée vers la porte d’entrée de la banque.

  – Camille ? Quoi ?

  Elle se retourne avec un air inquiet. Une expression difficile à reconnaître sur son visage.

  – Des flics.

  Je me précipite vers l’entrée de la banque. Effectivement, je vois une demi-douzaine de à l’extérieur, dans la rue, avec toutes sortes de flingues braqués sur nous.
Je pourrais paniquer. Ou bien je pourrais m’en vouloir d’être rentré ici sans préparation. Il y a probablement un système d’alarme que je n’ai pas remarqué. Je pourrais prendre un otage comme bouclier, dire à Camille de faire pareil, et tenter une sortie.
Mais au lieu de tout ça, j’éclate de rire. Tout le monde me regarde comme si j’étais devenu fou. Spécialement Camille. Je reprends mon souffle en m’appuyant au bureau. Camille s’approche de moi avec précautions.

  – Qu’est-ce… qu’est-ce qu’on fait ?

  Je la regarde, encore à moitié hilare.

  – Tu n’as pas compris ? On est baisés. On est dans le désert, il fait trop chaud, et on est baisés.

  Elle a un pas de recul et me dévisage avec un léger sourire, persuadée que je me moque d’elle.

  – Ok, donc on est baisés.

  Elle continue de sourire. Croyant réellement que tout ça est une blague. Je me passe les mains sur le visage, toujours avec mon revolver dans la main gauche.

  – Ah Camille, je suis désolé.

  Puis je lui tire une balle dans la poitrine. Ruinant sa robe à fleurs.

  Elle ne tombe pas au ralenti, ses cheveux n’étincellent pas pendant sa chute. Mais pourtant je m’imagine tout ça alors qu’elle touche le sol.

  – Je t’aimais vraiment tu sais. Enfin je crois.

  Puis je m’approche de l’entrée. Je crois que j’entends l’un des otages crier, mais il est possible que ça soit juste mon imagination. Il fait si chaud. J’ouvre la porte avec l’assurance que Camille sera morte quand les flics la trouveront. Peut-être qu’elle aura l’air aussi belle que lorsqu’elle dort. Probablement pas.
Le soleil me brûle le front. Quelques heures de sommeil seraient vraiment plaisantes. Un rêve où je mangerai une vraie glace au melon. Je lève mon revolver.

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