HAWKWOOD : don't be awkward… !

Depuis la fin de titres marquants (et souvent en arrêt de commercialisation) comme Aya – Conseillère culinaire, Ethnicity, Full Ahead ! Coco ou encore Reiko the zombie shop, les récents résultats de l’électrocardiogramme de l’éditeur Doki-Doki n’étaient guère « palpitants ». Mais voilà que l’excitation ressurgit soudainement à coup de schling! et de schlang! dans une série historique assez prometteuse : Hawkwood. Sortons heaumes, épées et quelques trésors de la langue françoise et allons à la rencontre de ces guerriers et nobles ayant fait couler le sang en conciliabules et sur des champs de batailles qui entaillèrent une longue et célèbre succession de conflits opposant les royaumes de France et d’Angleterre : la guerre de Cent Ans (1337-1453).

hawkwoodt1

Hawkwood est un manga en 8 tomes réalisé entre 2010 et 2016 par Tommy OHTSUKA. Cet auteur est déjà connu dans nos contrées avec sa série d’heroic fantasy, « Slayers – Knights of the Aqua Lord » (éd. Ki-oon). Cette fois, le sujet traité se concentre sur le rôle des mercenaires au cours d’une série de célèbres batailles dans l’Europe médiévale.

Tout commence un vendredi d’avril 1346, quelque part en Normandie, où l’on assiste au siège d’un château sur fond de rivalités familiales. En effet, messire Lionel, avec l’appui de son beau-frère Ludovic, tente de faire valoir ses droits de succession territoriaux et souhaite corriger son neveu, le châtelain Bastien, en le sommant d’abandonner la bataille et des terres qui ne lui appartiennent plus. Le lardon refuse d’obtempérer malgré le risque élevé d’une cuisante défaite et Victor, son conseiller, l’enjoint à faire appel aux services d’une troupe de mercenaires dirigée par le capitaine John Hawkwood : la compagnie blanche du Corbeau. Celle-ci met alors en place diverses tactiques qui vont à l’encontre des règles traditionnelles militaires en matière d’attaque et de défense. Qu’il s’agisse d’un simple archer ou d’une fille de joie, chacun joue dans cette compagnie un rôle prépondérant dans l’érection des plans du capitaine, permettant ainsi de faire plier l’oncle fanfaron.

On notera une introduction de la série assez similaire dans sa mise en scène à celle du premier volume de la série Vinland Saga de Makoto Yukimora (éd. Kurokawa) qui fête cette année ses 10 ans de publication.

La seconde partie du premier tome débute avec le débarquement de l’armée anglaise en terres normandes entre les 11 et 12 juillet 1346. A la tête d’environ 15.000 hommes se trouve le roi Édouard III, venu faire valoir ses droits sur le trône de France, qui sème la panique et la peur chez ses adversaires en compagnie de son fils, le prince Édouard de Woodstock, et de quelques nobles. Pendant ce temps, John Hawkwood renouvelle un contrat avec le seigneur du château de Carentan qui souhaite se protéger contre l’arrivée imminente de l’armée anglaise. Cette forteresse normande aurait été sous les ordres d’un capitaine gouverneur, ici le vicomte Calvin, avant d’être probablement brûlée par Édouard III pour venger la mort de trois de ses seigneurs.

Contexte historique

Quand une guerre n’est pas d’ordre religieux, elle est donc territoriale (et inversement). En 1328, la famille de Philippe le Bel pose ses pions. Son neveu, Philippe VI de Valois, se présente comme prétendant au trône laissé vacant par le décès du dernier roi capétien, Charles IV, dont sa descendance ne présente aucun héritier mâle. Outre-manche, sa petite-fille, Isabelle de France, entend placer son rejeton à la tête du royaume anglais : Édouard III. La stratégie s’avère payante et les nobles français choisissent Philippe pour porter la couronne tandis qu’Édouard doit accepter un statut de vassal s’il souhaite conserver le duché de Guyenne. Une telle contrainte enquiquine progressivement le jeune anglais qui se sent humilié. Il décide de préparer une campagne pour conquérir le trône de France, qu’il revendique en 1337. Nous avons donc affaire à un roi énergique qui ne se laisse pas faire, comme son grand-père mais aux antipodes de son paternel.

