Les droits de l’homme selon Makoto Yukimura

Makoto Yukimura est un auteur de mangas adultes, connu principalement pour Planetes et Vinland Saga. Les innombrables qualités de ses récits, que ce soient le développement du scénario, le soin apporté au contexte, le dessin ou l’émotion qui découle de ses intrigues, lui ont apporté une certaine notoriété. Au Japon, bien sûr, mais aussi en France, où son sens de la formule a fait sensation à Angoulême en 2010. On a peut-être toutefois trop facilement tendance à résumer ses mangas à de la bonne SF ou de la bonne intrigue médiévale violente. L’intérêt de son travail est pourtant tout autre, et largement plus important et global que ces qualités terre-à-terre.

yukimura

Un homme, deux séries majeures

Makoto Yukimura est né en 1976 à Yokahama. Diplômé de la Tama Art University, il se fait connaître avec Planetes en 1999. Cette série futuriste met en scène Hachimaki et ses collègues, des récupérateurs de débris spatiaux. Le héros aspire cependant à une destinée bien plus grande, celle de sillonner l’espace à travers sa propre navette. Tout le long des quatre volumes et des 1000 pages qui composent la série, Yukimura n’aura ne cesse de faire se questionner le héros, et à travers lui, l’homme, dans son rapport à son environnement le plus vaste, et en même temps sa relation entre son ego et son entourage. Auréolé de succès, il débute en 2005 Vinland Saga, une série mettant en scène la vengeance de Thorfinn dans le Moyen-Âge des Vikings. Le succès est immédiat et massif, tant en termes de ventes que d’estime. Sans spoiler, il faut savoir que si la série débute sur un plot très sombre (l’histoire du jeune Thorfinn qui veut venger son père en travaillant pour son assassin, dans l’espoir de décrocher des duels à mort), un twist vient complètement bouleverser la destinée du héros et son rapport au monde.

L’immaturité de l’humain comme point de départ

Nous allons nous limiter aux deux séries décrites ci-dessus, puisque ce sont ses deux travaux majeurs et les seuls disponibles en France. La première chose à noter, c’est que dans les deux cas, il s’agit d’un parcours initiatique pour les deux héros, qui sont des jeunes hommes particulièrement immatures, ou qui manquent de recul face aux évènements auxquels ils assistent.

hachimaki
Hachimaki

Hachimaki évolue dans un contexte futuriste. Son métier de déblayeur de débris spatiaux n’est pas particulièrement exceptionnel, si ce n’est l’apparition par moments de dangers (les accidents spatiaux, la hiérarchie qui lâche ses subalternes en cas de dérive, les attentats d’un groupe terroriste…). En dépit de ces dangers, le principal enjeu du manga est l’espace et sa conquête. Hachimaki est un enfant dans sa tête. Comme beaucoup d’enfants, il rêve d’être astronaute et de repousser les limites de ce qui a été jusqu’alors découvert. Mais comme un enfant, il ne se rend pas compte qu’il peut blesser son entourage à cause de ses ambitions et ses propos. Je pourrais vous parler de sa famille (son père, ancien grand astronaute devenu volontairement modeste, sa mère qui s’est accommodé de l’absence de son mari de par son travail, son frère qui a le même sale caractère que lui…). Mais il me semble plus intéressant de vous parler d’un autre personnage, bien plus angulaire dans la quête initiatique d’Hachimaki. Le personnage de Ai va lui inspirer uniquement du mépris dans un premier temps, puisque lui estime que la force se trouve dans la solitude, alors que Ai la puise dans l’amour. La considérant trop idéaliste, il ressent qu’elle représente tout ce qui le retient sur Terre : l’amour, la compassion. Car en effet, pour participer à de grandes missions, il faut accepter de ne pas voir ses proches des années durant. C’est pourtant ce personnage qui va lui faire prendre conscience de ce que c’est que d’avoir un appui dans toutes les conditions. C’est ce personnage qui va lui donner la force nécessaire pour accomplir ses ambitions, paradoxalement à ce qu’il croyait au départ.

