MANGEONS ! : Un florilège de sucrilèges !

Mangeons ! Cet impératif sonne comme une évidence à certains horaires de la journée. Toutefois, le plat proposé semble insipide puisqu’il fait pâle figure dans les guides Michelin du genre tandis que plusieurs librairies ne le proposent pas/plus dans leurs menus. Série publiée en 4 volumes chez Casterman entre mars 2014 et février 2015, Mangeons ! de Sanko Takada est un OVNI dans le catalogue de l’éditeur. Le Gourmet Solitaire, publié 10 ans plus tôt, présente pourtant un hédoniste de la baguette similaire à celle qui monopolise le titre de la mangaka. Mais la comparaison s’arrête là puisque le gourmet a un nom (Goro Inokashira) et fait preuve d’une certaine retenue dans toutes ses quêtes nutritionnelles tandis qu’un des deux auteurs (Jirô Taniguchi) dispose d’une reconnaissance auprès du grand public depuis Mathusalem.

Avant même d’en tourner la première page, Mangeons ! signale par ses couvertures le caractère orgiaque et désinvolte de son contenu, biffant la moindre trace d’une bienséance gustative : on avale, on s’empiffre, on se bâfre, on dévore. Comble du tout, cette œuvre rabelaisienne est réalisée par une diététicienne ! Ce paradoxe entre bonne chère et équilibre alimentaire présage une tournure humoristique prometteuse… Penchons-nous sur ce manga pour en humer ses saveurs et y dénicher la recette capable de ravir les palais les plus récalcitrants.

La protagoniste est anonyme (prénommons-la Myrtille). Probablement âgée entre 25 et 30 ans, elle vit seule mais dispose d’un sex-appeal aussi efficace auprès des femmes que des hommes. Du point de vue professionnel, elle pourrait être une intérimaire puisqu’on l’aperçoit tour à tour Office Lady, préposée à un stand durant Noël ou encore serveuse dans un bar.

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TABERU DAKE © 2011 Sanko TAKADA / SHOGAKUKAN

Posons à présent les bases qui constituent la majeure partie des récits du manga : une personne (homme ou femme de 7 à 77 ans) va mal pour diverses raisons (malchance, isolement, mélancolie, mésentente, etc.) et croise soudainement Myrtille et son estomac hurlant à la mort sa principale injonction : manger. Après avoir dégotté un restaurant ou préparé le repas chez son hôte de table, ce dernier et notre demoiselle dévorent goulûment leur plat jusqu’au dernier grain de riz. Une fois la panse repue, Myrtille s’en va comme elle est venue, filant comme un pet sur une toile cirée.

Une forme de politesse demeure toutefois constante dans les rares dialogues qui émaillent les conversations entre le/la quidam et Myrtille. Cette dernière parle très peu et souhaite uniquement le meilleur en débutant par un tonitruant « Bon appétit ! » avant d’attaquer le met placé devant ses yeux. Une fois la pitance avalée, elle lance un joyeux « Merci c’était très bon ! » avant de lâcher un simple et abrupt « Salut » puis quitter les lieux sans attendre la réaction du convive qui en reste comme deux ronds de flan et avec parfois l’addition qu’elle se sera bien gardée de payer.

L’accompagnateur se ravise très rapidement sur le comportement de Myrtille et prend conscience d’un problème qui le tenait à cœur mais dont il manquait un élément moteur à sa résolution : on ne peut rien faire le ventre vide (et encore moins le ventre plein, diront certains). Un bon repas pris dans d’excellentes conditions peut ensuite aider à être plus joyeux, avoir confiance dans ses aspirations sentimentales ou encore faire preuve de réactivité et d’optimisme dans l’exercice de ses responsabilités professionnelles.

En dehors de quelques-uns (Blanche-Neige et la préparation d’un udon), tous les chapitres peuvent se lire indépendamment les uns des autres, formant des couplets sur les tourments d’une ou plusieurs personnes croisant le chemin de la sémillante Myrtille. Au fil des pages, les très rares informations (vraisemblables) sur la vie de la protagoniste mettent en relief la litanie qu’elle sert d’un chapitre à l’autre à son interlocuteur/-rice pour l’aider, volontairement ou non, à chercher et trouver la solution qui changera son attitude… .

« Bon appétit ! » : Au Japon, cette formule, qu’il vaut mieux éviter en France parce qu’on n’a pas été élevé chez les pécores, consistait jadis à remercier Dame nature pour toutes ses merveilles comestibles ainsi que l’infortuné animal à qui l’on espère un bon voyage vers l’au-delà. Il est devenu ensuite une invocation pour trouver force et honneur plaisir dans l’ingestion du plat présenté ainsi qu’une manière de remercier l’occasion de partager un repas avec autrui.

« Merci c’était très bon ! » : Outre l’évidence de la nature du message délivré, cette phrase marque la fin du temps durant lequel le cerveau s’est vidé tandis que l’estomac se remplissait. La plénitude gustative a supplanté le stress cérébral.

