Birdman – le cinéma dans tous ses états (unis)

Le Mexique nous a souvent offert plein de belles choses, comme les cartels de la drogue ou Speedy González, mais dernièrement c’est sur Alejandro G. Iñárritu que nous nous pencherons, car ce réalisateur a quelque chose en lui de Tennessee. C’était pour faire le lien avec les États-Unis d’Amérique, et je profite de cette habile transition pour en venir aux faits : Birdman ou (la surprenante vertu de l’ignorance) est un film sur le cinéma. Mais j’irai même jusqu’à pousser un peu plus loin en disant que c’est un film sur l’industrie du cinéma, sur son évolution et ses tenants et aboutissants contemporains (nous sommes en 2015). Analyse.

L'affiche qui vous donnera envie alors que ce n'est pas un film d'animation
L’affiche qui vous donnera envie alors que ce n’est pas un film d’animation

Attention toutefois : cet article divulgue l’intégralité de l’histoire de Birdman, je ne saurais que trop recommander d’avoir vu le film avant de poursuivre (et ça tombe bien, il sort aujourd’hui en salles françaises).

La chute du nid

Passons sur ce magnifique premier intertitre, le film nous introduit directement dans le sujet par la présentation du protagoniste : un vieil acteur qui prépare une pièce de théâtre espérant ainsi relancer sa carrière. Il est acteur et réalisateur et compte à l’aide d’un éventuel futur succès s’envoler (sic) à nouveau après avoir chuté en popularité. En effet, il était alors l’acteur vedette d’une trilogie de films à succès sur un personnage fictif de super-héros : Birdman. Toute ressemblance avec Batman n’est évidemment pas fortuite, car l’acteur principal n’est autre que Michael Keaton que nous connaissons pour son rôle de Batman dans les années 90, et qui à l’instar de son personnage ne semble pas avoir eu de rôles majeurs depuis. Tiens, ça commence, du meta-cinéma. Et c’est loin d’être fini. Le personnage est confronté alors à une voix dans sa tête qui se révèle être Birdman, qui lui rappelle régulièrement qui il est et pourquoi il faut qu’il redevienne ce personnage pour retrouver sa gloire d’antan. Soit, mais notre comédien est bien déterminé à faire de sa pièce de théâtre un succès de Broadway et non pas retourner sur les plateaux de tournage d’Hollywood. Il est confronté  encore et encore à ce passé qui lui colle à la peau à travers quasiment tous les personnages du film : son ex-femme qui lui remémore pourquoi ils se sont séparés, sa fille qui de par son absence de figure paternelle marque à jamais son échec personnel en parallèle à son succès professionnel (elle sort d’une cure de désintoxication), son ami d’enfance qui bosse main dans la main avec lui (et gère péniblement chaque aléas), etc. Chaque chose a sa place dans le trajet du personnage, du début à la fin, et la caméra en est la clef de voûte.

Cachez-moi ce long plan-séquence que je ne saurais accepter

Le film entier, sinon les dernières minutes, est un plan-séquence. Entier. J’explique : la caméra suit l’action, suit le ou les personnages à l’écran. La caméra glisse tout le long du film, d’un lieu à un autre, sans s’arrêter, sans s’interrompre pour reprendre plus tard ou plus loin. Elle glisse inlassablement et nous ne manquons rien de sa trajectoire. Évidemment on voit très bien que certains déplacements de transition ont servi à couper la caméra pour recoller tout par la suite, mais l’effet du résultat est saisissant : rien ne s’arrête. Tout s’enchaine avec merveille et on se retrouve happés par ce sentiment de temps réel, de proximité avec les personnages. D’autant plus que ceux-ci entrent et sortent du cadre comme leurs propres rôles de la scène qu’ils interprètent. Avec une rapidité déconcertante et une agilité professionnelle qui découle de longues années d’apprentissage. C’est propre, c’est rapide et ce dynamisme ne nous endort jamais. Même la musique s’y met avec des percussions bien pensées pour s’accorder au pas du caméraman (ou presque). On se surprend même à voir apparaitre la source de la musique dans le champ de la caméra, tantôt un batteur en pleine rue, tantôt un homme chantant à tue-tête. C’est saisissant de meta encore une fois en cassant le quatrième mur sans toutefois l’afficher à l’écran. C’est implicitement montré mais nullement commenté comme tel, du génie. Et c’est ainsi qu’on suit à la fois cette gloire du passé essayer de renaitre de ces cendres et la lutte interne d’un homme face à son propre échec : ne pas savoir suivre le temps qui coule autour de lui et qui lui glisse entre les doigts.

