MPD Psycho : une iconostase de chair et d’encre

Dans la famille « série méconnue regorgeant de qualité et rendant gorge avec qualité », je demande le petit neveu tétraplégique qu’on a oublié de débrancher : Multiple Personnality Detective Psycho (MPD Psycho). 12 ans plus tard, la série, terminée cet été au Japon avec 24 volumes, poursuit difficilement sa publication chez Pika (1 tome par an à partir du 10ème) dans une indifférence quasi-générale.

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Injection de 50 ml de hype…

Je ne vais pas donner une vue d’ensemble sur les 18 tomes parus mais plutôt me concentrer sur le premier volume sans tenir compte des événements qui se produisent dans les suivants. En somme, me mettre dans la peau d’un lecteur qui découvre cette série et par là tenter d’offrir à celle-ci une seconde chance d’exister au grand jour…

Amamiya Kazuhiko est un profiler émérite dans l’investigation de dossiers liés à des serial-killers. Le revers à cette médaille est une image qui s’y reflète mal, puisque le personnage souffre de schizophrénie aiguë. Auparavant inspecteur respecté sous le nom de Yôsuke Kobayashi, il est condamné pour le meurtre d’un tueur maniaque de la décollation et autre amputation chirurgicale sur de jeunes femmes, dont la petite amie d’Amamiya. Après avoir purgé une longue détention en cellule, une de ses ex-collaboratrices, Machi Isono, l’intègre dans sa nouvelle agence criminelle, tout en étant consciente des dangers qu’elle encoure à fréquenter un personnage au caractère pathopsychologique inédit. Les différents criminels, que cette équipe va rencontrer, jettent en filigrane une seconde histoire basée sur une suite de flash-back parfois décousus sur le passé d’Amamiya. Ajoutons également la possession commune d’un code barre situé dans la sclérotique du globe oculaire gauche ainsi qu’un nom synonyme de terrorisme et de folie, Lucy Monostone.

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© Eiji Otsuka Office, Sho-U Tajima / Kadokawa Shoten Publishing Co.

Les premières pages déboussolent immédiatement le lecteur. Deux noms sont évoqués mais un seul est récurrent : Amamiya. L’autre dénomme un inspecteur de police zélé et compétent, Yosuke. Au moment de l’appréhension du meurtrier de feu sa concubine, un autre individu s’éveille, vil et insensible à toute pitié : Shinji Nishizane. Celui-ci abat sans sommation le serial-killer. Nous n’en sommes qu’à la moitié du premier volume qu’il va nous falloir jongler avec trois personnalités : le détective froid, le policier humain et le tueur sans scrupule.

L’histoire du premier tome tourne principalement autour d’un tueur en série d’un genre très particulier. Kidnappant de jeunes femmes, il les décalotte et plante une graine dans leur cerveau qui germe quelques jours plus tard. Seulement voilà, et c’est ce qui fait la force de ce passage, les victimes sont toujours vivantes et parfaitement conscientes du sort qui leur a été réservé ! Si le scénario emprunte des sentiers sinueux dans l’attribution labyrinthique des psychologies du protagoniste, le graphisme met en exergue une crudité sans assaisonnement dans laquelle il nous expose ses cadavres, qui, au demeurant, n’en sont pas.

Sec, glacial, sans détour et doté d’une obsédante fascination, le style graphique de ce luxueux seinen (jaquette satinée avec surimpression d’une cervelle de schtroumpf gunnmesque, papier calque, papiers couleurs et papiers glacés) surprendra plus d’un amateur de shônen où les morts se comptent au quintal bien pesé sans que l’on est à s’en offusquer. Une mort frelatée que MPD Psycho nous distille dans une clarté sombre, un ténébrisme sous thermoluminescence.

Un malaise s’installe, superbement, au travers d’un dessin maîtrisé réaffûtant notre vue bubonique, usée et saturée par l’acceptation d’une galaxie détruite ou d’une cohorte réduite à néant en quelques cases, de loin, sans geyser d’hémoglobine ni moult indications anatomiques. Ici la Mort, ou plutôt le Purgatoire, endosse des costumes sordides et diaboliquement burlesques. MPD Psycho est une lame glaciale qui fend notre regard et le désembrume puisque soumis à une acceptation léthargique de la mort banalisée, dénuée d’une valeur esthétique.

