En quoi Deathco est-il un manga d’Atsushi Kaneko ?

Deathco est un manga qui me tient particulièrement à cœur puisque j’ai entrepris la lecture dès le début de la série, en traduisant tant bien que mal du japonais. Aujourd’hui le manga d’Atsushi Kaneko sort chez Casterman, et c’est Aurélien Estager qui s’occupe de la traduction (ce qui a pour conséquence de rendre ma lecture plus agréable). Dans cet article, plutôt qu’une critique qui vous aurait dit à quel point j’affectionne cette série, j’ai choisi de vous proposer un angle de vue un peu plus original.

atsushi kaneko deathco critique

Affirmer qu’il existe un style Kaneko sonne comme une évidence, il faudrait être aveugle pour ne pas s’en rendre compte. C’est donc avec une volonté d’approfondir cette sensation que j’ai relu les précédentes séries de l’auteur, à savoir Bambi, Soil et Wet Moon. Certaines récurrences (et pas forcément stylistiques) m’ont frappé de part leur évolution, qu’elles soient significatives ou non. De ce fait, je me suis posé une question : en quoi Deathco est-il un manga d’Atsushi Kaneko ?

(Et comme je suis gentil, je vais essayer d’y répondre.)

Un divertissement qui défoule

L’action de Deathco prend place dans une société dystopique à l’intérieur de laquelle tout un chacun peut devenir tueur à gage. Avec cette phrase, on tient la moitié du point de départ du manga (l’autre moitié étant liée au personnage central qu’on découvrira plus tard). La série est donc basée sur une danse macabre qui aurait pu s’avérer glauque si elle n’avait pas été l’œuvre d’Atsushi Kaneko. En effet, l’auteur crée un univers complet à mi-chemin entre l’esthétique gothique et la culture punk. Dans ce monde loufoque, les personnages agissent de manière complètement absurde, renforçant de fait le décalage avec la réalité. Ainsi, un peu de la même manière qu’on regarde Inglourious Basterds ou qu’on joue à San Andreas, le lecteur perçoit aisément que la violence n’est pas réelle et peut alors l’interpréter comme étant jouissive.

deathco manga
Danse macabre est à prendre au sens propre.

Et si Deathco défoule, c’était déjà le cas de Bambi, le manga avec lequel on a connu Atsushi Kaneko en France. Il s’agissait alors d’un road trip dans lequel l’héroïne devait amener un gamin d’un point A à un point B. Seul problème, une horde de tueurs était sur le qui-vive, prête à dessouder notre protagoniste et s’emparer du garnement. S’ensuivait alors une horde d’affrontements, tous plus déjantés les uns que les autres. Il est donc aisé de faire le lien avec Deathco et de mettre en évidence un goût certain de l’auteur pour cette violence exutoire.

Une femme forte

Et très forte même, puisque Deathko (l’héroïne quasi-éponyme du manga) est une tueuse à gage surnommée l’ange de la mort. Oui, il s’agit bien de l’autre moitié du point de départ de la série car l’histoire est racontée par le prisme de la jeune fille.

Dans Soil et Deathco, l’auteur se plaît à dessiner des femmes mystérieuses qu’il faut retrouver (soit parce qu’elles fuient, soit parce qu’on les a enlevées). Même si une femme mène l’enquête dans Soil, il faut une nouvelle fois se tourner du côté de Bambi pour faire un rapprochement. Dans les deux mangas, on y trouve une héroïne qui inspire la peur, des tueuses au sang froid et suffisamment dérangées pour les rendre imprévisibles et donc d’autant plus dangereuses.

Son statut de tueuse redoutée n'empêche pas Deathco d'être une ado dépressive.
Son statut de tueuse redoutée n’empêche pas Deathco d’être une ado dépressive.

En définitive Bambi la punk et Deathko la gothique se ressemblent. Mais pourquoi ce désir de mettre en scène des femmes fortes ? Au lieu de l’analyser moi-même, j’ai directement posé la question à l’auteur. Voici sa réponse :

Quand mon personnage principal est masculin, je ne peux pas m’en détacher complètement, et il devient comme le reflet de moi-même. Avec des personnages féminins, c’est l’inverse : mon imagination peut se dérouler en toute liberté. Si les filles et les femmes de mes mangas sont fortes et mystérieuses, c’est peut-être parce que moi, je suis quelqu’un de simple et faible… Je veux créer des personnages qui ne me ressemblent pas, sinon je crois que je ne leur vouerai pas tout cet amour.

