Doctor Who : La peur selon Steven Moffat

Doctor Who est une série mythique du Royaume-Uni débutée en 1963. Mais je ne vais pas vous apprendre ce qu’est Doctor Who, puisque si vous lisez cet article c’est que vous êtes familiers avec son univers. Dans le cas contraire, non seulement vous risqueriez d’être perdus au milieu de la terminologie propre à la série mais en plus vous y découvririez des éléments clés pouvant gâcher votre futur visionnage. Fermez cet onglet, et n’hésitez surtout pas à revenir une fois que vous aurez regardé les neuf saisons du programme.

La finalité de cet article est donc de mettre en avant un thème récurrent dans la série : celui de la peur. Et pour ce faire nous allons nous intéresser plus précisément au travail de Steven Moffat, le showrunner de Doctor Who depuis la saison 5, autour de deux axes principaux.

steven moffat doctor who analyse

L’angoisse du temps qui passe

L’histoire d’amour entre Steven Moffat et Doctor Who ne débute pas à la saison 5, puisqu’il est scénariste dès la reprise de la série en 2005. Après avoir signé un two-parter mémorable en première saison, il est de retour dès la saison suivante pour nous faire part de sa première obsession : l’attente.

Cet épisode se nomme The girl in the fireplace. Le Docteur, prisonnier d’un vaisseau spatial, trouve une sorte de portail de téléportation le menant directement dans la chambre d’une fillette qui s’avère être Madame de Pompadour. Elle est en danger, alors le Doctor lui dit qu’il va revenir le temps d’un aller-retour dans ce portail (sous forme de cheminée) qui ne lui prendra pas plus d’une poignée de minutes. A son retour, en lieu et place d’une fillette, le Docteur découvre une jeune femme. Le temps s’écoule plus rapidement dans le monde de Madame de Pompadour que dans le vaisseau dans lequel est bloqué notre protagoniste. S’ensuit alors une série d’aller-retours du Docteur dans la cheminée du temps afin de sauver la figure historique de marionnettes anecdotiques pour cet article. Plus ce voyage est effectué et plus notre héros voit vieillir sa protégée, ce qui complique la relation (presque amoureuse) qui s’instaure entre les deux personnages. L’épisode s’achève par un ultime voyage, le Docteur promettant de revenir très vite. Il le fait, mais pas assez rapidement. A son retour Madame de Pompadour est morte, emportée par la maladie.

doctor who temps analyse

Si The girl in the fireplace est l’un des épisodes les plus émouvants de la saga, c’est aussi et surtout le point de départ de l’écriture du personnage d’Amy Pond, qui occupera le rôle de la compagne à partir de la saison 5 (et donc de la prise en main de la série par Steven Moffat).

Dès le début de la saison, le Docteur, qui vient tout juste de se régénérer sous sa onzième forme, fait la rencontre d’une gamine nommée Amelia. Elle a peur d’une faille dans le mur de sa chambre, le Seigneur du Temps nouvellement incarné par Matt Smith promet de l’aider mais avant il doit piloter son TARDIS. Il dit à la jeune fille de l’attendre 5 minutes et revient finalement 12 ans plus tard. Le schéma est le même que pour The girl in the fireplace, à la différence qu’Amelia (désormais appelée Amy) va accompagner le Docteur dans ses aventures non pas pour un épisode mais bel et bien pendant près de trois saisons.

Prisonnière de la Pandorica, effrayée par les Anges Pleureurs (ne paniquez pas, on y reviendra), vieillissant sur Apalapucia, Amy Pond s’impose comme The girl who waited. Sa grande peur est de vieillir et d’attendre, seule,  et Steven Moffat se plait à nous le rappeler.