Il est donc temps de guerroyer ! Sur le CV, l’Angleterre est plus petite et moins peuplée que son rival au poste de PDG de la boîte, mais ses armées ont acquit des compétences tactiques et de nombreuses expériences militaires grâce aux campagnes menées au pays de Galles et en Écosse. Édouard entretient son réseau avec les adversaires flamands et bretons de Philippe et accueille des nobles mécontents de la politique territoriale et juridique française. Devant tant de provocations qui détériorent son royaume, Philippe confisque la Guyenne à Édouard. L’élément déclencheur est activé et le roi d’Angleterre vient en personne pour lui botter les fesses et piquer son bled, avec l’appui futur de la Compagnie blanche du Corbeau.

Que sait-on réellement de John Hawkwood ?

Attention, le contenu de cette biographie est susceptible de vous divulgâcher une partie du manga.

John Hawkwood est né vers 1320 à Sible Hedingham dans l’Essex, au sud-est de l’Angleterre. Fils d’un tanneur et propriétaire terrien, il apprend le métier de tailleur de pierre tandis que son frère aîné est intendant au château d’Hedingham où réside John de Vere, 7e comte d’Oxford. A l’âge de 18 ans, notre apprenti met subitement fin à sa formation pour rejoindre l’armée anglaise et s’engage alors comme archer au service du comte. Le manga le présente au moment où il se prépare à mettre son épée et ses 300 hommes au service d’Édouard III : il aurait par la suite commandé une troupe de 250 archers lors de la bataille de Crécy (1346) avant d’être adoubé pour son rôle majeur dans la victoire à celle de Poitiers (1356) où le roi de France, Jean II le Bon, est capturé par le « prince noir ». Dans un continent frappé par la peste noire, les places vacantes pour devenir chevalier sont nombreuses.

En 1360, Édouard III renonce à ses rêves de conquêtes lors de sa campagne désastreuse en direction de Reims. En échange d’un accord de paix (qui ne durera que 9 ans) et d’une somme de 3 millions d’écus d’or, Édouard délivre Jean avant de rentrer au pays où la pandémie bubonique fait des ravages. Hawkwood se retrouve donc au « chômage technique » et part louer ses bras ailleurs tout en ravageant une partie du sud de la France avec près de 6000 hommes avant d’atteindre l’Italie en 1362 où il sert (puis affronte) tour à tour des cités-états comme Pise, Milan, Florence (à laquelle il restera fidèle) ou Pérouse ainsi que l’armée papale sur un territoire constamment secoué de querelles politiques, religieuses et dynastiques. Passé maître dans le chantage et le retournement de veste à répétition, Hawkwood multiplie les pillages, l’augmentation tarifaire de ses services et les prises d’otages avant d’épingler à son palmarès les titres de général à Florence et ambassadeur à la cour du roi Richard II. Connu mais pas reconnu, son intégration dans le Who’s Who italien s’effectue par la porte de service lorsqu’il se marie, à l’âge de 50 ans, avec Donnina, 17 ans, fille illégitime du duc de Milan et de sa maîtresse. En 1394, il meurt à Florence, couvert d’honneurs mais pas d’opulence (comme tout bon mercenaire dépensier qui se respecte). Richard II accepte que la dépouille soit ramenée dans sa ville natale. Entretemps, les florentins l’ont incinérée de sorte que l’on ignore si les restes ont été réellement expédiés en Angleterre.