Un monde plein de secrets

Atsushi Kaneko aime nous cacher des choses, et même un récit aussi improvisé que Deathco n’échappe pas à la règle. L’auteur crée La Guilde, une organisation secrète qui commande les assassinats aux tueurs à gage en herbe. S’il ne s’agit que d’un des mystères de la série, et qu’il peut paraître comme un détail, il devient intéressant si on le replace dans le contexte de la bibliographie de l’auteur.

En effet, dans Bambi déjà l’héroïne suivait les ordres des vieux, des personnages dont on ignore tout, sauf le fait qu’ils existent. Mais c’est plus tard, avec Soil et Wet Moon, que le mangaka s’inscrit dans le genre du thriller, et donc qu’il intègre des éléments inconnus à ces récits dans le but de tenir le lecteur en haleine. Pour ce faire, il dessine bien plus en suivant ses envies et ses passions que les normes du manga d’enquête (d’autant plus qu’il n’en lit que très peu). Et qu’est-ce qu’il aime par dessus tout Atsushi Kaneko ? Le cinéma.

Un hommage flagrant aux films noirs.
Un hommage flagrant aux films noirs.

C’est dans ces films noirs dont l’auteur puise son inspiration qu’on trouve des organisations secrètes et irrationnelles et toute la panoplie de codes qu’il applique pour créer du suspense. Ainsi on peut affirmer qu’elles ne sont qu’une des nombreuses preuves de l’amour que le mangaka porte au cinéma.

Crime et châtiment

Dans Deathco, les moissonneurs sont mandatés afin d’assassiner des criminels. Ainsi, ils représentent une certaine forme de justice dans cette société qui, rappelons-le, est dystopique.  Si une notion de châtiment s’en dégage, on peut aussi y voir une volonté de mettre en scène des crapules. Et cela, la bibliographie de l’auteur le prouve : flics corrompus, pédophiles, gangsters immoraux, jeunes voyous, ils y passent tous !

Désireux d’en savoir plus, j’ai questionné Atsushi Kaneko sur le sujet :

Je ne pense pas que créer une histoire consiste à dessiner quelque chose de juste ; il s’agit au contraire de dessiner des choses injustes ou folles. À mon humble avis, un récit, ce sont des questions plutôt que des réponses. De plus, je considère comme mon devoir d’auteur de représenter le monde tel que je le vois. Si mes mangas contiennent une part de crimes et de violence, c’est donc parce que je considère que le monde est ainsi.

Et qui osera clamer que Bambi n'est pas punk ?
Et qui osera clamer que Bambi n’est pas punk ?

Outre une vision du monde assez sombre, on peut également invoquer le mouvement punk, qui influence grandement l’artiste. Les masques grotesques des assassins y font directement écho mais ce n’est pas tout. Le découpage des cases donne un tempo vif au manga, principalement durant les scènes d’action. Le mangaka va encore plus loin en donnant à certaines cases un aspect qui rappelle sans mal l’esthétique des flyers de musique punk.

L’importance des décors

Si le travail sur les personnages est très important chez Atsushi Kaneko, il ne faut pas pour autant négliger celui que l’auteur effectue sur les arrière-plans (l’occasion de rappeler qu’il dessine sans assistant). Car oui, les décors ne sont pas laissés au hasard et font partie de l’imagerie de ses œuvres. Si Soil s’appelle Soil, c’est parce qu’il fait directement écho aux montagnes de sel granuleuses jonchant le sol qu’on trouve dans le manga. De la même manière, si Wet Moon porte ce titre c’est pour se référer à la figure de la Lune, avec un obus dans l’œil, qui hante le protagoniste de la série.

On se souvient de chacun de ses mangas grâce à un ou plusieurs arrière-fonds qui nous ont marqués, et Deathco n’échappe évidement pas à la règle. Ici c’est la « maison » de l’héroïne qui marque principalement, puisqu’elle ressemble à un mélange entre un château hanté et le manoir des Wayne.