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© Eiji Otsuka Office, Sho-U Tajima / Kadokawa Shoten Publishing Co.

Dans un manga quelconque, la mort est suggérée par une épée pourfendant un adversaire, une décollation franche ou encore un ennemi criblé de balles. Montrer des légions de défunts invisibles procède d’une technique consistant à annihiler la réflexion sur la nature profonde de la mort en leur imposant un trop plein de sang, de cadavres et de mort… mais généralement schématisée, voire floue ou fluide. L’acte est instantané, notre émotion fugace peut tourner la page. Chez Otsuka et Tajima, le sang ne sèche pas, il s’épanche et envahit notre esprit.

La série est bien plus violente et perverse qu’on l’imaginerait puisque la mort s’installe lentement et douloureusement. Nous sommes dans une torture infernale sans rédemption traumatisante hors des limbes. La double page des plantes « dépotées » et celle de la petite amie d’Amamiya, le regard vitreux et zombifié par des solutions chimiques qui gangrènent peu à peu sa condition humaine, sont frappantes. Dans le dernier cas, la jeune femme, placée dans une glacière, est amputée des quatre membres avant ou après avoir été violée trois fois puis maintenue dans un semi-coma à l’aide d’un respirateur artificiel. La faux suspend sa trajectoire afin de sensibiliser le lectorat sur la véritable représentation de la mort, oppressante, insupportable, de la même façon que lors de l’illustration du péché de la paresse dans le film Seven de David Fincher. Le scénariste, que Meloku a récemment rencontré, s’explique à la fin du premier tome : « Mais force est de reconnaître que dans un manga de science-fiction qui décrit une catastrophe anéantissant une grande partie de la population terrestre sans montrer un seul cadavre (comme l’explosion de la Terre par Majin Bû dans Dragon Ball NDLR), la mort n’est rien de plus qu’un symbole abstrait ».

La mort est un image présentée sous diverses formes conceptuelles, symboliques et enjolivées depuis les premières sépultures néandertaliennes en passant par le sacrifice aztèque et les outils séméiologiques qui la sous-tendent (la croix, le crâne, la couleur rouge, etc.). Adoubé par les dédoublements kaléidoscopiques d’Amamiya engendrant de multiples rebondissements, l’interdit à une mort voilée offre un outil subliminal, une remise en cause sur l’utilité et la manipulation déontologique de l’image médiatique, iconostase glaciale enchaînant une société du spectacle pour qui le charnier et l’exécution forment de nouvelles sensations, peu ou prou cathartiques. De cette série émerge une stèle graphique qui expurge le mal par son spectacle.

Même si le second volume, tournant autour d’une secte suicidaire d’anges et d’un ami d’enfance du héros, déchaînera moins les passions par son allègement notable d’images percutantes, le scénario n’en est pas moins desservi par l’ancrage d’une atmosphère malsaine. Sans l’angoisse du sursitaire, nul besoin de mémorial documentaire. Otsuka est lumière, Tajima est photographe.

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MPD Psycho, écrit par Eiji ÔTSUKA et dessiné par Sho-U TAJIMA. Éditions Pika (collection Senpai). 9.10 €

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7 réflexions sur “MPD Psycho : une iconostase de chair et d’encre

  1. Kimi

    Très bon billet Jojo, comme d’habitude ! J’aime beaucoup ton style. ;) Pour en revenir à MPD Psycho, je vais garder le titre en mémoire pour le commencer plus tard, merci pour la découverte. :)

  2. Oui haha, il n’est pas de moi cet article. Mais j’aime beaucoup ce manga, au-delà de l’esthétisme lié à la mort (et au trait de Tajima), j’admire la façon dont Otsuka fragmente son œuvre. A chaque fois qu’on pense connaître les tenants et la aboutissants, il brise tout pour nous envoyer dans d’autres directions, nous perdre encore plus. Et comme si ce n’était pas assez compliqué, il distille des indices dans d’autres mangas, Kurosagi et Detective Riual. Parfois je me demande si le développement des personnalités multiples n’est pas lié aux lecteurs autant qu’aux personnages.

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