MURAKAMI Takashi : le chewing-gum collé à la carie de l’humanité

Fin novembre 2000 : tandis que plusieurs d’entre vous dormaient en classe ou chouinaient en public pour que maman vous offre votre kinder surprise à l’Intermarché du coin, je visitais une exposition qui m’a bouleversé sur bien des points. Intitulée Au-delà du spectacle, elle s’est tenue au Centre Pompidou jusqu’au 8 janvier 2001. J’en ai retenu deux éléments primordiaux :

  • Le concept d’esthétique relationnelle de Nicolas Bourriaud. Esthétique rela-quoi ? Je m’explique : il s’agit d’une théorie élaborée en 1998 expliquant la manière dont l’art met en jeu de plus en plus d’interactions humaines, faisant parfois naître une œuvre. Les années multimédia se concentrent autour du désir collectif de créer de nouveaux espaces de convivialité et d’instaurer de nouveaux types de transactions face à l’objet culturel. Ces derniers sont des vecteurs et des producteurs potentiels de sociabilité où le dialogue et l’intersubjectivité confèrent à l’œuvre l’opportunité de montrer et de suggérer son processus de fabrication, sa position dans le jeu des échanges (références, impact, réciprocité) et la fonction qu’elle assigne au « spect-acteur ». L’iconologie panofskienne (le jeu des références dans l’histoire de l’art) demeure mais est reléguée au second plan par l’expérience personnelle du visiteur qui imbrique ses connaissances sur l’œuvre comme autant de briques légitimant à ses yeux son existence et l’éducation qu’il a reçu et se fabrique.
  • Les provocations ero-kawaii de l’artiste japonais Takashi Murakami. Et il va me falloir plus d’un paragraphe car j’en ai pris plein la vue. Retour sur les deux œuvres sulfureuses présentées dans cette exposition… Attention, article NSFW !!

Lonesome Cowboy, 1998, fibres de verre, résine époxy, acrylique

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Ce personnage tient en main gauche son sexe d’où jailli un « rêve blanc » qui l’encercle de ces courbes voluptueuses et dynamiques. La disposition de cette danse du jet accentue les jeux d’expressivité et d’excessivité avec lesquelles jouent des mangaka férus de sexualité outrancière, continuateurs de Sodome et Gomorrhe dans l’iconographie d’une vie sexuelle impie et débridée. Le modèle rejoint parfaitement son support d’élection avec l’aseptisation d’un corps imberbe, solidement charpenté sous des traits androgynes idéalisé à l’extrême à travers un visage tout aussi évocateur de ce background culturel.

Le jeune homme, jambes écartées, laisse voir plus qu’il ne le dissimule son acte de masturbation porté à son terme. L’ensemble créé une dichotomie entre le moment intime et le geste dévoilé, spectacularisé devant le public. Cette crème, que l’artiste se plaît à nommer aussi bien pour sa série de sculptures que pour ses peintures en référence directe aux paravents traditionnels ainsi qu’à Jackson Pollock (zuzazaza, une onomatopée de manga décrivant un joueur de baseball glissant pour atteindre une base), prend un aspect de ronde-bosse de telle sorte que Murakami représente l’histoire (la masturbation) dans son moment le plus fort (l’éjaculation).

La main libre est tendue légèrement vers l’avant comme pour accompagner et créer un circuit qu’emprunte le jet de sperme et dont il faut suivre le cheminement en tournant autour de l’œuvre. Cette sculpture agitée et dynamique, saisie dans son instant crucial, nous renvoi (allez, osons !) à Apollon et Daphné de Gian Lorenzo Bernini dit Le Bernin (1598-1680), une sculpture en marbre exécutée entre 1622 et 1625 et actuellement conservé à la Galerie Borghèse à Rome. Chez Murakami, on part des deux jambes pour suivre le pénis, la main droite et la chevelure hérissée avant d’atteindre les spirales du sperme agrémentées de volutes stylisées. Cet art post-baroque traduit le goût de la théâtralité engagé à son paroxysme qu’avait déjà usé Le Bernin à une certaine période de sa carrière. Les plis mouvementés du jet, accompagnés par les tensions des jambes aux justes proportions, le geste du bras dressé vers le haut et les pointes des cheveux qui renforcent subtilement cette direction, créent un riche effet d’envol dynamique au-delà de toute réalité, vers le spectaculaire. C’est une œuvre puissante et mouvante saisie dans toute son instantanéité factice et démesurables, si caractéristiques des formes outrancières qu’affectionne le genre hentaï.

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Hiropon, 1997, fibres de verre, résine époxy, acrylique

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Prête à s’envoler, Hiropon dévoile par son anatomie plantureuse l’irrationalité préconisée par les mangas érotiques pour focaliser l’attention du spectateur. Sa poitrine est opulente, son visage ultra-kawaii et empruntant une attitude très enfantine et naïve qui ne soucie guère du geste qu’elle exécute devant nous sans poser un quelconque voile pudique. Là encore, l’esthétisme énergique et tournoyant, donc baroque, du Bernin fait une fois de plus irruption sur l’ensemble de la composition. Son allure image une fille qui cherche à enjamber avec un certain amusement une corde à sauter. Celle-ci renvoi par ailleurs, de par sa constitution moelleuse et douce, aux deux impressionnantes couettes bleues. La présence du lait est accentuée par la diagonale de la jambe gauche tandis que l’autre, fléchie, répond aux deux bras. L’action culminante est projetée par cette multiplicité des points de vue cher à la période renaissance (Michel-Ange) et baroque. De même, il existe tout comme chez Le Bernin des différenciations entre les surfaces de la sculpture avec une peau aseptisée, douce et mielleuse à souhait, ainsi que des volumes chantournés du lait et des cheveux.

