Entrevue avec le prof manga : Eiji Otsuka

Pendant le festival d’Angoulême, on peut rencontrer des auteurs. Il y a ceux qui viennent à la rencontre des lecteurs et ceux qui viennent simplement en tant que visiteurs. Enfin, un peu plus dans l’ombre, il y a ceux qui viennent négocier les droits de leurs prochaines séries avec les éditeurs. Eiji Otsuka, auteur tout de même d’une conférence publique, fait partie de cette catégorie.

Le mangaka est connu en France principalement pour MPD Psycho, mais également pour être le scénariste de séries comme Leviathan, Madara, Kurosagi et j’en passe. On le sait peut-être un peu moins par chez nous, mais Eiji Otsuka est aussi critique et professeur de manga. D’ailleurs il n’a pas effectué le déplacement seul, puisqu’il été accompagné par deux de ses élèves : Chiharu Nakashima et Tatsuya Asano.

Eiji Otsuka dans son antre.
Eiji Otsuka dans son antre.

C’est donc dans ce contexte que je l’ai rencontré.


Bonjour monsieur Otsuka. Pour vous on écrit un manga comme on réalise un film. Pouvez-vous nous expliciter ce propos ?

Quand on crée un film, on réalise une maquette pour s’assurer de la continuité de tous les plans. Et quand on crée un manga, pour moi, c’est la même chose. Sauf que pour chaque plan, on a une case. Donc ça reste le même principe. Mais bon je n’ai pas inventé ça. C’est un concept qui existe depuis Osamu Tezuka et Shotaro Ishinomori, et moi je me contente simplement de rappeler ce fait.

[Sur son ordinateur, Eiji Otsuka me montre un extrait de film en comparaison avec un manga.]

Il s’agit d’un film qui dure une dizaine de minutes, dans le manga ça équivaut environ à dix pages. En fait, c’est un projet que j’avais donné à mes étudiants pour montrer à quel point les deux mondes pouvaient avoir des similitudes. Le manga peut être traduit en film, et vice-versa. C’est un très bon exemple car les mêmes plans sont utilisés dans le manga et dans le film.

C’est pour cela que votre implication sur l’adaptation live de MPD Psycho a été importante ?

Pour l’intégralité d’entre nous, la génération des mangakas d’après guerre, on a été élevés avec cette idée d’Osamu Tezuka concernant le manga cinématographique. Et je crois que beaucoup d’auteurs, Osamu Tezuka en tête, voulaient faire du dessin animé. On voulait faire des films et le meilleur moyen pour y parvenir était de les faire sur papier. Et quand j’ai eu l’occasion de faire un film de mon manga réalisé par Takashi Miike, forcément je ne l’ai pas manquée. Et donc j’ai eu un rôle multiple : je me suis occupé du scénario, mais aussi du casting des acteurs, j’étais producteur du film, et je me suis également occupé de la bande-sonore. Je ne pouvais pas remplacer le réalisateur ou le cameraman, mais j’ai essayé de m’immiscer dans toutes sortes de parties. Dans Kill Bill, Quentin Tarantino a choisi une actrice qui s’appelle Chiaki Kuriyama. Et moi je l’avais déjà repérée dans un casting bien avant lui. Je l’avais choisie dans le rôle d’une tueuse dans mon film.

Chiaki Kuriyama au charme psychédélique dans l'adaptation live de MPD Psycho.
Chiaki Kuriyama aux charmes psychédéliques dans l’adaptation live de MPD Psycho.

Le thème de la mort est très présent dans vos œuvres, pourquoi vous fascine-t-il ?

Je pense que la bande-dessinée japonaise est un média qui permet de dessiner la mort, ça lui est propre. Pour revenir aux racines, dans les années 30, les premiers dessins animés arrivés au Japon étaient ceux de Mickey. Et il y a eu beaucoup de copies de Mickey, en manga ou en dessin animé, qui sont apparues. Les japonais ont donc copié ce style, mais en introduisant un nouvel élément qui était la mort du héros. Dans le dessin animé de Mickey, on ne le voyait jamais mourir ou bien sûr tuer qui que ce soit. Mais petit à petit, il y a eu de plus en plus de dessins animés japonais qui ressemblaient à ceux de Mickey mais dans lesquels les personnages mourraient. L’exemple le plus classique est Le roi Léo d’Osamu Tezuka, dans lequel le héros grandit et finalement meurt. Et ça c’est vraiment typiquement japonais. Dans la bande-dessinée japonaise, il y a beaucoup de morts et des meurtres, et je pense que c’est beaucoup plus courant que dans d’autres pays. Et, à mon sens, c’est une des raisons pour lesquelles ça apparaît beaucoup dans mon œuvre. Je suis un mangaka japonais et j’ai été influencé par ça.

Et pourtant je trouve que vous retranscrivez la mort comme personne. On a une sensation de malaise en voyant les cadavres dans vos mangas. Vous avez forcément une façon d’écrire particulière.

Pour revenir à ce que je disais tout à l’heure, la mort est extrêmement courante dans la bande-dessinée japonaise. Les lecteurs japonais ont tellement l’habitude de voir ça, que ce soit avec des personnages réalistes ou des cartoons, qu’ils en sont désensibilisés. Du coup l’impact que devrait provoquer une scène de meurtre laisse parfois de marbre les lecteurs. Alors je me suis dit qu’une façon de remédier à ça serait d’utiliser les procédés des films d’horreur psychologique ou à suspense pour accentuer la mort. Je veux que les lecteurs puissent ressentir quelque chose, que ce soit une peur ou la profondeur que représente la mort du personnage.

