NECRONOMIDOL – Nemesis : Interview de l’artiste Jennie Zakrzewski

Ces voix, cette flûte, cette ambiance qui ouvre le Nemesis de Necronomidol… encore un peu et on croirait nos tympans revenus à l’écoute de la bande-son signée J.A. Seazer qui accompagnait le Cache-Cache Pastoral (田園に死す, 1974) de Shuji Terayama. Œuvres musicales contiguës, qui partagent un goût certain pour l’ero-guro puisque l’un se pare d’une illustration de Kazuichi Hanawa, pendant que l’autre s’endimanche de Suehiro Maruo. Ainsi la parution vinyle de Nemesis chez Specific Recordings apparaît comme l’occasion rêvée de s’entretenir avec Jennie Zakrzewski, chargée des relations presses et directrice artistique (entre autres gâpettes), sur le travail visuel qui accompagne la naissance d’un album.

• Bonjour Jennie, peux-tu nous présenter ton travail ?
Bonjour ! Au sein de Specific Recordings, mon travail est de pinailler sur la ligne artistique du label, de m’occuper d’une partie de la promo et de gérer l’aspect graphique de nos sorties. Je suppose que c’est cette dernière fonction qui t’intéresse. Dans ce cadre-ci, cela peut signifier adapter un artwork pré-existant (c’est souvent le cas quand nous éditons les versions européennes de disques japonais) ou créer de toutes pièces les artworks de nos sorties quand les artistes me le demandent. Il m’arrive aussi de bricoler de petites choses pour des amis musiciens en dehors du label (disques, affiches, flyers, logos), de filer un coup de main aux copains de La Face Cachée pour leur comm’ et, enfin, de faire de la photo (principalement en studio) à titre perso.

• Peux-tu nous décrire ta journée type (si elle existe) ? 
Ma journée type se partage entre mes activités éditoriales professionnelles, mes activités éditoriales non-professionnelles, mes activités graphiques ou promotionnelles pour le label, mes activités « artistiques » personnelles et quelques courtes périodes où – dieu merci – je ne fais absolument rien.

• Le premier contact avec un album est bien souvent visuel, en cela peut-on dire que l’illustration de Suehiro Maruo qui figure sur le devant de l’album ait poussé Specific Recordings à s’intéresser, si ce n’est éditer, Nemesis ?
En ce qui me concerne, j’ai découvert l’artwork du Nemesis de Necronomidol après avoir écouté l’album ; du coup, je n’ai pas eu l’occasion de me laisser influencer par l’œuvre de Maruo… Mais sa découverte a été la cerise sur le gâteau !

• Es-tu entrée en communication avec Suehiro Maruo et Saori Aoyama ?
Absolument pas. Specific Recordings a édité cet album pour l’Europe sous licence avec le label Velocitron qui manage et produit le groupe. Nous étions tous d’accord pour conserver l’artwork original, donc Velocitron m’a simplement fait parvenir les fichiers du CD. Fichiers que j’ai dépiautés, traités et ré-utilisés pour tout reconstruire au format 12 pouces.

• Tu connaissais Maruo avant d’avoir travaillé sur Nemesis ? Si tu ne devais retenir que quelques unes de ses œuvres quelles seraient-elles ?
Oui, je connaissais. J’avais déjà vu certains de ses travaux, dont celui (très soft) réalisé pour Charan Po Rantan, la prochaine sortie J-music de Specific (je ne suis pas sûre que cette œuvre ait dépassé les frontières du Japon, alors voilà une petite photo ; c’est aussi le plus gros badge que j’ai vu de toute ma vie !). Mais je dois avouer que je ne me suis pas intéressée plus que ça à son travail. Pas au point de te citer des œuvres, en tout cas.

charanporantan_maruo

• Aimerais-tu travailler sur d’autres œuvres de Maruo, comme ses illustrations pour les albums de Merzbow (Psychorazer), Funeral Party (Dream of embryo), Michiro get the help ! Ou encore Kengo Iuchi (Anata no Kyoki no Haru Ga Saku) ?
En tant que manager d’un petit label, oui, bien sûr ; c’est à la fois un honneur et un très bon argument de vente ! En tant que graphiste, mettre au format le travail d’un artiste ou d’un autre, tu sais… Enfin, personnellement, j’apprécie le boulot, mais je n’en mettrai peut-être pas aux murs chez moi. Sinon, même si je connais leur existence, je n’ai jamais écouté aucun des groupes cités. Ceci expliquant fort probablement cela !

• Y a-t-il eu quelconques consignes concernant l’apparence du vinyle et de son écrin de la part des membres de Necronomidol ?
Pas vraiment. Velocitron m’a laissé toute latitude quant au layout. Quand je prépare les versions européennes de disques japonais, j’essaye toujours de respecter au maximum la charte graphique décidée par les artistes ou les labels. Du coup, c’est des travaux qui sont vite validés, un aller-retour ou deux et on est prêt à partir au pressage. Concernant le disque en lui-même, les macarons de tous nos disques sont identiques et en noir et blanc. C’est un prérequis à toute sortie et on n’a jamais rencontré de résistance de la part des maisons de disques ou labels avec lesquels on travaille au niveau des éditions européennes/rééditions. On se permet simplement de petites fantaisies parfois, comme sur le Suiyoubi no Campanella, le BiSkaidan 2 ou en l’occurrence sur le Necronomidol, avec cette petite pointe de rouge qui me paraissait de rigueur.