L'affiche qui vous donnera envie alors que ce n'est pas un film de Tarantino
L’affiche qui vous donnera envie alors que ce n’est pas un film de gangsters

Et c’est le temps qui court, court, qui nous rend sérieux

Toutefois le personnage, au fil des rencontres, finit par réaliser progressivement certaines choses. Il n’est en effet rien d’autre qu’une ombre de lui-même, un relent d’un passé fini et oublié, et comme il le se refuse à l’accepter avant de se prendre quelques claques dans la figure, la chute n’en est que plus douloureuse lorsqu’il s’en rend compte. C’est en ça que les tirades de sa fille ou la critique cinéma sont aussi virulentes que justes : elles mettent sous les projecteurs ses faiblesses en temps qu’homme, que père, et qu’acteur. Et c’est ainsi que l’on voit la transition se faire. Il est de plus en plus sujet à ses visions, à des moments d’introspection et chaque scène de sa pièce de théâtre rappelle un peu plus ses faiblesses qui lui font défaut : « I don’t exist » (je n’existe pas). Son rôle est cocu, sa femme ne l’aime plus et malgré tous les changements qu’il a fait dans sa vie pour lui plaire, elle ne veut plus de lui. Alors il se tue. Rideau. Dans sa vie, c’est pareil : son public ne l’aime plus, il a beau se donner à fond, c’est fini son temps s’est terminé avec son refus de tourner un quatrième film Birdman, et il ne lui reste qu’une seule chose à faire : se relancer ou se flinguer. Pas suicidaire, il se relance donc via le théâtre. Enfin, il essaye.

Le cinéma m’a tuer

Edward Norton, Naomi Watts, Emma Stone et Zach Galifianakis donnent la réplique à Michael Keaton. Que des acteurs et actrices connus et reconnus pour leur talent et ce n’est pas leur filmographie qui me contredira (bien que Emma Stone, assez jeune, n’a probablement pas encore donné le meilleur d’elle-même).  En plein star system, ces mêmes acteurs reflètent chacun d’entre eux un stéréotype des acteurs tels qu’ils sont ou seraient dans la « vraie vie », celle en dehors de la scène. Le personnage incarné par E. Norton souligne même à un moment qu’il n’est sérieux que sur scène, probablement jamais dans la vie car il se fout de tout et se moque éperdument de l’image qu’il projette, irrespectueux d’autrui qu’il est, mais sur scène il donne tout et vit à fond le rôle de son personnage. Keaton lui joue son propre rôle donc, vieille célébrité qui tente de remonter à la surface après son vieux succès de Batman, personnage qui lui colle à la peau. Ou de Birdman en l’occurrence, qui d’ailleurs est subtilement souligné par une ligne sur Robert Downey Jr. qui incarne Iron Man, un personnage de comics qui lui a permis de revenir de parmi les morts après une chute de popularité et de santé et de le propulser au top. Un peu l’inverse de Riggan Thomson, le protagoniste du film Birdman. Ce cinéma qui a rendu Riggan célèbre et riche a fini par l’enterrer à son tour, et lui-même n’a pas su relever le défi de la modernité.

« Tu n’es pas un acteur, tu es une célébrité »