Vous réalisez vos mangas avec des dessinateurs différents. Vos méthodes de travail s’adaptent-elles en fonction de chacun ?

Bien sûr, mes collaborations avec chaque mangaka ont été très différentes. Certains d’entre eux retranscrivent le scénario de façon très fidèle. Il y en a d’autres qui changent un petit peu les dialogues et les nuances de l’intrigue. Et il y en a d’autres qui changent totalement l’intrigue. Ce qui se passe c’est que lorsqu’un scénario que j’ai écrit est transcrit à l’image, il y a toutes sortes d’éléments que j’imaginais qui finissent par changer de façon assez positive et correspondant au style du dessinateur. Ces changements sont différents d’un dessinateur à un autre. Je ne peux pas demander à un dessinateur de faire les mêmes changements que Sho-U Tajima par exemple, et inversement. C’est vraiment une expérience différente à chaque fois et c’est toujours très enrichissant, c’est pour ça que chaque collaboration a été très précieuse. Pour continuer avec Sho-U Tajima, c’est un régal de travailler avec lui. C’est mon ancien élève, mais je n’ai rien à lui apprendre. Quand il modifie mon idée de départ, je ne peux rien lui dire tellement c’est bien…

MPD Psycho, un manga torturé à la beauté froide.
MPD Psycho, un manga torturé à la beauté froide.

Vos mangas sont imprévisibles, il est impossible d’en déterminer la suite. Cela est dû en grande partie à l’évolution non linéaire de vos personnages. Travaillez-vous cette évolution instable dès les départ ou est-ce de l’improvisation ?

Quand j’écris mes œuvres, j’ai toujours une certaine conclusion en tête. Mais finalement, au fur et à mesure de la création de l’œuvre, je n’arrive jamais à cette conclusion. Par contre, je ne dis jamais au dessinateur ce qu’il va se passer par la suite. A lui, je ne lui dirai jamais la conclusion que j’ai en tête. Ce qui fait que l’artiste lui-même est assez perdu quand il dessine, et ce qui contribue à brouiller les pistes pour le lecteur.

Il y a un personnage central dans vos œuvres : Sasayama. Il revient systématiquement mais à chaque fois dans un rôle secondaire. Peut-on dire de lui qu’il est un véritable héros à la Otsuka ?

C’est un personnage qui me représente dans les mangas, et c’est aussi un rôle qui prend toujours un peu distance par rapport aux événements. Ce qui lui permet de les regarder et de les analyser d’un peu plus loin. Il n’est pas aussi impliqué que les protagonistes. Il a toujours des rôles différents dans certains mangas qui ont été traduits en français : à un moment c’est une sorte de concierge, à un endroit c’est un rédacteur en chef d’un magazine de shojo et cetera. Il a donc toutes sortes de rôles différents, ça change à chaque fois.

En France on vous connaît comme scénariste de mangas, mais vous êtes également critique et professeur du genre. Du coup, pouvez-nous dire ce que vous pensez du marché actuel du manga au Japon ?

Ces dernières années j’ai l’impression que le marché du manga devient de plus en plus petit et que, de façon générale, la création est un peu bloquée. Le style d’expression est restreint, cantonné à lui-même. Pour les auteurs mais également pour les lecteurs, il y a un sentiment de blocage. Pour prendre un exemple dans le monde du dessin animé, Hayao Miyazaki a attendu très longtemps pour prendre sa retraite : il attendait la relève. Mais il a finalement pris sa retraite sans pour autant avoir l’impression qu’un véritable successeur puisse prendre sa place. Le problème aujourd’hui, et c’est peut-être pas très gentil ce que je dis, c’est qu’il y a de moins en moins de motivation chez les jeunes auteurs et que ce sont beaucoup plus des consommateurs que des créateurs. Et c’est pour ça que mes deux élèves, Tatsuya Asano et Chiharu Nakashima, essaient de se produire dans d’autres pays que le Japon. Ils ont l’impression que c’est un endroit peu propice à la création. Chiharu Nakashima est à Toulouse, et Tatsuya Asano à Pékin.

Unlucky young men, le manga d'Eiji Otsuka qui devrait paraître sous peu en France.
Unlucky young men, le manga d’Eiji Otsuka qui devrait paraître sous peu en France.

Dessiné par Kamui Fujiwara, Unlucky young men est votre prochain manga qui sera traduit en France. Pouvez-vous nous en dire plus à son sujet ?

Il s’agit d’une série qui se déroule dans les années 70, dans laquelle sont présents plusieurs personnages célèbres tels que Yukio Mishima et Takeshi Kitano. L’intrigue y mêle plusieurs faits historiques, comme ceux liés à l’armée rouge unie, le casse des 300 millions de yens ou encore les meurtres du tueur en série Norio Nagayama. Et donc c’est une œuvre qui parle de cette époque. Pour être plus précis, l’intrigue est que ces personnages écrivent une sorte de scénario de film dans lequel ils dérobent les 300 millions de yens, et qu’ils finissent par vraiment le faire.


En marge de l’interview, je tiens à remercier Kenzo Suzuki pour avoir organisé la rencontre et à Alexander Clarke pour sa traduction.

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