Rectify, d’une prison à une autre ?

Du tamis a surgi une pépite
L’animation, le cinéma, les séries, tout ce flot culturel qui nous déboule dessus est parfois trop à difficile à maitriser. Non pas que vivre nous fasse lâcher du lest (fort heureusement). C’est avant tout parce que cette quantité incommensurable de sorties n’est pas forcément digne de passer à la postérité. Il faut savoir filtrer les eaux nauséabondes qui stagnent. C’est en cela que les réseaux sociaux et les raccourcis internet m’ont permis de mettre la main sur une pépite. Je ne connais pas sa valeur sur le papier ou sa portée médiatique mais une chose est sûre : Rectify, pur produit de Sundance Channel, est une série qui mérite d’être diffusée sur vos écrans. Sans discrimination pour les tailles.

Avec parcimonie
Avec déjà trois petites saisons au compteur (22 épisodes de 42 minutes chacun) et une quatrième en guise d’épilogue annoncée pour l’été prochain, Rectify a déjà de la bouteille. C’est juste qu’elle se sirote. La série née de l’imagination de McKinnon (qui s’était déjà fait les dents avec le Révérend Smith dans Deadwood) dispose de sérieux arguments sous le coude. Affublée d’un rythme diesel et d’abondants silences, la série ne va peut-être pas faire l’unanimité. La vraie question étant : « est-ce son but ? ». Au-delà de toutes considérations financières, elle mérite au moins que je m’y attarde le temps d’un article.

Rectify, comme son nom l’indique, est une altération de trajectoire. Du point de vue de Daniel Holden, le personnage principal, on penche plutôt vers la recherche d’une nouvelle tangente. Avenir, proches, passé, activités, présent, tout est sujet à des remises en cause. Il suffit de s’attarder le temps de quelques lignes sur les enjeux narratifs de Rectify pour en saisir les résonances dramatiques.

Redneck Redemption ?
Daniel a doublement merdé avec sa petite amie : viol plus meurtre égal condamnation à mort. Équation fatale pour fêter ses dix-huit années de vie sur terre. Surtout face à la rigidité de l’appareil judiciaire du Sud des Etats-Unis en Géorgie. Aléa de l’enquête et par conséquent cœur de la série, une preuve ADN met tout en chambranle et vient mettre en doute sa culpabilité. L’envergure de Rectify aurait été moindre sans la donnée de l’incarcération. Car Daniel a purgé dix-neuf années dans le couloir de la mort avant de retrouver par miracle (et grâce à la persévérance de son avocat) le goût de la liberté. Blanchi est un piètre mot car même sans les barreaux, il se constitue une cellule imaginaire. Mécanismes d’auto-défense ?

La libération d’un détenu après tant de temps ne se fait pas tous les jours. S’ensuit alors une lutte judiciaire sans merci entre un sénateur nourri aux bonnes mœurs de l’opinion publique, avide d’électorat facile, et un avocat jusqu’au-boutiste dans ses convictions, et ami de longue date des Holden. Surtout Amantha, soeurette de Daniel. Le poids des réserves émises à son sujet a beau grandir, il peut regagner son foyer, un défi de taille l’attend.

Retrouver ses repères
Débarquer presque vingt ans plus tard chez soi n’a rien d’un parcours de santé.  Des océans entiers ont coulé sous les ponts. C’est une famille recousue avec un contexte nouveau qui vient le cueillir. Les Talbot viennent rejoindre l’organigramme, les Holden ont élargi leur sphère familiale. Tout le monde (ou presque) fait son maximum pour le bichonner, le cajoler, le mettre à l’aise. Mais entre ce qu’il a vécu dans l’univers carcéral, et les averses de données qui le transpercent dans ce monde nouveau, le malaise est insupportable. Il se sentait plus en sécurité dans son trois mètres carré en prison. Personne pour le pointer du doigt dans la rue, le traiter comme un monstre de foire ou l’accuser de tous les maux.