Qu’à cela ne tienne. S’il suffit d’être connu pour exister, alors ainsi soit-il. Riggan se fait matraquer en pleine face tout le long du film son incapacité à s’être tenu à la page. Pas de compte Facebook ou Twitter, un mépris de Youtube, des nouvelles technologies ou encore des nouvelles stratégies de marketing. Car oui, en 2015 si tu veux exister en tant qu’acteur, tu dois avant tout exister en tant que star, en tant que célébrité. Et être un acteur n’est pas une condition sine qua none de célébrité alors que l’inverse peut grandement aider. La haine viscérale que possède la critique cinéma envers l’acteur est alors signe de l’hypocrisie du système : tu n’es pas un bon acteur, tu n’es pas un bon réalisateur, tu n’es qu’une star qui veut vivre à travers du théâtre dont elle se fiche, mais comme tu y crois tu penses te voir à nouveau comme ce que tu n’as jamais été. Et je détruirai ta pièce pour que personne n’aille la voir car tu ne mérites pas le succès. C’est grosso modo ce qu’elle lui fait passer, comme message nous avons connu plus doux et transigeant. Alors Riggan sombre, dans le doute, dans l’alcool, dans la drogue, dans tout ce qui lui passe sous la main pour se vider la tête de toute cette pression. Et au final, lors de sa première (après des avant-premières houleuses), il achève le dernier acte par un geste assez prévisible : il se flingue.

L'affiche qui vous donnera envie alors que ce n'est pas un film d'action japonais
L’affiche qui vous donnera envie alors que ce n’est pas un film d’action japonais

« I am Birdman »

Car il est Birdman. Les gens l’interpellent dans la rue « hé regardez, c’est Birdman ». Il finit par voir Birdman lui parler lors de ses visions, toujours lorsqu’il est seul bien entendu. Il « possède des pouvoirs », encore une fois que lorsqu’il est seul, et sur la fin il se permet même de voler et créer des explosions. « C’est cette merde qu’achètent les gens » lui dit son ami ailé. Le message est passé, Riggan « Birdman » Thomson n’a plus qu’à se moderniser pour redevenir qui il est. Et j’en reviens à ma partie sur l’hypocrisie du système de critique cinéma : la critique de sa pièce est élogieuses ou du moins le parait. Pourquoi ? Parce qu’en se flinguant (il s’est juste emporté le nez finalement) sur scène, le sang a coulé et l’encre dans les journaux aussi. Et son regain de popularité ne s’est finalement pas fait à travers son jeu d’acteur mais en tant que célébrité. La critique ne voulait pas l’honorer en tant qu’acteur car il n’était qu’une célébrité, et alors qu’il en redevient une et une vraie, elle ne peut s’empêcher, certainement à cause de pressions éditoriales, de signer une première page sur ce scandale déjà entré dans la légende. C’est le serpent qui se mord la queue. Il est redevenu célèbre, et c’est pour cela que tout le monde s’intéresse à lui : les médias croulent à la porte de sa chambre d’hôpital, son meilleur ami est ravi de voir son pote recouvert de bandages car enfin il aura des propositions d’emploi sérieuses. Et tout le monde pense que cette tentative de suicide ratée n’était qu’une mise en scène pour regagner de la visibilité. Or, Riggan est Birdman, et que fait Birdman ? Il vole. Alors il saute par la fenêtre.

Chute d’une étoile (filante)

Sa fille entre dans sa chambre d’hôpital et semble le voir, hors champ, voler dans le ciel, souriante. Est-elle à son tour contaminée par Birdman ou est-ce que la fin se joue de nous pour nous faire parler (visiblement ça a marché avec moi) ? Aucune idée, mais je pense que le suicide est bel et bien réel, mais se manifeste sous une forme de dépression hallucinatoire qui pousse le sujet à faire des choses impossibles que lui pense réelles. Et c’est ce qui causa la chute de l’étoile filante : aussi remonté tout au top qu’il redescend la tête la première. Le héros de l’histoire a finalement fait la paix avec lui-même. Il a accepté le monde qui l’entourait, mais celui-ci ayant trop changé, il préfère se retirer de la scène. Shakespeare disait lui même que le monde est une pièce de théâtre. Et c’est pour cela qu’en dernier protecteur du théâtre, art mourant au profit d’un cinéma blockbuster pétaradant, il préfère faire sa révérence pour de bon.

