Freesia : Justice pour Tous

Parce qu’un Matsumoto en cache un autre, je vais tenter à mains nues de déraciner une œuvre dont la tête est trop peu sortie de son terreau. Ce n’est que mon avis mais Jirô c’est un peu la face cachée de Taiyô. Exit l’onirisme et l’épuration tirés par mister T, ici on est face à un style plus salissant, plus proche d’un Dorohedoro, d’un nineties typé Eden ou d’une œuvre d’Otomo.

Un ancien Ikki revenu de ses cendres
Jirô Matsumoto, chez nous c’est Freesia et basta, un seinen qui prône la vengeance par la vengeance. On sera bien loin d’une simple partie de Ping Pong. Sauf si l’on considère les balles rondes comme des objets mortels.

Positionné en tête de gondole du magazine de prépublication Ikki, Freesia est sorti de manière plutôt anonyme chez nous via Kazé, à des années-lumières de ce qu’on a pu récemment voir avec les rouleaux compresseurs comme One-Punch Man, Tokyo Ghoul ou (mettez votre titre ici) qui font le buzz.

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Un manga qui se mange froid


Je profite d’une ligne pour faire un mini buzz pour les pros du lot en occasion, BlackBox, qui m’ont permis de mettre la main sur son intégrale (12 tomes maigrelets) à prix d’or. De quoi éviter toutes frustrations irritantes en fin de volume. Ici, pas de buzz mais du bang, beaucoup de bangs. Et peu de réveils.

Enfin, peu de réveils, mais un bruit distendu, incessant, qui trotte dans la tête du personnage principal, Hiroshi. Sujet qui porte le costume trois pièces de l’antihéros avec les deux pieds trébuchants dans l’étroite frontière avec le Némésis. Mais avant de se plonger dans cette sombre folie qui butine dans le doux monde de Freesia, penchons-nous quelque peu sur ses bordures narratives.

Les limites du libre arbitre
Freesia n’a rien d’un titre populaire et arbore l’atypique de son introduction jusqu’à ses dernières cases. En effet, c’est un titre qui prône la vengeance par la vengeance. Imaginez une société contemporaine alternative où il est possible, pour les familles ou proches d’une victime quelle qu’elle soit, d’exécuter sans même se salir les mains les incriminés. Nul besoin de chercher le pourquoi du comment plus longtemps, il s’agit du décor planté par le bulbe de Freesia. Bien sûr, tout un tas de procédures, de réglementations et d’acteurs sont à prendre en compte. Tout n’est pas si facile que ça en a l’air.
D’autant que cela à un prix. Exorbitant.

Lambda binoclard banlieusard cache bien son jeu
Petite esquisse d’un titre qui n’en manque pas. Le taciturne Hiroshi, du peu qu’on sait sur son passé, se laisse dériver d’un job à l’autre sans grande conviction, un moyen de subsister, de survivre entre quatre murs. Il vit dans une cage à lapinots miteux en compagnie d’une mère qui ne le reconnait pas et qui l’agresse en lui attribuant tous les torts de la galaxie. Mais attention : il a une copine ! Bémol ou pas, elle le trompe ouvertement (honnête) avec tous ceux qui errent dans les parages et qui ont quelques billets à gaspiller.

Seulement tout ceci est à des années-lumières de l’attention d’Hiroshi qui préfère raconter son quotidien dans des cafés en compagnie d’êtres imaginaires. Vous voyez un peu le tableau. Loin d’un truc de bambin, LE seinen dans tous ses attributs.

Revenons au semainier de ce jeune Hiroshi : tout va basculer lorsque sa réalité va croiser celle du récit et de ses éclats de vengeance. Comme je l’ai exprimé plus haut, le contexte du manga situe la vengeance comme une ressource et un outil légal pour tous. Chaque affaire est transmise à une agence qui dépêche ensuite ses agents pour effectuer ce qu’ils appellent sans aucun compromis les exécutions. Or, le pimpant Hiroshi étant sur le marché du travail ou du moins disponible au plus offrant, le voilà alors convoqué pour faire partie d’une d’elles. Il est évident qu’un tel métier salissant les mains et remplissant les morgues selon les situations n’est pas donné à tout le monde, et c’est en cela que le cas d’Hiroshi Kanô appuyé par Higuchi, l’une des pontes de l’agence Katsumi, nous interroge.

Un lourd passé couleur militaire, teinté top secret repose sur ses frêles épaules. Disons qu’il a déjà eu maintes occasions de disposer de la vie d’autrui, avec talent. C’est peu à peu en se forgeant de l’expérience sur des missions d’exécutions qu’on saisit son potentiel (et ses limites psychologiques).

Mécanismes huilés et sous le feu de la critique
Société chaotique où la vengeance est légale et figure comme un service à la personne je réponds oui, mais il faut dire que le truc est bien organisé, ficelé. Tout est prévu en amont pour éviter toutes éclaboussures sur les fringues et dans les médias. Toute légalité impliquant transparence, les anciens bourreaux sont informés de leur exécution planifiée. A la manière d’un criminel à qui on lit ses obligations, chaque cible des exécuteurs a le choix entre l’apport de protecteurs assermentés, moyennant argent, ou bien peut agir en solo. Dans tous les cas, les zones d’exécutions sont généralement au choix de la proie. Une sorte de dernière volonté en somme. Les missions étant délimitées en temps, en kilométrage et en munitions. Faut pas déconner non plus.

Vous l’aurez compris, Jirô Matsumoto a vraiment mûri le Freesia pour le rendre le plus cohérent et le plus réaliste possible. Il a même intégré, car il faut bien un caillou dans le rouage pour faire évoluer le récit, des vagues de contestation et une portée politique impliquant la survie des agences et de cette loi de vengeance.