La petite commune de Paulie (Etat de Géorgie) dans laquelle est planté le décor apporte inexorablement son lot de ragots encensés par un sentiment de culpabilité exacerbé et une honte sans pareil. L’omniprésence du doute sur son implication dans ces funestes événements et la rédemption par le divin qu’il engage avec l’aide de Tawney Talbot viennent eux aussi compléter les nombreux centres d’intérêts entrouverts le long des trois saisons. Car lorsque son demi-frère Ted.Jr appuie sur les plaies, c’est sa femme Tawney qui tente de lui donner les moyens d’affronter la violence d’un monde transfiguré depuis presque vingt ans. Sans faire de dessin vous comprendrez que Ted.Jr va aussi nourrir une jalousie vigoureuse à l’encontre de Daniel.

Daniel sinon rien
Sans développer trop de l’intrigue qui va ajouter, telles les perles à son collier, les ramifications policières et judiciaires nécessaires pour ne pas faire dérailler la trame, je dirais que la force de Rectify c’est Daniel Holden. Je ne parle que de lui et c’est tout à son honneur tant l’acteur derrière le personnage sonne juste. Parce que seul on n’est pas grand-chose : sa sœur au sang chaud Amantha ou son voisin de cellule Kerwin viennent ajouter leurs petites pierres aux fondations. Mais rien ne peut faire tressaillir cette lumière engendrée par Aden Young, l’homme sous le masque si difficile à cerner de Daniel.

rectify_serie_kerwin

McKinnon parvient à capter avec justesse le monde de Daniel. De nombreuses séquences sont capturées tout au long de la série et font une part importante à la réussite de la série. Les exemples sont nombreux.

Chez ses parents à la recherche d’une nostalgie perdue, il se prend à danser et à imiter ses stars du rock favorites le walkman sur les oreilles. Il va aussi ressortir sa megadrive du placard. Comme si le temps c’était arrêté 19 ans en arrière. Les échanges quotidiens séparés par une bouche d’aération avec son compagnon d’un temps Kerwin, lui offrent un maigre sursis dans son attente interminable vers l’inéluctable. De retour à Paulie, Daniel aime aussi s’aventurer dans sa petite bourgade et notamment dans nombre de jardins publics ou d’espaces verts où il passe ses journées à lire. Ses moments là sont de véritables trésors pour lui. Il va les apprécier sans en gaspiller une goutte. C’est face à cet antagonisme entre l’isolement et le besoin de sourire à la vie que l’étendue du talent de l’acteur de Daniel atteint son apogée. Et par la même occasion  c’est aussi là où Rectify se bonifie saison après saison.

Rien n’est laissé au hasard
L’écriture et la richesse du casting ne sont pas les seuls maîtres à bord, McKinnon s’est entouré d’une ribambelle de talents pour embellir l’ossature générale. A la manière de Breaking Bad et de ses plans à tomber, notamment dans la première saison (la piscine bordel !) on est vite pris à la gorge face au contemplatif superlatif.

rectify_serie_amantha

Rectify nous montre une alternative à l’industrie de la série, comme on l’a vu pour USA Network avec Mr.Robot ou encore parfois sur la VOD made in Netflix. Les chemins sont nombreux tant que la qualité est en bout de course.



Rectify raconte une histoire mais cherche avant tout à souligner les difficultés de la vie lorsqu’elle a été mise entre parenthèses trop longtemps et que les lésions sont irréversibles. Vibrant hommage visuel à la tolérance, au ressentiment, à la socialisation et à l’isolement, Rectify explore de fond en comble ce qu’il y a de plus humain en nous, inhumanité comprise.

Les deux premières saisons sont disponibles un peu partout dans leurs habituels coffrets DVD/Blu-ray et en VOD pour ceux qui n’ont pas de place et moins de sous.

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5 réflexions sur “Rectify, d’une prison à une autre ?

  1. Lili

    Un article à la hauteur de la qualité de la série! Elle le vaut bien.

    Un brin contemplative, on a l’impression de se perdre régulièrement dans les pensées de Daniel (joué par un extraordinaire Aden Young), une profondeur psychologique et une BO à tomber. J’attends vraiment impatiemment le dénouement de la 4e et dernière saison.

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