Dans Vinland Saga, Thorfinn est aveuglé par la haine. Pour cela, il n’hésite pas à décimer des adversaires et des innocents par dizaines. Le manga se divise grosso modo en trois parties : les huit premiers tomes, où Thorfinn s’enfonce dans la violence jusqu’à ce qu’il perde son seul et unique objectif ; les tomes 9 à 14, où, adoptant une condition très basse, il va longuement entrer en introspection pour atteindre la paix intérieure, obtenir une vision d’un avenir pacifique, radieux, et sauver in extremis ses amis de la haine ; puis la suite, où il va chercher à créer une société dépouillée de tout sentiment belliqueux. Pour cela, il aura trois types d’adversaires : les guerriers qui vont se mettre sur sa route et qu’il ne voudra pas tuer par principe, la haine que peuvent ressentir ses alliés et qui pourraient les pousser à subir le même triste sort qu’il a lui-même vécu, et enfin ses propres démons, entre le remord de ce qu’il a fait et le fait qu’on le lui reprochera encore, malgré le renversement de sa philosophie. À l’heure actuel, au tome 16, Yukimura nous montre un Thorfinn pacifiste convaincu, qui ne lève plus une seule arme depuis plusieurs tomes. Sa quête pour trouver Avalon sera longue… Comment faire lorsque l’on vit dans un monde violent ?

Un propos fort, exprimé dès le départ

En réalité, Yukimura prépare le tournant pacifique de Vinland Saga depuis le début. Par exemple, Thorfinn doit, lors des tomes du début, dormir dans une grange. Ses alliés du moment en profitent pour violer une paysanne à côté de lui (scène qu’il décrit avec beaucoup de sobriété et de suggestion, là où d’autres auteurs auraient sûrement cédés à l’appel du trash). À ce stade du manga, on ne saisit pas nécessairement le pourquoi de cette scène. On se rend compte en fait que Yukimura ponctue le chemin de Thorfinn d’injustices, et notamment sur la condition des femmes. Tout ceci travaille le personnage et le pousse à devenir ce qu’il est devenu. Le personnage de Gudrid caractérise avec encore plus de force cette volonté de Yukimura de montrer le sentiment profond des femmes dans une société phallocrate et misogyne. Gudrid est décrite assez simplement comme la femme qui refuse sa condition de femme au foyer, qui rêve d’aventures et de découvertes. Cette façon simple de décrire le personnage, de décrire l’injustice machiste dont elle est victime est justement la force du manga et du propos de l’auteur.

On aurait tort de considérer avec légèreté les messages humanistes de Yukimura, sous prétexte qu’ils sont noyés dans une intrigue prenante et violente. C’est tout d’abord faux : c’est l’intrigue violente et divertissante qui nourrit le message humaniste de Yukimura. Le fait que Thorfinn devienne un héros qui prend les coups et ne les rend pas à de quoi étonner tout amateur de ce genre de mangas, d’autant plus que les huit premiers volumes montraient tous les personnages capables du pire. Le système de valeur est totalement retourné, de manière parfaitement intentionnelle et calculée de la part de l’auteur : c’est précisément là qu’il voulait nous emmener. Ensuite, au vu de Planetes, au vu de l’évolution cohérente et élaborée du propos dans Vinland Saga, et si on lit en plus les mots d’auteurs et les postfaces de Yukimura dans Vinland Saga (qui montre son avis progressiste vis-à-vis des femmes ou la documentation qu’il a effectuée sur la condition des esclaves, des minorités sexuelles et autres chez les Vikings), on voit que ce genre de propos le stimule depuis la première page qu’il a dessinée. Ses mangas n’ont pas vocation à montrer sa créativité pour imaginer le futur ou sa capacité à créer un bon scénario historique. Tout ce qu’il a entrepris jusqu’à présent a pour but de montrer comment l’être humain peut gravement blesser son prochain (surtout psychologiquement en fin de compte), et comment l’en guérir. Pour cela, dans un esprit très japonais, il est question d’un long parcours initiatique, où le héros peut tout perdre, jusqu’à son système de valeurs. Mais surtout, l’objectif est de montrer comment il va parvenir, à travers les autres, à sortir grandi et apaisé. Yukimura place à ce titre les femmes au cœur de cette résolution. Dans Planetes, c’est bien une femme qui va montrer la voie à Hachimaki. Dans Vinland Saga, il va montrer le sort injuste que subissent les femmes (le meilleur exemple étant Aernis, dont le destin a failli avoir eu raison de la bonté d’Einar, le meilleur ami de Thorfinn), mais aussi la force d’esprit et le charisme dont elles font preuve. La sœur ainée de Thorfinn, sa mère, la mère du nourrisson qu’ils vont accueillir à leur bord dans les derniers volumes… Les exemples pleuvent.

