Art Brut : esprits rebelles

C’est dans un cadre scolaire que j’ai découvert le musée de l’art brut situé à Lausanne en Suisse. Petite structure sur trois étages, ce lieu abrite non seulement des œuvres d’arts mais également une philosophie. L’art étant une question d’appréciation subjective, il demande ici une seconde compétence de réflexion : l’ouverture d’esprit.

ENTRE ICI, JEAN DUBUFFET

Oh non, il ne s’agit pas de tenir un discours moralisateur sur la tolérance ou de patauger dans le verbeux mais plutôt d’aborder la visite de cette collection avec quelques pré-requis. Tout d’abord, définissons l’Art Brut, ses artistes et l’homme qui en est à l’origine.

La brutalité suggérée dans ce courant tend à définir des œuvres (peintures, sculptures, architectures) dont les auteurs sont dépourvus de culture artistique. Il n’y a aucun point commun si ce n’est cette idée de « s’éloigner des voies de l’art homologué ». Le processus de création se base sur l’impulsivité des artistes et manifeste la « seule fonction de l’invention et non celles, constantes dans l’art culture, du caméléon et du singe »

La particularité de ces créateurs autodidactes se trouve dans leur marginalité. Loin des normes culturelles et autres valeurs collectives, des marginaux, des personnes atteintes de pathologies psychiatriques ou autres originaux créent un univers pour leur propre bien-être. Le système de débrouille est inclus dans leur schéma créatif puisqu’ils utilisent en majorité des matériaux insolites. Ainsi l’Art Brut « repose sur des caractéristiques sociales et des particularités esthétiques ».

Jean_Dubuffet

Avant d’être dans un musée, la collection appartenait à l’artiste français Jean Dubuffet (1901-1985). Peintre, sculpteur et plasticien, Dubuffet a suivi une formation à l’Académie Julian avant d’intégrer l’École supérieure d’art et design Le Havre-Rouen. Encore inconnu lorsqu’il expose en 1945 dans un Paris libéré, Dubuffet provoque un véritable scandale au sein de la sphère artistique. Il remet en cause la culture dominante et rédige un essai « Asphyxiante culture ». En 1949, il propose un traité sur l’Art Brut.

Cet anti-élitisme culturel a démarré son combat dans les années 20 à la sortie de ses études. Il découvre en Allemagne un musée d’art pathologique qui regroupe des œuvres de malades mentaux recueillies par leur médecin. En Suisse, à Berne, il assiste à une exposition organisée par le chef d’une clinique psychiatrique. Pendant 20 ans, et jusqu’à l’officialisation du courant Art Brut en 1945, Dubuffet va collecter des œuvres. Il va inclure dans ce nouveau courant polémique les exclus, mystiques, prisonniers, immigrés, anarchistes, etc. Après avoir été mis en contact avec le monde psychiatrique suisse, Dubuffet prospecte et augmente sa collection. De ville en village, de prison en asile, il a recueilli des histoires déchirantes, rencontré des hommes et des femmes. En 1971, sa quête aboutie à 5000 œuvres de 133 créateurs et intègre la ville de Lausanne. Le musée de l’Art Brut est ouvert au public depuis 1976.

Plus qu’une volonté d’aller à contre-courant, Dubuffet a développé une philosophie à une époque où le moindre écart sociétal était mal perçu. Aujourd’hui le monde de la psychiatrie est encore dépeint comme inquiétant et le comportement des schizophrènes ou autres névrosés et psychotiques effraie. De nos jours, les patients ont à disposition des outils pour s’exprimer librement et sont encadrés. En se replaçant dans le contexte de découverte de Dubuffet et de l’état de la psychiatrie de l’époque, on comprend le vacillement des mentalités élitistes face à l’artiste.

A l’époque, les malades mentaux subissent des expériences ou sont méprisés. Impossible de ne pas songer aux supplices infligés par l’Allemagne nazi dans les camps de déportés. Alors imaginer que dans le même temps ces cerveaux défaillants puissent créer est tout simplement lunaire.

DES VISAGES, DES FIGURES

Sir Marguerite

La visite du musée de l’Art Brut est bien plus intéressante en compagnie d’un guide. Tout simplement parce que ce dernier a les connaissances pour nous expliquer l’histoire de l’artiste et le contexte de création. Et c’est sans doute cela qui est le plus intriguant. Comprendre ce qui ce passe dans un esprit médicalement défaillant lorsqu’il créé. Quel est le conditionnement, quelles sont les émotions ?

Si elle n’est pas la plus populaire, Marguerite Sirvins a l’histoire qui m’a le plus charmé. Née en Lozère en 1890 dans une famille de paysans, elle sera internée quarante ans plus tard à l’hôpital psychiatrique de Saint Alban pour troubles schizophréniques. Après avoir réalisé des dessins et des broderies sans esquisse ni modèle, Marguerite s’attèle à sa pièce maîtresse : une robe. N’ayant jamais eu le bonheur de connaître l’amour, elle décide d’organiser un mariage imaginaire. En effilochant ses draps usagés et en subtilisant des aiguilles à coudre, elle va confectionner sa robe de mariée.