• Pour votre collaboration avec Suiyoubi no Campanella sur Jugem’ je t’aime, il n’y avait rien de pré-établi. Or, ici tu as une base bien définie. Quel a été ton degré d’implication dans la confection de ce vinyle ? Tu préfères partir de « rien » ?
Jugem’ je t’aime est plutôt un mauvais exemple car c’est notre ami Philippe Boehm de Studio Alegori qui a mené ce travail de bout en bout en collaboration avec Kom_ai à Tokyo. Je ne suis intervenue que sur les parties textuelle et « protocolaire » de cet artwork. Mais d’une manière générale, je préfère partir de rien, si ce n’est de la musique ou des envies des artistes. Certains me laissent carte blanche, mais je dois avouer que ce n’est pas la situation la plus confortable : tu peux taper dans le mille du premier coup, bien sûr (c’est déjà arrivé avec des artistes que je connais bien)… ou pas du tout ! Et dans ce cas, c’est beaucoup de travail pour rien. Pour ma part, je préfère quand on me donne quelques billes (goûts perso, genèse du disque, influences, etc.) pour démarrer. Ça permet d’instaurer un dialogue et de partir d’emblée dans la bonne direction. Cela dit, une chose est certaine : c’est très gratifiant de réussir à traduire des sons, des émotions ou des idées en image(s) et c’est ma principale satisfaction !

• Sur quelles œuvres as-tu préféré travailler (dans le catalogue de Specific Recordings ou en dehors) ? Pourquoi ?
Tous labels confondus, celles réalisées pour des amis : Raymonde Howard (c’est moi sur la pochette !), 14:13 (shooting sauvage dans un appartement abandonné), Twin Pricks (mes chouchous), Culture Reject (c’est moi aussi !), Dr Geo (on se connait bien et on se comprend ; je lui ai aussi écrit deux chansons), The Austrasian Goat (un rip-off de Swans né d’une discussion sur le blason en littérature), No Drum No Moog (réinterprétation de l’artwork original réalisé par Breakfast pour Chez.Kito.Kat), Jan Mörgenson (un cliché américain à la sauce locale), Beat For Sale (shooting de copines en petites culottes), Loth (logo réalisé en pattes d’insectes et probablement toujours trop lisible pour Julien)… Parce qu’elles ont été réalisées avec amour ! Dans le même ordre d’idée, j’ai aussi un attachement particulier pour l’artwork de la compilation digitale qu’on a édité à l’occasion de notre mariage avec mon « collègue » Florian Schall… J’y ai passé de très nombreuses heures, mais c’était vraiment fun de recréer la pochette du Goo de Sonic Youth avec nos trombines. Pour la petite histoire, c’est aussi ce visuel qui nous a servi de faire-part.

• Peux-tu nous offrir un petit tour d’horizon de tes influences et autres graphistes dont tu apprécies le travail dans le monde de la musique ?
Quand j’étais gamine, comme probablement bon nombre d’entre nous, je tripais sur les pochettes d’Hipgnosis. Dans les années 1990, sur celles de Stylo Rouge et en particulier celles réalisées pour Blur. Puis j’ai découvert (tardivement) le travail de Peter Saville qui est depuis ma référence absolue. Qu’il s’agisse de ses premiers travaux ultra minimalistes ou de ses œuvres photographiques plus récentes, je trouve qu’il est toujours « juste » et d’une modernité impressionnante. Je n’essaye même pas de l’imiter tellement cela me paraît hors de portée d’être « visionnaire ». Je pense que c’est un vrai talent de designer, ce qui n’est pas – tu l’auras certainement compris – ma formation première (ni même mon métier dès lors que l’on sort du domaine de l’édition). Quant à mes influences, elles ne se limitent pas au monde de la musique. Par exemple, en ce moment, je me passionne pour l’architecture moderniste, mais aussi pour la représentation de la nature dans les estampes japonaises. Il y a des idées à prendre partout.

• Un(e) artiste en particulier avec le(la)quel(lle) tu aimerais collaborer ?
Ça n’arrivera bien entendu jamais, mais comme je suis une fan inconditionnelle de Maxïmo Park, je rêverais de travailler pour eux ou pour Paul Smith, leur chanteur, dont je kiffe grave le travail en solo ou en compagnie de Peter Brewis. Je le ferais même gratos. Même comme simple exécutante. Même enchaînée à un radiateur. Sinon, pour te citer quelque chose d’un peu plus réaliste, j’aimerais bien créer une série entière un jour, un peu comme le faisait Blue Note à une époque (une charte graphique déclinée sur plusieurs disques), ou encore travailler sur un coffret ; créer une œuvre morcelée qui prendrait sens une fois réunie, en somme.

• Un album sur lequel tu aimerais travailler prochainement ?
Avec Specific, on a déjà quelques projets pour l’année prochaine qui m’enthousiasment fortement, notamment un disque de Dr Geo que l’on va peut-être construire comme une fausse BO de film (avec un univers visuel à imaginer de bout en bout, donc) et un nouvel album de Raymonde Howard sur lequel je vais bientôt commencer à travailler en collaboration avec Raymonde/Lætitia. Deux personnes que j’aime de tout mon cœur et qui sont bourrées de talent. Si je réussis à faire coïncider la forme avec le fond (le Graal, graphiquement parlant), le résultat sera forcément cool… Enfin, en ce qui me concerne, tout cela étant évidemment très subjectif !

• Un petit mot pour la fin ?
Constructivisme.

• Merci beaucoup pour tes réponses et ton temps !
Merci à toi pour ton intérêt et ton soutien !

maruo-suehiro-necronomidol

Quelques liens qui pourraient bien vous intéresser :

https://specific.bandcamp.com
https://www.discogs.com/artist/2240486-Jennie-Zakrzewski
http://jennie-artwork.tumblr.com
http://www.poesieordinaire.fr

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