Un cas à part dans le paysage manga

J’aurais pu titrer cet article « La philosophie humaniste de Yukimura » ou « la paix des hommes pour Yukimura », car c’est bien de cela qu’il est question. Mais ces titres sont trop génériques, et le propos de Yukimura n’est pas philosophique : il est proactif, c’est-à-dire qu’il montre ce qu’il veut dire à travers de grands actes chez ses personnages. À ce titre, je pense qu’on peut bien dire que Yukimura se soucie des droits de l’homme dans ses mangas, de manière globale mais tout de même politisée, contre la violence et les discriminations. Bien d’autres mangas tentent de le démontrer, à travers des personnages féminins caractériels par exemple. En réalité, ces portraits traités avec beaucoup de légèreté montrent un grand manque d’implication et de sincérité (je vous renvoie vers l’article de l’ami Eck pour cela). Parmi ceux qui ont réussi à traiter ces thèmes avec succès, on peut citer Naoki Urasawa et Takehiko Inoue, dans Monster (je vous renvoie là à un article écrit pour La Base Secrète) et Real. Mais ils ne vont, à mon sens, pas aussi loin que Yukimura. S’attarder avec autant de force, et sur la condition des femmes, et sur la non-violence, relève bel-et-bien des droits de l’homme.

askeladd
Askeladd, personnage charismatique, incarne au mieux le monde violent dans lequel vit Throfinn

En deux séries et quelques milliers de pages, Makoto Yukimura tente de montrer que les droits de l’homme sont défendus tout le temps, partout. À travers son histoire futuriste et son récit médiéval, il fait en réalité prendre conscience que le combat se conjugue au présent. Et qu’il doit se faire dans la non-violence.

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2 réflexions sur “Les droits de l’homme selon Makoto Yukimura

  1. Unknooh-chan

    Je comprends les personnes qui ont abandonné dès les premiers tomes… On a du mal à cerner où l’auteur veut en venir. Mais, arrêter aurait été une erreur, donc merci encore du forcing ! D’autant plus qu’il fait parti de mon top 10 !
    Comme tu le dis, le propos humaniste est fort. Les tomes 12 – 13 (si je ne me trompe pas) sont vraiment excellents, l’auteur ne mâche pas ses mots lorsqu’il dénonce le fait que certaines personnes utilisent l’ignorance des gens pour les envoyer au champ de bataille pour servir leurs intérêts… La vision de non-violence de Thorfinn prend tout son sens…
    Je suis d’accord avec toi, en plus du propos, les personnages sont un point fort de la série. Et même un personnage plus ou moins secondaire, comme Askeladd, qui inspire du mépris est vraiment charismatique.

    Excellent article et très bonne idée d’avoir mis en lumière les points communs des ces deux œuvres. Je pense m’y mettre plus tôt que prévu à Planètes…

    1. Merci ! :D Je ne pouvais pas te laisser te perdre dans les premiers volumes alors que l’intérêt de la série s’envole très vite après. D’ailleurs, tu mets le doigt sur une facette « politique » du manga que je n’ai pas évoquée : le fait d’envoyer à la mort des hommes en leur faisant miroiter n’importe quoi. On peut ajouter la manipulation des foules au crédit des thématiques de l’auteur.

      Tu peux prendre Planetes les yeux fermés je pense… Tout devrait te plaire. ;)

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