La république du catch : le manga de Nicolas de Crécy

Alors que Nicolas de Crécy semblait s’être retiré du monde de la bande-dessinée, il nous a fait la surprise de publier un manga chez Shueisha. C’est dans le magazine Ultra Jump de l’éditeur japonais qu’il a publié 25 pages par mois d’août 2014 à mars 2015. Il a réalisé son travail depuis Paris, sans assistant évidemment. Le volume relié a fait l’objet d’une publication simultanée entre la France (15 avril 2015) et le Japon (17 avril 2015).

Si le fait que Nicolas de Crécy revienne à la bande-dessinée peut surprendre, qu’il le fasse au Japon n’a rien d’anormal. En effet, l’auteur est un habitué du pays. En 2002 déjà il a participé à Fever, un projet franco-japonais ayant pour thème la coupe de monde de football. En 2005, il livre sa vision du Japon dans un autre projet franco-japonais bien-nommé Japon. En 2006, il présente à Angoulême Le manchot mélomane. Le storyboard montré au public est alors censé s’animer et intégrer le film à sketchs Genius Party. Ce dernier projet, malheureusement abandonné, renaît aujourd’hui sous la forme d’un manga ayant pour titre de La république du catch.

la république du catch critique
Le manga est disponible chez Casterman au prix de 20€.

Mais revenons au manga en lui-même, et plus précisément à son résumé. La république du catch est l’histoire de Mario, un vendeur de piano pathétique qui rêve de devenir fort et d’avoir une belle voiture pour séduire Bérénice, la catcheuse en vogue. Contre son gré il va être impliqué dans une guerre de famille, à l’italienne. Ah oui, et le seul ami de Mario est un manchot. Qui joue du piano. Et quand il joue du piano, il avance. Voilà.

Vous l’aurez compris au résumé, on retrouve aisément le style de Nicolas de Crécy dans La république du catch. Son goût pour les situations absurdes et les personnages grotesques est poussé à l’extrême. On est confronté à son univers dans lequel s’affrontent des catcheurs adulés et des fantômes loufoques,  une guerre dirigée par un bébé colérique. On se retrouve obligé d’accepter et d’ingérer pleinement l’absurdité dépeinte par l’auteur pour apprécier le manga.

Outre son amour de l’absurde, on est frappé par le style graphique : reconnaissable d’entre mille. Large variété de gris, traits fins et irréguliers, décors fouillés, c’est du pur Nicolas de Crécy. On se situe a priori loin des standards du manga… De plus, de part son univers rappelant les mafias italiennes et l’architecture très typée française visible dans les arrières-plans, La république du catch a tout d’une bande-dessinée à l’européenne. Et pourtant, ce n’est qu’une apparence…

Version japonaise de La république du catch (プロレス狂想曲) qui, contrairement à la française, compte quelques pages couleurs.
Version japonaise de La république du catch (プロレス狂想曲) qui, contrairement à la française, compte quelques pages couleurs. Cependant le format est moins imposant.

En effet, Nicolas de Crécy reprend certains codes graphiques du manga ou les détourne. Principalement quand il s’agit d’insuffler du dynamisme à son œuvre. On se retrouve face à une bande-dessinée cinématographique dans laquelle une case pourrait représenter un plan. Chose peu étonnante quand on sait que le projet était à l’origine un court-métrage d’animation, segment d’un film japonais qui plus est. De ce fait, La république du catch est plus proche de la manière de penser le manga que celle de penser le franco-belge, traditionnellement plus imprégné par le monde du tableau que celui du cinéma.

D’ailleurs La république du catch nous rappelle quelques auteurs issus du manga. La narration interne fait penser à Jiro Taniguchi. De même que la propension qu’a Nicolas de Crécy à prendre son temps pour la description, ajoutant ainsi un soupçon de poésie à son œuvre. En revanche, durant les séquences d’action, j’ai eu l’impression que l’auteur a été influencé par Katsuhiro Otomo. Notamment lors d’une course-poursuite mêlant science-fiction et grotesque pour laquelle la manière dont est gérée l’action m’a beaucoup fait penser à Akira. Une rythmique frénétique, sans temps mort. Le troisième, et dernier, mangaka auquel j’ai pensé est Taiyo Matsumoto. Principalement dans la manière d’écrire le héros, Mario. Un personnage stupide et misérable auquel on ne s’identifie pas mais qui arrive à nous émouvoir et à nous faire réfléchir. Bref, au final ces influences sont plutôt logiques quand on sait que la responsable éditoriale de Nicolas de Crécy n’est autre que Sachie Fujita. Elle est connue pour travailler avec un certain Katsuhiro Otomo…

