Muzan-e : quand les pontes de l'eroguro rencontrent un maître de l'estampe japonaise

Si vous avez l’habitude de lire mes articles, les noms de Suehiro Maruo et Kazuichi Hanawa vous sont sans doute familiers (et si ce n’est pas le cas, la barre de recherche de Nostroblog est faite pour vous)(et sachez que ça me fait beaucoup de peine). Vous ne le saviez peut-être pas mais ces deux hommes, représentants du courant eroguro dans le manga, ont sorti un livre ensemble. Publié pour la première fois au Japon en 1988, cet artbook se nomme Muzan-e.

Note 1 : Âmes sensibles, esprits fragiles et tout le tralala : revenez plus tard.
Note 2 : Il s'agit d'un article sur un artbook, les images sont donc importantes. Pour les agrandir, il suffit de cliquer dessus.

muzane suehiro maruo kazuichi hanawa artbook

Le muzan-e est un courant de l’ukiyo-e (l’estampe japonaise en vogue à l’ère Edo) qui a pour caractéristique d’être sanglant. On le connaît principalement grâce à Yoshitoshi, ce qui tombe bien car c’est de lui que je vais parler dans cet article. Dès 1866, l’artiste japonais s’est lancé dans une série d’œuvres intitulée Vingt-huit Meurtres Célèbres en Vers. S’il n’est pas encore reconnu pour son travail au moment où il les dessine, ces estampes auront une influence considérable dans la culture artistique japonaise. Ainsi, le siècle suivant, deux artistes reprennent le principe de la série d’estampes morbides pour les détourner à leur sauce. Naît alors Muzan-e de Suehiro Maruo et Kazuichi Hanawa.

Yoshitoshi Twenty Eight Famous Murders with Verses

Les deux auteurs de manga, à travers 14 illustrations chacun, donnent libre cours à leur imagination (et à leur talent) pour mettre en scène des meurtres marquants. On les connaît (forcément, sinon cet ouvrage ne vous intéresserait pas), on sait qu’ils ont un goût pour la provocation et qu’ils ne réprouvent pas la violence dans ce qu’elle a de plus extrême. Ainsi, par exemple, Suehiro Maruo nous raconte le suicide d’Adolf Hitler et Eva Braun. Ou alors il dessine Fritz Haarmann, célèbre tueur en série mieux connu sous le pseudonyme du Boucher de Hanovre. Kazuichi Hanawa, de son côté, nous offre des compositions un peu plus soft au premier abord, mais toutes aussi malsaines quand on s’y attarde. Ma préférence va évidemment pour Sada Abe, un personnage qui me fascine et qui est à l’origine de L’empire de sens, le plus beau film de Nagisa Oshima. J’ai également beaucoup aimé l’illustration qui conclue le bouquin, représentant Yoshitoshi dans une sorte de mise en abyme troublante.

On y croise plein d’autres figures célèbres liées à la mort, qu’elles soient fictives ou qu’elles aient réellement existé. En vrac, et sans être exhaustif, on peut y découvrir : Edogawa Ranpo, Le petit chaperon rouge, Yumeno Kyusaku, Marc Bolan, des créatures folkloriques typiquement japonaises comme le kappa ou la femme serpent, Peter Kürten, et cetera.

Je ne vais pas vous expliquer en quoi cette imagerie sinistre est belle car si vous lisez l’article, c’est que vous êtes déjà familiers avec le genre. Si vous n’y connaissez rien, entrez-y pas à pas en débutant par les lectures de L’île panorama de Suehiro Maruo et Fraction de Shintaro Kago. Bref, Muzan-e a de quoi contenter les amateurs de décadence, ceux qui aiment la violence esthétisée, le tout en rendant magnifiquement hommage aux Vingt-huit Meurtres Célèbres en Vers de Yoshitoshi. Un important travail de composition est fourni par les artistes, les deux arrivant à conserver leur style et les éléments visuels qui leurs sont propres, tout en redonnant vie au muzan-e.

bloody ukiyo-e kazuichi hana suehiro maruo

Un mot sur l’édition avant de conclure. L’artbook a été réédité en 2012 par Enterbrain au prix de 3800¥, il est bien évidemment entièrement en japonais. Il est de très bonne facture, notamment car les pages sont cartonnées. Il y a donc un support matériel permettant de profiter au mieux des illustrations. Au verso de chaque dessin, on trouve une petite note l’expliquant (même si vous ne comprenez rien au japonais, ce n’est pas la mer à boire qu’essayer de traduire ne serait-ce que chaque titre). Ainsi l’artbook est construit selon un rythme qui veut qu’une feuille (recto-verso donc) corresponde à une illustration. Une excellente idée, surtout si vous avez envie d’arracher les pages pour en faire des posters (il y a vraiment des gens qui font ça ?!).

Néanmoins, il n’y a pas que des bonnes notes sur l’édition, notamment au niveau de l’apparence extérieure. La couverture est souple, bien plus que les pages, ce qui donne lieu à un feuilletage des plus étranges… Elle est blanche et donc salissante (mais là c’est à vous d’en prendre soin). Le dos du bouquin est bizarre, il donne l’impression qu’il peut lâcher à tout moment afin que vous vous retrouviez avec une série de posters entre les mains… Mais au final, je n’ai eu aucun souci à ce niveau quand bien même je possède le livre dans ma collection depuis des années. Le dernier point noir (et encore, s’il était vraiment noir…) est au niveau de ce dos justement : il est d’un ton rosé, avec des paillettes verdâtres. Il brille, il pétille. C’est vraiment moche, d’autant plus qu’il contraste fortement avec la couverture blanche ensanglantée. Il n’y a aucune inscription dessus et, une fois rangé dans la bibliothèque, le résultat est tout sauf esthétique. Je me demande de quelle manière on peut arriver à commettre une telle faute de goût dans un artbook aussi raffiné…

Au même titre que The love of the brute de Hiroaki Samura, cet artbook fait figure d’incontournable pour qui aime l’eroguro et le manga. Les 28 scènes macabres provocantes et esthétisantes révèlent tout le talent des deux artistes que sont Suehiro Maruo et Kazuichi Hanawa. Donc si vous aimez leurs travaux, je ne peux que vous recommander de vous procurer ce sublime hommage à Yoshitoshi qu’est Muzan-e et de vous plonger dans les scènes de meurtre qui y sont représentées. Vous ne serez pas déçus.

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6 réflexions sur “Muzan-e : quand les pontes de l'eroguro rencontrent un maître de l'estampe japonaise

  1. Lili

    Le Muzan-e ou l’esthétisme morbide. Définitivement un coup de coeur pour Hanawa (surtout pour l’illustration de Sada Abe), peut-être parce que je le connais moins et que mon oeil commence à être habitué au coup de crayon de Maruo.

    Y a plus qu’à finaliser ma commande, j’ai vraiment envie de pouvoir glisser l’artbook dans ma bibliothèque.

    Merci pour l’article, ce n’est pas si évident de trouver de bonnes infos sur le sujet (et puis bon, on n’a pas fini d’en entendre parler. :) )

  2. THF

    Faudrait que je m’achète ce truc, je l’ai sur le pc mais bon c’est quand même pas pareil… Idem pour Hitodenashi no Koi, je l’ai téléchargé mais je voudrais bien l’avoir physiquement, tu l’as toi? Un moment je l’avais cherché en vente mais pas trouvé…

    Article sympa sinon, merci (:

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