Rideau

Les dernières minutes du film, du « suicide sur scène » au générique de fin, ne sont plus en plan-séquence. La caméra a changé de paysages, est redevenue « normale » et bouge ainsi comme il est courant de le faire un peu partout depuis toujours. L’histoire était déjà finie à la première mort du personnage. En se flinguant il a mis un terme à toute la mascarade qu’il essayait d’accomplir. En se décidant à en finir, cette fois-ci pour de bon, il met un terme au film, mais surtout il se refuse de vivre plus longtemps dans ce monde qui n’a plus de place pour lui. Le parallèle avec son rôle est encore une fois flagrant, car il finit par se donner la mort tout pareil après avoir compris, comme déjà dis plus tôt, que personne ne voulait de lui. De lui en tant qu’acteur, non pas célébrité. Il s’extrait de ce système qu’est le cinéma contemporain. Où amitiés, popularité et argent font plus que talent et passion. Être doué, d’accord, mais être aimé et désiré de son public, oui, ça c’est bankable et ça mérite un gros film à budget colossal, avec effets spéciaux et campagne marketing démesurée pour faire un milliard de dollars au box office. Ça oui. Le personnage de Michael Keaton refuse ce système en bloc, et le système le lui rend bien vu qu’il y a perdu sa gloire, sa carrière et finalement sa vie. J’en reviens donc à mon intro : oui Birdman parle du cinéma mais surtout oui Birdman parle de Hollywood et dans un angle plus large : de l’industrie du cinéma actuel, pour ne pas dire du cinéma américain. Car oui, Birdman, l’oiseau est un aigle, c’est le symbole des USA, pays des blockbusters, tout ça tout ça. Et c’est en ça que le film est doublement intéressant : il permet à la fois de faire passer des messages sur plusieurs couches de lecture, mais en sus nous propose un divertissement bien filmé, bien interprété et bien mis en scène. Un petit bijou en somme, qui mérite d’être vu.

P.S. Assez drôle et dans le ton du film : Michael Keaton a reçu la récompense du Golden Globe dans la catégorie Meilleur Acteur pour son rôle dans Birdman, le film a été nominé plusieurs fois aux Oscars 2015 et a reçu les prix des Meilleur Film, Meilleur Réalisateur, Meilleur Scénario Original, Meilleure Photographie, et le film a été acclamé par la critique depuis sa sortie en salles. Comme quoi finalement.

Si vous avez quelque chose à rajouter, un point à éclaircir ou une pensée à développer, vous êtes les bienvenus à faire de la sorte en commentaires, c’est avec plaisir que j’y répondrai.

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2 réflexions sur “Birdman – le cinéma dans tous ses états (unis)

  1. Beau papier pour un film démesurément excellent.

    Tu as beaucoup développé la matière scénaristique et philosophique du film, je ne reviendrais pas dessus, tu l’as très bien fait. Outre ses qualités dans le scénario, le propos, et l’interprétation des acteurs (même Emma Stone, je n’ai rien trouvé à lui redire (et je dis pas ça parce que je suis amoureux :x)), c’est la réalisation qui en fait un film d’EX-CEP-TION. Même si Michael Keaton joue comme un dieu, je comprends pourquoi il n’a pas eu l’oscar du meilleur acteur : Innaritu et sa réal’ surplombent le film.

    Ce plan-séquence gigantesque, il est réalisé au poil. À l’annonce du principe du film, certains cinéphiles croyaient plus en la multiplicité des angles qu’un seul plan-séquence pour saisir toute l’essence d’un cinéma. Et là, Innaritu vient de nous prouver que l’un n’exclut pas l’autre, et je pense qu’il est le premier et le seul pour le moment à avoir pu réaliser un tel exploit. Par exemple, j’ai beaucoup aimé la complexité de la mise en scène quand Emma Stone crache son ressenti vis-à-vis de Michael Keaton. La caméra est braquée sur elle, on la voit s’énerver, et d’un coup, ses traits se relâchent en voyant l’expression supposée attristée de son père : elle regrette ce qu’elle vient de dire et a en même temps toujours de l’amertume. À ce moment précis, l’attention est focalisée sur Emma Stone, mais ça n’empêche pas, sans montage, de repasser deux secondes après sur Michael Keaton.

    Ce plan séquence est esthétique. Ce plan séquence est l’inverse du sur-montage des blockbusters, et corrobore donc le propos du film. Le plan séquence « à la mexicaine » est, je pense, le salut du cinéma dans sa dimension artistique. Dans la décennie 2010, j’en vois 3 beaux : le ballet de Black Swan, la première scène de Gravity et donc, tout Birdman.

    Bref, c’est tout simplement magistral.

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