amy pond jeune

Mais l’obsession du showrunner pour le temps qui passe ne prend pas fin avec le départ d’Amy, il continue à l’évoquer à travers d’autres personnages. Ainsi dans la saison 9, on découvre Ashildr, une jeune fille qui meurt en aidant le Docteur. Ce dernier arrive néanmoins à la sauver en la rendant immortelle grâce à une technologie alien. Si, pour elle, il la retrouve des siècles plus tard, pour le Docteur et nous, spectateurs, seul le temps d’un nouvel épisode s’est écoulé. Grâce à ces retrouvailles, on prend conscience que le temps qui passe altère sa mémoire, car, contrairement au Docteur, elle est humaine. Ayant oublié jusqu’à son prénom, elle se fait appeler Me et note dans des carnets les éléments de sa vie afin de pouvoir s’en souvenir. Le temps est terrible, assurément, d’autant plus qu’elle a vu disparaitre tous les êtres qui lui étaient chers, ses enfants en première ligne.

De ce fait, le regard de Me sur ses congénères a changé, puisqu’elle les voit désormais comme des êtres éphémères. Pour cette raison, le Docteur refuse qu’elle l’accompagne dans ses voyages car il a besoin de quelqu’un qui a un regard différent du sien pour le contenir et le ramener à la réalité qu’est la vie.

Venons-en au Docteur d’ailleurs, puisqu’il n’est pas épargné par l’écoulement du temps, surtout dans la neuvième saison. Si on nous rabâche sans cesse que sa durée de vie éloigne le Docteur de ses amis, il faudra attendre Heaven Sent pour qu’il soit réellement mis à mal. Dans cet épisode de la saison 9, le Seigneur du Temps est coincé dans une boucle temporelle qu’il crée lui-même. Il répète encore et encore le même parcours pendant plus 4 milliards d’années (rendant de ce fait ridicule toutes données temporelles chiffrées qu’on a pu observer au préalable). L’ultime torture selon Steven Moffat, celle que le Docteur doit subir pour sauver Clara d’une mort certaine, est donc liée à l’égrènement du temps.

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Que peut-on en déduire ? Déjà que le temps, et plus précisément son écoulement, fascine le showrunner. Steven Moffat use et abuse de ressorts liés à ce thème pour intéresser les spectateurs à ses propres obsessions : crainte de vieillir, perte des êtres chers, et cetera. Le temps devient angoissant, un ennemi qui n’en est pas vraiment un, qui n’est pas personnifié (si ce n’est par le personnage du Docteur qui est censé le maîtriser). Il est invisible, ce qui fait une transition parfaite avec l’autre manière qui plait à Steven Moffat pour nous effrayer.

La peur de l’invisible

Ce qu’on ne voit pas est ce qui tend le plus à faire peur, c’est avec cette optique que Steven Moffat écrit la plupart des grands ennemis du Docteur. Cette fascination de l’invisible a commencé dès la saison 3 avec Blink et ses Anges Pleureurs, des statues qui se déplacent seulement quand on ne les regarde pas. Mais nous parlerons de cet épisode dans la troisième partie de l’article. La saison suivante, le scénariste a écrit le two-parter Silence In The Library/Forest of the Dead. L’occasion de présenter de nouveaux adversaires : les Vashta Nerada. Il s’agit ni plus ni moins d’ombres qui dévorent la chair de leurs victimes.

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Des statues qui bougent quand on cligne des yeux, des ombres qui nous dévorent, tous les éléments sont présents pour nous affirmer que Doctor Who sous le règne de Moffat sera sous le signe de l’invisible. Et on en a la confirmation dès le premier épisode de la saison 5 puisque le Prisonnier Zéro vit chez Amy les 12 années pendant lesquelles elle attend le Docteur sans qu’elle ne s’en rende compte, cela grâce à un filtre de perception. Dans les faits, il a masqué une pièce de la maison, cachant la porte toujours dans l’angle mort de celui qui voudrait la regarder. Le ton est donné, le nouveau showrunner explorera l’effroi que provoque le trouble de la perception.

Désireux de trouver un adversaire aussi effrayant que les Anges Pleureurs, Steven Moffat met en scène le Silence dès la sixième saison. Il s’agit de créatures dont on oublie l’existence une fois qu’on ne les voit plus. S’ils ne sont pas invisibles, ils deviennent une menace qu’on ne voit pas venir. Et quoi de plus terrifiant qu’un mal qu’on ignore ? C’est justement sur cette corde que tire le showrunner pour nous effrayer.