« Salut » : Cette interjection indique que Myrtille a donné à son accompagnateur l’occasion de passer du bon temps tout en l’invitant à « contaminer » son entourage d’un tel moment à reproduire pour mieux se sentir et redémarrer du bon pied…

Au-delà des mots, quand est-il des actes et de la personnalité de Myrtille ? Peut-on la comparer, par exemple, à Aya Kisaragi et Hana ?

Contrairement à Aya, notre protagoniste conseille mais ne cherche pas l’excellence. Elle mange très peu de légumes et s’empiffre trop souvent au lieu de déguster, à tel point qu’on peut se demander par quel miracle elle parvient à maintenir sa ligne. Elle propose des recettes simples mais efficaces et conserve une joie de vivre défiant toute concurrence.

Contrairement à Hana, Myrtille ne semble pas vivre trop chichement et ne pratique pas le système D, quand bien même elle s’incruste chez ses voisins (?) mais jamais sans omettre d’apporter de quoi manger (ustensiles, nourriture). Quand il s’agit de rassasier son estomac, elle ne reste jamais longtemps aux abois et trouve souvent le bon moyen de dévorer à l’œil. Elle ne mange jamais seule (cela ne lui arrive qu’une seule fois) et prend plaisir à partager un moment universel sacré. En revanche, comme Aya et Hana, elle n’hésite pas à mettre la main à la pâte pour confectionner un repas.

L’autre point qui distingue Myrtille de ces deux femmes est son opportunisme désarmant. Elle semble être dotée d’une impressionnante capacité à trouver la moindre occasion pour parvenir à ses « faims » et ainsi se gaver de plats très souvent trop riches, trop gras et peu diététiques (los granos no pasarán !). La teneur nutritionnelle des plats avalés : parlons-en ! La mangaka, qui exerce la profession de diététicienne, réalise des fiches techniques tous les deux chapitres pour présenter, en compagnie d’un chat grognon et pudibond, la composition calorique d’un plat dévoré par Myrtille et expliquer en quoi tel ingrédient mangé apporte ou non des bienfaits à son équilibre alimentaire.

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TABERU DAKE © 2011 Sanko TAKADA / SHOGAKUKAN

Mais Mademoiselle semble se fiche des calories engloutis comme de sa première razzia au Flunch du coin de rue. L’objectif est de savourer l’instant X. Instant judicieusement nommé puisque érotisé par l’auteure dans une infinie succession de gros PCR (plans cuisine réguliers) au cours desquels Myrtille s’enfile une frite sous le regard passionné d’une jeune fille ou avale goulûment une grosse bouchée de crème onctueuse jusqu’à frôler le délestage en arrière-boutique.

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TABERU DAKE © 2011 Sanko TAKADA / SHOGAKUKAN

Bref, un faux-air de gastroporn. Ce fétichisme buccal est prétexte à donner un caractère concupiscent dans l’acte de se sustenter. Manger, c’est quelque part jouir depuis la langue jusqu’à l’estomac. Dans ce déluge de fan-service labial, le quidam passe de la surprise à l’apaisement, avalant avec quiétude ou énergie sa pitance et dévorant des yeux cette mystérieuse femme à qui il transmet l’invocation suivante : Open wide and swallow my melancholy.

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Déesse de la bonne humeur et de la ripaille, Myrtille ne semble accorder aucune importance à l’évolution de son rôle au fil des récits et vit sans cesse l’instant présent, invitant à plus de solidarité interhumaine sans rechercher de récompense (enfin si, manger) ou de reconnaissance, pourvu que le repas pris permette aux autres de mieux digérer leurs erreurs avant de croquer de nouveau la vie à pleines dents !

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TABERU DAKE © 2011 Sanko TAKADA / SHOGAKUKAN

Mangeons ! est un titre qui creuse l’appétit, épice des ambiances sucrées-salées et possède la capacité de se bonifier avec le temps.

Mangeons planche t3
La première gorgée est toujours la meilleure… (pardon !)
TABERU DAKE © 2011 Sanko TAKADA / SHOGAKUKAN
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Une conclusion évidente ! –
© Calt Productions

D’s©

Pour ceux qui souhaitent aller plus loin, une adaptation drama du manga est sortie en 2013.

Compte twitter de l’auteur : n’hésitez pas à lui écrire un petit mot après avoir lu son œuvre, image à l’appui (Félicitations ! / おめでとうございます !), elle y sera sans doute très sensible.

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Une réflexion sur “MANGEONS ! : Un florilège de sucrilèges !

  1. Y en a pour tous les goûts et tous les estomacs là dedans ! Le catalogue Sakka est vraiment SuKKulent de bonnes choses, aussi bien en tranches de vie qu’en bouts de chair fraîche, ici avec Mangeons chaque pause recharge de calories a du bon. Un article qui se lit en prenant l’apéro (j’essaierai la prochaine fois il est encore tôt pour ça)

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