Son maillot de bain ne pouvant contenir davantage untel débordement de chair, l’artiste l’a tendu à l’extrême à tel point qu’il peut se déchirer à tout moment, pour la plus grande satisfaction des otaku ravis de prendre plaisir à observer la moitié d’une scène interdite. Au passage, on constate qu’elle ne porte aucune culotte mais que son sexe est complètement invisible et dépourvu de poils pubiens. A elle seule, cette lady doll présente de nombreux fantasmes portés à l’ultime limite qui détrônent aisément les canons féminins européens et américains pour une grande frange de la jeunesse occidentale. Cette stylisation des traits du visage et du corps, cette brillance et cette souplesse des contours permettent à n’importe quel otaku d’y fantasmer, qu’elle soit délurée, nymphomane, insouciante, vierge, intouchable ou encore voisine de palier. Si les différents modèles d’Hiropon se ressemblent tous, c’est pour véhiculer une idéalisation, un état d’esprit et se familiariser pour goûter à un fruit universel du fantasme bercé par les médias.

Hiropon possède une consonance proche du silicone et renvoi probablement de façon inconsciente à Hiroshima par l’aspect champignonesque du lait, sans oublier que l’artiste travaille beaucoup sur cette forme végétale et atomique. Son regard attendrissant fait son charme, un peu comme si elle cherchait à nous sonder. Nous sommes conçus de la même graine. Nous voulons sans cesse découvrir les plaisirs les plus simples au travers d’un regard d’enfant retrouvé évitant ainsi de se permuter trop tôt et trop violemment aux contradictions et aux raisonnements des adultes. Ces derniers transforment nos désirs en utopies. Ce regard est une garantie de la pérennité d’un univers assaini de toute violence et projetant un spectacle féerique (et/ou sexuel) à souhait.

Le deuxième aspect d’Hiropon renvoi aux hentaï. Permissive sur les mises en scène pornographiques d’enfants ou d’adolescents, il est interdit néanmoins de montrer des organes sexuels en action et même des poils pubiens. Il en va de même pour les live et les films. Ces éléments ont imprégnés la mentalité japonaise comme le démontre Murakami avec le pénis et le vagin glabres qui n’offrent aucun détail et se fondent dans la carnation moelleuse des deux corps. Mais les auteurs, notamment Toshio Maeda, anticipent sur ces mesures hypocrites du carré flou et la contournent le plus souvent de toute sorte d’artifices qui substituent la suggestion à la représentation : phallus apparaissant en silhouette, vague s’engouffrant dans un coquillage, vis s’unissant à un écrou, sans omettre les fameuses tentacultes !

Murakami présente l’acte dans toute sa force figurative et souhaite exhiber au contraire les surplus d’un manga spectacularisant l’anatomie en action. Il y a également ce regard hadal qui ne transcende plus le caractère du personnage en raison d’une profusion de reflets et de coloris agencés les uns sur les autres qui rendent les yeux des deux personnages artificiels à notre égard. L’artiste est allé jusqu’à colorier les rebords des paupières inférieures et supérieures afin de marquer ce paroxysme anatomique tant recherché chez certains mangaka. Machino Henmaru (aka Hanmaru) s’est spécialisé dans l’ero-guro extrême depuis les années 1990. Il est une référence dans son domaine et Murakami l’invita à quelques unes de ses expositions comme Superflat à Los Angeles en 1999. Sous son visage angélique, chaque protagoniste (parfois des futanari) dispose d’une poitrine proéminente et dissimule difficilement un appétit sexuel hors du commun. Chacune ne recule devant RIEN pour le combler. RIEN DU TOUT. Hommes, créatures imaginaires ou animaux, RIEN n’effraie ces nymphomanes hors-normes ! Sexes et autres engins gigantesques (plot de chantier, raquette de tennis, pastèque, etc.) s’utilisent simultanément et les insertions sont parfois des plus périlleuses (ex : une séance de… body-fucking !). Hanmaru disait à propos de son travail : « Un manga qui ne frappe pas l’imagination n’est pas bon. Il est vrai qu’à force de repousser les limites du genre, on arrive à dessiner des histoires complètement irréelles. Mais c’est un peu la loi du genre qui veut ça ».

Le pouvoir de fascination du couple de Murakami procède du soin qu’il apporte à la représentation des temps forts de l’action. Cependant, le manga se prête au jeu subtil de la réticence en usant volontiers de la dilatation hyperbolique des moments insignifiants ou censurés pour accélérer par contraste l’action quand elle arrive, ce qui lui confère une violence paroxysmique. Cette voie de l’évasion spirituelle sténographiée prend place au sein de la thématique du manga et de ses affinités toutes aussi spectaculaires les unes que les autres. Mais le jet de sperme du jeune garçon forme une sorte de point d’interrogation, comme pour nous indiquer un travail en suspend. Il s’agirait donc de chercher une identification spécifique aux références et aux actes de ce couple qui peut demeurer difficilement compréhensible d’une grande partie du public…

D’s©

Pour approfondir le sujet :

COLLECTIF « Kawaii ! Vacances d’été », Fondation Cartier pour l’art contemporain (27 juin – 27 octobre 2002), Paris, 2002.

COLLECTIF « Superflat », Madra Publishing Co. Ltd, 2000. Textes en japonais et en anglais.

LASSALLE, J. « Murakami Takashi 村上隆 :  L’empire du non-sens », Université Michel de Montaigne Bordeaux III, 2010.

Site officiel de l’artiste

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