Plus tard encore, dans la huitième saison, Steven Moffat écrit Listen. Dans cet épisode le Docteur pose une question : et si on n’était jamais seul ? Autrement dit le protagoniste se demande si en fait, quand on parle seul, on ne parlerait pas à quelqu’un. Ainsi le scénariste imagine une présence invisible qui nous accompagnerait partout. Pour nous effrayer, il couple cette imperceptible présence avec le mythe du monstre caché sur le lit. Il existerait donc un être qui, sans qu’on ne puisse le voir, nous suit partout et qui la nuit venue dormirait sous notre lit. Terrifiant.

doctor who silence

En définitive, Steven Moffat aime nous faire peur avec ce qu’on ne voit pas. Le bestiaire de Doctor Who étant potentiellement infini, l’imaginaire n’ayant de limite que le talent de ses créateurs, la condition humaine ayant été à maintes reprises explorée, que reste-t-il ? Ce qui n’existe pas, ce qui est invisible peut-on penser en voyant le résultat du travail du scénariste. Et effectivement, ça fonctionne, en altérant un (au moins) de nos sens, Steven Moffat parvient à susciter la peur.

Les Anges Pleureurs, synthèse de l’effroi

Dans cet article nous avons observer deux axes de la peur selon Steven Moffat. L’un provenant du temps qui passe et l’autre de ce qui n’est pas perceptible. Il existe un point culminant à ses deux thématiques, une race de créatures qui effraie aussi bien par ses mouvements que par sa manière de tuer : les Anges Pleureurs. Apparus pour la première fois en saison 3, dans Blink, s’ils sont devenus le méchant emblématique de Steven Moffat, ce n’est pas pour rien.

En effet, les Anges Pleureurs sont des statues parfaitement immobiles lorsqu’on les fixe et qui se meuvent quand on ne les regarde plus. Ainsi leur déplacement est imperceptible, invisible, un peu comme une partie de 1 2 3 Soleil jouée à la perfection. De plus, ils tuent proprement. C’est à dire que dès qu’ils touchent leur cible, ils la projettent quelque part dans le passé et la laissent mourir naturellement. Autrement dit les victimes des Anges Pleureurs sont prisonnières du temps et n’ont d’autres choix qu’accepter leur sort. En ces deux capacités, ils résument mieux que quiconque la vision de la peur que Steven Moffat développe au long de la série.

Si Blink a marqué les esprits et a dévoilé pour la première fois les Anges Pleureurs, Steven Moffat les ressuscitera une fois showrunner dans le premier two-parter de la saison 5. Cette fois, ils ciblent directement Amy Pond, qui était alors la nouvelle compagne du Docteur. Elle sortira de cette expérience traumatisée, comme nous l’indique l’épisode The God complex. Le showrunner allant jusqu’au bout de son idée, il terminera le cycle consacré à la jolie rousse en l’expédiant quelque part dans le passé, avec Rory (son mari). Après tout n’est-elle pas The girl who waited ?

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Au final, on peut aisément affirmer que les Anges Pleureurs n’auront pas été la créature d’un épisode mais qu’ils auront bel et bien marqué Doctor Who sous l’ère Moffat. Ce sont les enfants du scénariste, ceux qu’il a créé en synthétisant son angoisse du temps qui passe à sa peur de ce qui est invisible. Ils sont en quelque sorte un même visage pour les deux faces d’un homme. Nul doute alors qu’ils sont la personnification de la peur telle que la conçoit Steven Moffat.

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Une réflexion sur “Doctor Who : La peur selon Steven Moffat

  1. Maerlyn

    Par rapport à l’attente, Moffat a toujours des idées géniales pour utiliser les ellipses temporelles. Je crois qu’il a brisé toutes les limites du méta à ce niveau, en particulier dans « Forest of the Dead » avec Donna.

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