Difficile de ne plus penser au château quand parle de Deathco.
Difficile de ne pas penser au château quand on évoque Deathco.

Bien qu’un peu moins mémorables, de nombreux décors s’imprègnent également dans nos esprits : une usine désaffectée, un sous-sol un peu glauque, un port dans lequel on n’a pas trop envie de traîner le soir… Le fond donne le ton du récit et ajoute du cachet à l’ambiance typée film noir du manga, quand bien même elle est représentée de manière grotesque.


Si Atsushi Kaneko s’éloigne quelque peu du polar, il signe néanmoins une série dans la continuité de son travail. Avec Deathco, l’auteur perfectionne et élargit le style qui le définissait jusqu’à présent avec pour objectif de nous divertir.

Mission accomplie me concernant, car j’ai accroché au manga dès les premières pages malgré le fait que je ne saisissais pas tout (pour rappel si vous ne vous souvenez plus de mon introduction, c’était en japonais). Une œuvre qui défoule autant qu’elle passionne, un rythme effréné, un humour aussi noir que grotesque, un trait plus précis que jamais, voilà ce qui m’a plu dans le manga, si vous me permettez une petite incartade personnelle. Et puis une héroïne, Deathko, que j’ai aimé dès sa première apparition et que vous aimerez sans doute aussi. Mais bon c’est peine perdue, car :

deathco avis manga

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16 réflexions sur “En quoi Deathco est-il un manga d’Atsushi Kaneko ?

  1. Foryth

    Génial! J’ai très très hâte de le lire celui là. <3 Kaneko, j'adore son style et sa fougue. (La dernière image donne le ton, magnifique!)

  2. Pour ne pas faire dans l’originalité mais c’est tant mieux je vais les prendre demain, même si je ne cache pas que je vais aussi piocher quelques Soil pour me faire les ongles. Un super article à chaud, qui me rappelle la bêtise que j’ai faite en me débarrassant des Bambi…

      1. THF

        C’est Casterman qu’a les droits de Bambi? Il me semblait qu’ils étaient toujours dispos chez IMHO, un ami les a achetés y’a pas si longtemps…

  3. ludowsky

    Je pense me lancer dans l’aventure, j’aime beaucoup l’univers décris et l’intrigue.

    De plus concernant l’auteur je suis toujours adepte des choix de personnage qui sont à l’opposé de ce qu’est l’auteur. J’ai la même vision pour le choix d’un avatar dans un jeu vidéo.

    1. Pour info (tu demandes pas mais je donne quand même), il y a deux tomes dispo en France (pour 8€45 le tome) et le troisième est sorti il y a peu au Japon.
      L’auteur suit un rythme de deux tomes par an.

  4. Tu prêches un converti mais je m’impatiente de le lire (des que je peux l’acheter). Un bel article encore une fois, tu définis bien l’auteur avec ses petites habitudes. Un titre qui sera peut être dans le top 2016, apparemment il en a tous les ingrédients !
    Et comme dirais les svinkels « je veux réveiller le punk qui est en moi !! »

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  6. Andrea

    Le bonjour !

    Vraiment plaisant cet article (découvert il y a quelques instant grâce à un tweet)
    Etant lectrice du manga, j’ai apprécié tes analyses, avec le plus très agréable des mots de l’auteur lui-même.
    Bien vu pour l’esthétique flyers ;) Il existe encore des gens pour voir ce genre de détails ^^
    Au plaisir de te relire prochainement donc (en attendant je vais commencer par davantage parcourir la rubrique Gare aux manga, il doit d’ailleurs s’y trouver un de tes articles la représentation de la jeunesse, que j’avais bien apprécié aussi)

    1. Hello !

      Merci beaucoup pour ce retour ! Parfois je me penche sur les mangas que j’aime de manière un peu obsessionnelle, et ça a été le cas pour Deathco et les autres œuvres de Kaneko. D’où le rapprochement sur le détail. Et comme je sais qu’il illustrait lui-même des flyers avant de faire du manga, le lien a été vite trouvé !
      Merci de ton intérêt, et n’hésite pas à me faire part de tes avis sur les articles.

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