En 1395, la ville de Florence commande une fresque à la mémoire d’Hawkwood qui a disparu (ou a été détruite) pour être finalement remplacée 40 ans plus tard par celle de Paolo Uccello, toujours « visible », dans l’ombre d’une travée de l’église Santa Maria del Fiore (Michel-Ange critiquera plus tard le manque de luminosité dans plusieurs églises et cathédrales qui sont autant d’endroits où les nonnes peuvent être tranquillement violées et les criminels s’y cacher sans crainte). L’œuvre est terminée le 31 août 1436 après un premier essai raté où la perspective mettait trop en avant l’estomac et l’appareil génital du cheval. Ironie du sort : Hawkwood est présenté sur cette fresque en chevalier, synonyme de droiture et de noblesse à l’instar des généraux romains, sans ne jamais l’avoir été, moralement parlant. En dehors de plusieurs sources écrites, les seules traces matérielles attestant son existence sont principalement cette immense fresque (« Ioannes Acutus ») ainsi qu’un mémorial en l’église Saint-Pierre de Sible Hedingham. L’historien allemand Ferdinand Gregorovius ne manqua pas de se demander pourquoi « Florence, qui a dénié offrir à Dante une sépulture, a érigé un noble monument à un voleur. ».

La troupe d’Hawkwood : La Compagnie blanche du Corbeau

La Compagnie blanche a existé, sans l’appellation dite du corbeau, et était une structure très bien organisée : avocats, notaires et comptables mémorisaient et rédigeaient tout un corpus de données pour conserver la moindre trace d’un contrat ou d’un pot-de-vin obtenu avec un seigneur. La troupe possédait ses propres médecins mais aussi des amuseurs, des prostituées, des barbiers ou encore des cuisiniers. Hawkwood privilégiait les archers qui tiraient 20 flèches à la minute là où un arbalétrier n’en tirait qu’une seule. Lorsqu’ils n’étaient employés par personne, les mercenaires opéraient de la façon suivante : ils s’installaient sous les fortifications d’un château et tentaient d’extorquer au seigneur une certaine somme contre sa vie et celle de ses sujets. Si cela ne fonctionnait pas ou que la rançon versée paraissait insuffisante, ils attaquaient, pillaient et brûlaient sans oublier d’enlever et violer les femmes.

Contrairement au tableau brossé dans le roman d’Arthur Conan DoyeThe White Company », 1891) où les chevaliers de cette époque médiévale étaient des êtres vaillants et galants qui faisaient preuve d’abnégation, Hawkwood et ses congénères jouaient davantage la carte de la cruauté, du chantage et de la fourberie. Le mercenaire ne fléchissait devant aucun obstacle pour atteindre ses principaux objectifs : piller et empocher toujours plus d’argent car la loyauté féodale ne remplit jamais son homme. L’attitude cupide et impitoyable d’Hawkwood a inspiré le proverbe italien suivant : « Inglese italianato è un diavolo Incarnato » (« un Anglais italianisé est un diable incarné »). L’historien et poète Thomas Gray qualifiait lui et ses hommes de voyous (« a horde of yobs »).

Dans le manga, deux éléments évoqueront à certains lecteurs la troupe du Faucon menée par Griffith dans le titre Berserk de Kentaro Miura (éd. Glénat) : l’adjonction nominative d’un volatile et la bannière qui le représente. En outre, on peut également rapprocher cette troupe de la Compagnie noire puisque dans tous les cas, Berserk inclus, on se retrouve avec des compagnies qui restent fidèles à leur leader et considèrent leurs frères d’armes comme leur seule et unique famille. Là aussi, la compagnie de Glen Cook n’affiche aucune éthique, cruauté et barbarie formant le lot quotidien au cours de leurs pérégrinations.

Galerie de portraits

Edouard III, roi d’Angleterre

Edouard de Woodstock, dit « le Prince Noir »

Thomas Beauchamp, 11e comte de Warwick : Sa présence est attestée lors de la bataille de Crécy, quelques semaines après le débarquement normand.

Henry de Grosmont, Duc de Lancastre : il débarque du côté de Bayonne fin juillet 1346. Il est techniquement probable qu’il soit présent aux côtés de son souverain en Normandie.

