Spice & Wolf : Marchande avec les loups

De base, Spice & Wolf est une série de romans d’Isuna Hasekura publiée au Japon depuis 2006. S’inscrivant dans la lignée du light novel, les illustrations sont l’œuvre du talentueux Jyu Ayakura. Ces bouquins seront publiés en France aux éditions Ofelbe dès l’an prochain. Mais pourquoi j’en parle alors ? Tout simplement car, fort de son succès, la série d’Isuna Hasekura est devenue une œuvre qui s’est étendue à divers formats. Une série d’animation sublime, des jeux vidéo à oublier, un artbook à posséder, des goodies tantôt magnifiques tantôt laids, mais aussi et surtout un manga. Et c’est de ce dernier que je vais parler dans cet article.

spice and wolf

Publié par les éditions Ototo en France à partir de 2012, le manga est l’œuvre de Keito Koume. Si, dans nos contrées, le mangaka est un illustre inconnu lors de la publication de Spice & Wolf, au Japon il est notamment connu pour ses hentais. Bref, son manga réadapte les meilleures histoires du light novel. Grosso-modo un roman est composé d’une histoire, et une histoire prend environ deux tomes et demi du manga. Ca y est, vous avez les données géographiques et les unités de mesure en tête ? Bien, vous voilà donc dans l’ambiance du manga.

En effet, Spice & Wolf est un manga sur le commerce se déroulant dans un univers médiéval. Lawrence Kraft est un marchand itinérant qui rencontre sur sa route Holo, une vieille divinité folklorique se faisant nommer la louve sage. Il s’agit d’une louve géante prenant forme humaine. Enfin presque. Si Holo a tout d’une jolie jeune femme, elle possède également des oreilles et une queue de loup. Ce qui n’est pas pratique quand l’Eglise brûle tout ce qui ressemble de près ou de loin à un culte païen. Pour en revenir à nos moutons (enfin, à notre louve), Holo accompagne Lawrence dans son voyage afin de regagner un jour son village natal.

[Petit aparté : Lawrence se fait parfois appelé Law, ce qui donne, avec son nom complet, Law Kraft et sonne donc comme le nom du célèbre écrivain Lovecraft. Et quand on voit que le manga parle, entre autres, d’anciennes divinités, un thème de prédilection de Lovecraft, on en déduit qu’Isuna Hasekura s’est inspiré de l’écrivain pour nommer son héros dans les romans de base.]

[Vous vous en moquez sûrement mais comme j’ai mis plus de deux ans pour m’en rendre compte, je partage.]

Avant de donner mon avis sur le manga, je vais diviser l’article en trois grandes parties qui représentent, à mes yeux, son univers. La première sera consacrée au commerce, la suivante à la religion et je conclurai en parlant du voyage.

spice and wolf fan service

Ce qui fait le sel de Spice & Wolf, c’est donc le commerce, le marchandage et tout ce qui y a trait. Le manga est très didactique à ce sujet et nous présente les situations de manière à ce qu’on saisisse les tenants et aboutissants. Mais c’est parfois un peu complexe. L’auteur nous explique les contextes géo-politiques, les différentes monnaies, leurs valeurs, l’inflation, la dévaluation et d’autres trucs qui ne sont même pas au programme du Bac ES. Il nous parle également d’évolution des coûts des produits. Par exemple le poivre sera plus cher, car plus rare, en automne, tandis que des armures perdront toute leur valeur lorsque la guerre arrive à son terme. Il n’est donc pas évident de tout saisir, mais c’est passionnant à suivre.

Oui, passionnant, vous avez bien lu, et il y a deux raisons à cela. La première c’est qu’on est confronté à un monde qui n’est que très rarement exploré dans les mangas, et encore moins de manière aussi détaillée. On sent qu’il y a derrière un énorme travail de recherches et un intérêt certain pour le commerce. Alors ça vient sûrement des romans d’origine, et non du mangaka, mais l’auteur le retranscrit de manière claire et précise. C’est un peu lourd dans les premiers tomes, il faut bien l’avouer, mais Keito Koume s’améliore dans la narration et le blabla commercial devient agréable.

La seconde raison est qu’il y a du suspense. En effet, on ne sait jamais comment va se terminer une transaction. On attend chaque fin d’histoire avec impatience pour découvrir si nos héros sortent bénéficiaires ou non de la transaction. Car entre arnaques, trahisons et autres coups bas, tout n’est pas rose pour Lawrence et Holo. Le monde du marchandage fait donc l’originalité du manga, et rien que pour ça, il serait dommage de passer à côté.

spice and wolf artbook

Quand on parle d’argent, l’Eglise n’est jamais loin, dans Spice & Wolf en tout cas. Ici, la religion est traitée de deux manières. La première consiste à critiquer l’Eglise et sa volonté d’imposer sa croyance comme une croyance unique et véritable. Elle est systématiquement dans les mauvais coups et est décrite de manière acerbe par l’auteur. Effectivement, si les marchands sont présentés comme des personnages qui n’hésitent pas à vous planter un couteau dans le dos pour du profit, les ecclésiastiques ne sont pas mieux fournis. Leur discours prônant un dieu unique (dont ils se servent également pour acquérir des terres ou des richesses) est rendu grotesque aux yeux du lecteur par la présence de Holo, l’héroïne, qui est une divinité folklorique.