En marge des influences du manga, Nicolas de Crécy a été inspiré par le Japon. Par exemple, si la guerre de famille fait penser à la mafia italienne, elle fait écho à aux yakuzas, la mafia japonaise. De la même manière, le manga met en scène des catcheurs. Si le sport est très populaire au Japon, l’auteur veut occidentaliser la pratique du sumo à travers le prisme du catch. Et il va encore plus loin, puisque que les fantômes qu’il met en scène ressemblent aux yokais, créatures du folklore japonais. Ainsi Nicolas de Crécy nous montre qu’il existe une passerelle entre nos cultures. Si la manière change, nos goûts pour le divertissement sont les mêmes. Si la forme change, nos imaginaires se ressemblent. De ce fait, on peut considérer La république du catch non plus comme un divertissement mais comme un essai sur l’internationalisation de la bande-dessinée. Si la mafia se réfère aux yakuzas, le catch au sumo, les fantômes aux yokais, peut-on en déduire que le franco-belge se réfère au manga ?

Case représentative du trait de Nicolas de Crécy issue de la version japonaise.
Case représentative du trait de Nicolas de Crécy issue de la version japonaise.

Vous l’aurez donc compris, La république du catch est une œuvre intéressante à bien des égards. Le genre de bande-dessinée dans lequel la poésie cohabite avec l’action. Absurde à souhait, le manga de Nicolas de Crécy nous propose plusieurs pistes de réflexion. Sur les différences, et surtout les ressemblances, entre le Japon et l’occident autant dans la culture que dans la bande-dessinée. Mais pas seulement. Il invite également le lecteur à réfléchir à propos de thèmes tels que la solitude ou la faiblesse d’un homme. De cette manière, chacun est libre de se forger son avis. Sans compter que Nicolas de Crécy intègre certains codes du manga à son récit tout en conservant son style. Le dessinateur habile nous livre une magnifique prouesse technique.

De plus, La république du catch est une expérience visant à promouvoir au Japon la méthode française de faire de la bande-dessinée. Si la qualité de l’ouvrage est indéniable, seul un succès commercial permettra de faire de cet essai un succès. Ainsi un second volume pourrait très bien voir le jour. Ce qui ne serait pas forcément une mauvaise chose étant donné que la fin est très ouverte…

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9 réflexions sur “La république du catch : le manga de Nicolas de Crécy

  1. Poyjo

    Je ne connaissais pas Nicolas de Crecy mais du coup ça me donne envie d’en savoir. Je jetterai sans doute un coup d’oeil à l’ouvrage. Le dessin est vraiment originale, on dirait vraiment un entre-deux entre manga et bande dessinée, ça donne envie de s’y intéresser. Puis parler d’internationalisation sur cette attise vraiment la curiosité :3.

  2. Un véritable ovni qui m’intéresse beaucoup. De mémoire, L’Autoroute du soleil de Baru, dans les années 2000, avait également la particularité d’avoir été publié au Japon avant la France (mais sans prépu je crois).

    Par contre, je pleure un peu quand je vois la couv japonaise et la couv qu’on se tape… Faut arrêter de penser que les lecteurs de franco-belge aiment tout ce qui est épuré jusqu’à la pauvreté.

  3. Ohlala ça a l’air d’être tout à fait le genre de trucs que j’adore, absurde, jouant sur les références de plusieurs cultures…
    En plus le dessin m’inspire vraiment, je connaissais pas De Crécy auparavant mais ça a l’air vraiment super chouette! Je vais essayer de me dénicher ça bientôt…
    (En plus Genius Party je veux /tellement/ le voir, ça fait 3 ans que je cherche un moyen d’y accéder… Snif.)

    1. Mince, c’est pas trouvable sur le net Genius Party ? (je viens de voir en anglais là, les dvd allemands aussi, mais rien en français).
      En tout cas c’est vraiment une très bonne BD, j’espère vraiment qu’on aura une suite un jour.

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