Jean de Grailly, seigneur de Buch : aucune source écrite ne semble attester sa présence en Normandie à cette date précise.

Clin d’œil anachronique au cheval d’Alexandre le Grand, Bucéphale.

Froissart approves !

Hawkwood offre un certain charme dans sa facture graphique avec une physionomie archétypale chez plusieurs personnages en tenant compte de leur rang social et de leur caractère. Si le dessin affiche une patte trop vierge pour traiter du quotidien des mercenaires (absence d’atmosphère glauque, de scènes violentes et d’un tracé incisif) contrairement à Berserk ou au titre injustement méconnu de Mitsuhisa Kuji (Wolfsmund), il offre au moins une bonne lisibilité et s’intègre bien au récit. Ce dernier montre que l’auteur s’est sérieusement documenté sur les personnalités historiques et les événements qui les lient.

Que vous soyez férus d’Histoire ou tout simplement curieux, le manga Hawkwood vous donnera sans doute envie d’en apprendre davantage sur ce célèbre conflit. On remerciera au passage la traduction de Sébastien Ludmann (également en charge de titres comme Ad Astra et Kasane chez Ki-oon) qui a visiblement pris du plaisir en y insérant ici et là quelques mots et expressions de l’ancien français. Ce détail ajoute un cachet à l’atmosphère générale et satisfera les amoureux de notre langue, avalant à satiété chaque mot oublié jusqu’à ce que les Molières baignent et digèrent les premiers chapitres en attendant une suite qui s’annonce palpitante !

D’s©

Hawkwood de Tommy OHTSUKA, doki doki, 8.50 €

Pour les joueurs, sachez que le personnage d’Hawkwood apparait dans « Bladestorm : La Guerre de Cent Ans », un jeu de stratégie en temps réel (STR) sorti en 2007 sur Playstation 3 et Xbox 360.

Pour les bilingues, il existe des ouvrages passionnants sur le personnage :

CAFERRO, William John Hawkwood : An English Mercenary in Fourteenth-Century Italy. Londres : Johns Hopkins University Press, 2015

SAUNDERS, Frances Stonor Hawkwood : Diabolical Englishman. Londres : Faber&Faber, 2004.

STARR, Christopher Medieval Mercenary : Sir John Hawkwood of Essex. Essex Record Office Publications, 2007. Une partie de l’ouvrage reprend sa thèse The Essex Gentry : 1381-1450 (1999).

Un grand merci à Arnaud (Doki Doki) pour l’obtention des visuels.

Publicités

4 réflexions sur “HAWKWOOD : don't be awkward… !

  1. Lili

    Tu ne fais jamais les choses à moitié, l’article est vraiment complet (tant pis pour les spoilers, mais je n’ai pas pu m’arrêter de lire, j’étais sur ma lancée). L’époque me tient à coeur, surtout si l’auteur a le souci d’une certaine vérité historique. Je regretterai peut-être le dessin trop sage, ceci dit (Blutbad un jour…).

    La référence aux Annales de la Compagnie Noire m’a rappelé quelques souvenirs aussi.

    Noté « à lire ». Merci pour l’article. :)

  2. lilianne terre

    Malheureusement, je ne trouve ce titre guère palpitant!!

    Le graphisme me semble un peu « vieux » ; en tout cas : rien de « renversant » idem pour le scénario, etc.

  3. Toujours client de ce type de manga, il suffit de jeter une orbite à tes parallèles chez Miura et Yukimura pour installer en moi une curiosité palpable. Le fait en plus de parler de l’un de mes cycles favoris chez les éditeurs divins Atalante pour friser l’anévrisme. Le cas de wolfsmund m’intrigue aussi. Chapeau pour cet article encore une fois maîtrisé et qui creuse plus profond que les tombes des chevaliers tombés sur les champs de bataille.

  4. Ping : Stravaganza : Let me be a free queen ! – NOSTROBLOG

On attend votre avis !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s