La seconde manière de parler de la religion dans le manga est par conséquent à travers le folklore. Dans Spice & Wolf est prônée une sorte de retour aux sources, proche de la nature, et une volonté de perpétuer les traditions. Plusieurs cultes païens sont évoqués, avec des divinités qui varient selon les lieux et les besoins des habitants. Mais celle à laquelle on s’intéresse le plus est conteste Holo, la louve sage, divinité des moissons du village de Pasroe. Malgré son statut de sage, elle est présentée comme caractérielle et aimant se sentir aimer. Elle quitte le village de Pasroe avec Lawrence car elle estime que les villageois n’ont plus besoin d’elle. Spice & Wolf est donc un manga qui nous propose deux visions différentes de la religion, l’une proche du christianisme et l’autre du shintoïsme, et il paraît évident que l’auteur a fait son choix.

spice & wolf manga

Et enfin, le troisième point définissant Spice & Wolf est le voyage et tout qu’il engendre. Alors bien sûr on voyage de ville à village avec nos deux héros et on découvre une galerie de lieux différents, de coutumes variées, de contextes politiques spécifiques, de nouvelles marchandises. Mais l’auteur s’attarde sur les rencontres. La plus importante, d’abord, celle de Holo et Lawrence. Au fil de Spice & Wolf, leur relation évoluera en une sorte d’amour/amitié ambiguë. Il faut préciser que c’est sur cette base que tient le manga. Elle met un peu d’épices sur des histoires qui, sans divertissement, pourraient se montrer assommantes. Mais Holo et Lawrence rencontrent plusieurs personnages, tous très travaillés, que ce soit dans leur manière de penser ou leur représentation graphique.

Le voyage c’est les rencontres donc, mais c’est également l’apprentissage. On ne va pas jusqu’à parler de quête initiatique dans Spice & Wolf, mais les protagonistes vont tout de même apprendre de leurs diverses expériences, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Lawrence, bien que prudent, se lance dans des aventures au début du manga qu’il aurait pu éviter dans les derniers tomes parus. C’est écrit de manière subtile, mais on voit clairement qu’il a progressé dans sa manière de commercer. Pour nous, lecteurs, c’est non seulement appréciable de voir un héros progresser mais ça promet également des situations diversifiées.

Pour finir, qui dit voyage, dit fin de voyage. Si le trajet est le moteur du manga et que les personnages se complaisent dedans, ils ont quand même un but, une finalité. Holo souhaite retourner au nord, dans son village, et y retrouver ses anciens compagnons. Lawrence, quant à lui, désire mettre fin à sa vie de marchand itinérant et ouvrir sa propre boutique, au milieu d’une ville. Le fait que nos deux héros aient deux objectifs différents nous témoigne que leur histoire sera éphémère (surtout pour Holo dont l’espérance de vie semble presque illimitée). Du coup, le lecteur en prend conscience rapidement et, de ce fait, n’apprécie que plus les moments passés à voyager auprès des protagonistes.

spice & wolf tome 10

Ces trois thèmes-là sont, pour moi, les éléments essentiels qui font que Spice & Wolf est un manga à lire. De plus, contrairement à beaucoup trop d’adaptations de light novels, l’œuvre possède des qualités propre au format manga, à commencer par les dessins. Si on ne retrouve pas la superbe des illustrations de Jyu Ayakura, le moins que l’on puisse dire c’est que Keito Koume a un trait charmant. Il manque certes de régularité, mais est loin d’être désagréable. Il est primordial de préciser qu’il excelle dès qu’il faut dessiner le corps d’une femme. Son expérience dans le monde du hentai doit y être pour quelque chose. Outre le dessin, la narration est également très bien maîtrisée. Au début c’est un peu maladroit, il y a plein d’informations, Holo apparaît nue pour un oui et pour un non etc. Mais, dès le tome 2, tout se clarifie. Le manga devient un peu plus sérieux, fini le fan service (excepté pour les chapitres bonus). Et c’est à ce moment-là que Keito Koume arrive à prendre le manga en main, et qu’il trouve son rythme pour adapter les élucubrations commerciales du light novel. Mine de rien, ce n’est pas évident d’adapter une œuvre aussi riche en informations dans une bande-dessinée. Et malgré des débuts compliqués, le mangaka s’en sort comme un maître.

En conclusion je ne peux que vous recommander Spice & Wolf. Si le manga peut à certains moments paraître classique, il ne fait aucun doute qu’il est un ovni dans le marché actuel. Il trouve le parfait équilibre entre tranche de vie et suspense tout en abordant, avec détails, des thèmes rarement observés dans la bande-dessinée japonaise. Et puis, outre les qualités de l’œuvre, vous allez succomber aux charmes de la caractérielle Holo.


Pour aller plus loin, vous pouvez lire l’interview de Keito Koume qu’avait réalisé Ours256 durant Japan Expo 2013.

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3 réflexions sur “Spice & Wolf : Marchande avec les loups

  1. Bien, sur tes conseils je viens de lire ton article. Tes arguments sont convaincants, je n’ai plus qu’à demander à mon porte-monnaie l’argent qu’il n’a pas !

    Plus sérieusement, ton avis ne fait que renforcer l’avis que j’avais de cette oeuvre.

    Cordialement, Euphox.

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