Toujours pas trois ils vont
Dans Freesia et dans le déroulement des missions, tout fonctionne en trio. Dès le départ, Hiroshi vit ses premières escarmouches en tant que bleu (suppléant) avec Ichîro et supervisé par le chef d’équipe, Mizoguchi, chargé de déterminer la stratégie à suivre. Pour attiser la flamme du récit, le superviseur en question a de sérieux troubles de la personnalité. Le mot étant on ne peut plus faiblard. Il éprouve une haine et un mépris incommensurable envers ses prochains. En tête de liste : Hiroshi. Pour lequel il y rajoute la dose piquante de rivalité.

Si quelque chose est réussi en tant que valeur ajoutée à l’atmosphère générale poisseuse et sombre qui se dégage de Freesia, c’est la retranscription de la folie et des pathologies. Je n’avais plus lu de trip aussi violent depuis Ultra Heaven, le Saint du genre.

Car bien sûr l’intérêt ne réside pas uniquement dans les exécutions et dans l’enchaînement des missions pour le trio. Sauf une en particulier qui va faire tout dérailler, éclater, distendre l’équilibre maigrement maintenu. Qui va profondément remanier la donne. Celle du « fantôme ».

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Un défi taillé sur mesure

Hiroshi va enfin se mesurer à un adversaire de sa trempe, connu dans le milieu des exécuteurs comme un protecteur redoutable capable lui aussi d’alterner entre illusion et réel. Une rencontre qui va profondément bouleverser notre sujet principal, déjà fortement enclin à dériver des réalités. Les sonneries de téléphones imaginaires et intempestives qui virevoltent dans la tête d’Hiroshi ne sont que les préludes d’un nombre d’hallucinations exponentielles à prévoir au fil des volumes. Je ne creuserai pas plus profond pour vous faire apprécier l’après fantôme. Épique.

D’autres cas isolés comme Toshio & Kotomi, Tanaka & Yo-Ko, ou encore Hisae protectrice du duo non moins atypique Ide & Terajima, viennent compléter l’intrigue en renforçant les ressentis et les aversions des uns et des autres face au dilemme législatif de cette vengeance organisée. Chacun à sa manière fait son trou et tente tant bien que mal de contourner les règles et d’arrondir les angles du meilleur côté qui soit. L’action et la violence sont très denses dans Freesia, mais les aspects tactiques, politiques et sociaux ne sont pas en reste.

C’est avant tout l’ambiguïté d’Hiroshi, souvent renforcée entre deux missions, qui donne du pétale à l’ensemble. Ses rapports complexes avec Higuchi sa supérieure, son affirmation face à son coéquipier Mizoguchi, ses semblants de foi envers sa (petite) amie Keiko et enfin son empathie démesurée pour sa mère. De multiples facettes et d’infinies possibilités. D’autant que planent toujours ses origines guerrières, le pourquoi de ses talents de mimétisme, et son implication dans le fait divers évoqué dans les premières pages.

Beaucoup de questions, peu de réponses, mais un paquet de voyages dans les réalités d’Hiroshi. Saurez-vous trouver votre point de chute ? Les planches de Jirô jouent parfaitement les hôtesses de l’air et vous baladent à peu près où elles le veulent.

Matsumoto Quest ?
Maintenant il faudrait que Freesia en appelle d’autres et que les éditeurs se donnent la main pour nous délivrer ce que Jirô a fait de meilleur…

A gauche : Zenryou Naru Itan no Machi – A City of Honests and Heretics, un one-shot publié en 2010 et à droite : Becchin to Mandara – Velveteen & Mandala un autre one-shot publié en 2009.

Son meilleur titre est peut être Freesia, mais pour en avoir le cœur net, ce serait plutôt sympathique d’avoir d’autres snacks à se mettre sous la dent. Après tout, je suis comme mon Saint.

 

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5 réflexions sur “Freesia : Justice pour Tous

  1. Lili

    Toujours très agréables à lire, tes articles. Et avec ce titre, tu donnes furieusement envie! Ta comparaison avec l’ambiance d’Ultra Heaven n’arrange rien (tu sais choisir tes références!).

    Dommage qu’il est difficilement trouvable. Mais bon, la chasse au trésor fait aussi partie du jeu et du plaisir de trouver ce genre de bijou. Je le note, « à chercher régulièrement ».

    Justement, j’avais mis dans mon panier Velveteen et Mandala, en faisant mes recherches US. Tu le cites, tu l’as lu? Je suis super tentée.

    1. Merci ! Non je ne l’ai pas lu mais comme l’autre titre que j’ai cité j’ai vu quelques visuels et lu quelques avis qui donnent envie. Bon courage pour la chasse et content que ça te donne envie.

  2. Ping : Ces 13 mangas que j’attends en français – NOSTROBLOG

  3. lavendee

    très bonne série et c’est un mangaka qui a du talent s’il se met a dessiner proprement.
    J’aimerai temps que Alice in Hell soit un jour édité (oui une édition qui aurait envie de se planter^^) car là aussi, il explose dans son talent du mal propre.
    Un auteur qui aura beaucoup de mal à refaire une sortie en France, d’ailleurs Kazé en a payé le prix pour cette série qui l’a mise en e-librairie comme bien d’autres séries (moonlight act par exemple) qui ne seront jamais compris par les lecteurs frenchies qui n’attendent que du copier coller .

    1. Je garde quand même un espoir aussi mince soit-il sur l’arrivée de ses autres séries. Certains éditeurs n’écoutent encore que leur coeur et il n’est pas à exclure que l’un d’entre eux franchisse le pas sur un coup de tête. C’est une vaste utopie c’est certain mais tant qu’il y a de l’espoir…

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