Marguerite_Sirvins

Sur la technique du point de croix, la patiente de Saint Alban termine sa robe en 1955. Exposée en vitrine au cœur du musée, la robe ne ressemble en rien à une tenue prévue pour une sexagénaire. En effet, en examinant les courbes, on imagine plus une silhouette de jeune femme à la taille parfaite. Marguerite avait décidé d’inviter certains patients et soignants à son mariage mais elle n’a jamais été au bout de son idée. La robe créée était celle de ses rêves et rêver était l’une de ses seules libertés.

Le prisonnier de Bâle

L’histoire de Joseph Giavarini est un peu plus sordide. Né à la fin du XIXe siècle, ce natif de Parme (Italie) était contremaître et travailleur rigoureux qui n’avait reçu aucune éducation. Après s’être expatrié en France puis en Allemagne, il assure de la pérennité de sa famille via son entreprise de maçonnerie en s’installant à Bâle (Suisse). En 1927, il tue sans préméditation sa maîtresse et est mis aux fers pendant six ans. D’abord interné en hôpital psychiatrique, il purgera sa peine dans la prison de Bâle. Giavarini ne souffrait d’aucun trouble psychique jusqu’à son séjour en captivité. Des hallucinations se font sentir et il décide de démarrer une sorte de rédemption. En 1934, peu de temps après sa libération, il meurt d’une sclérose des coronaires.

Giavarini

L’œuvre de Giavarini démarre donc lors de sa détention avec la sculpture de figurines. Il se consacre à cela pendant ses temps de repos après avoir travaillé au sein de la prison. Il met de côté la majorité de ses repas afin d’y puiser sa matière première. C’est avec de la mie de pain qu’il construit des visages avant d’utiliser de la terre à modeler que sa famille lui apporte. Sa première figurine est la mise en cercueil de sa victime. Il chaparde des morceaux de bois dans les ateliers de menuiserie afin de proposer une structure solide à ses figurines qui prennent une dimension plus grande. Il donne un aspect verni à ses sculptures en utilisant de la colle forte elle aussi dérobée dans des ateliers. L’ensemble de son travail représente des petites scènes où il cherche le pardon et l’absolution. Ainsi on trouve un personnage mis au supplice encadré par un orchestre puis deux plateaux représentant des acrobates. Enfin sa pièce maîtresse mesure 1m60 et représente Giavarini entouré de petits personnages semblant être l’autorité. Les visages livides et inquiétants de ses créations montrent à quel point l’italien a été marqué par son crime.

Le_Prisonnier_De_Bale

Emblématique Aloïse

Née à Lausanne en 1886, Aloïse Corbaz est aujourd’hui considérée comme la figure de proue de l’Art Brut. Orpheline de sa mère à 11 ans, elle suit une scolarité classique, prend des cours des chants et décide de s’inscrire à l’école professionnelle de couture de Lausanne. Après une rupture sentimentale avec un prêtre français, elle est envoyée en Allemagne pour atténuer le scandale. Plus tard, et après avoir travaillée comme gouvernante, elle trouve un emploi à la cour de l’empereur Guillaume II avant de tomber amoureuse du dernier roi de Prusse.

Aloise

Son retour en Suisse va bouleverser sa vie. A l’aube de la Première Guerre mondiale, elle exprime des propos pacifistes qui dérangent et soutient des sentiments religieux qui vont la conduire à un internement définitif pour schizophrénie. Elle travaille à la blanchisserie grâce à ses talents de couturière. A partir des années 20 elle dessine en utilisant sa table de repassage. Par la suite, les médecins et infirmiers vont lui fournir du matériel adapté. A l’âge de 77 ans, Aloïse Corbaz décède et laisse derrière elle plus de 300 œuvres.

NapoleonIII_Cherbourg

Pendant une quinzaine d’année, Aloïse travaille discrètement. Elle utilise une mine de plomb et se sert des sucs de pétales, de feuilles écrasées et de son dentifrice. En récupérant des papiers d’emballage, des enveloppes, du carton et en les cousant entre eux, Aloïse se crée des toiles de tailles différentes. Au centre de son imagination, on retrouve des princes et princesses historiques ou fictionnelles sur fond d’histoire d’amour. Elle y ajoute souvent un contexte religieux avec des personnages aux visages allongés ou ovales et sertis de yeux bleus sans pupille. Ce vide du regard signifie l’absence qui prend une place importante dans la vie de l’artiste sans oublier cette possibilité de se protéger du monde extérieur. En dessinant, la femme s’est assurée une échappatoire.

La pièce la plus impressionnante de Aloïse Corbaz est le Cloisonné de Théâtre avec une toile de 14 mètres de long regroupant diverses techniques de dessin comme la craie grasse, le crayon de couleur ou encore le frottement des fleurs directement sur le papier. Découpée en trois actes et une conclusion, cette pièce exposée au musée LaM à Villeneuve d’Ascq (Nord) relate l’échec amoureux que l’artiste a subi. La conclusion a un sens de lecture inversée.

aloise_corbaz

En 1947, Jean Dubuffet rencontre l’artiste sur invitation du psychiatre qui a découvert le travail d’Aloïse. Plus tard, et après avoir intégré les œuvres de la femme à sa collection, il affirmera qu’Aloïse n’a jamais été folle. Elle avait compris que pour vaincre le mal, il fallait l’accepter et le cultiver. Pour Dubuffet, il y avait du génie dans l’imaginaire de sa protégée qui a toujours su garder une lucidité incroyable.

Publicités

On attend votre avis !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s