L’intention à travers le documentaire – interview de Kazuhiro Soda

Holà holà ne partez pas. Ce qui va suivre est des plus intéressants, tant d’un point de vue cinéphilique qu’intellectuel. Vous êtes bien sur Nostroblog, une rédaction qui s’intéresse à des sujets très divers.

Il existe toutes sortes de documentaires, du reportage pour la télévision aux travaux un peu plus scriptés pour le cinéma. Le réalisateur Kazuhiro Soda plaide pour une mise en scène minimaliste du documentaire, qui doit saisir l’inconnu et transmettre un témoignage au plus près de la réalité. Auréolé du Soleil d’or du Festival Kinotayo pour OYSTER FACTORY  (ex-æquo avec HAPPY HOUR), nous l’avons rencontré, avec son épouse, Kiyoko Kashiwagi, productrice du film. Notre échange s’est avéré très riche en réflexion sur le documentaire, sa place dans les archives de l’humanité, et à travers l’intention de M. Soda, on peut même déceler un vrai sens de la cinématographie, avec des obsessions et la transmission d’un message.

Nostroblog : Quand on regarde votre filmographie, on voit que vous êtes essentiellement un documentariste. Qu’est-ce qui vous attire tant dans les documentaires, que voulez vous faire passer comme message ?

Kazuhiro Soda : Eh bien, je suis devenu réalisateur de documentaires par accident. Je n’en avais pas l’intention à la base. J’ai déménagé à New York pour étudier la réalisation en 1993, à l’école de cinéma. En quatre ans, j’ai appris comment faire des films de fiction. Je ne m’intéressais pas aux documentaires à cette époque. Je n’ai pris aucun cours de documentaire !

Mais lorsque j’ai été diplômé, je cherchais un travail pour gagner ma vie, et par hasard, j’ai rejoint une société qui produisait des documentaires, des programmes pour la NHK, une chaîne de télévision japonaise publique. Au début, je devais réaliser de manière professionnelle de tels films, que je n’y connaissais rien. J’étais en panique (rires), mais j’ai fait de mon mieux, et j’ai découvert que c’était vraiment une forme fascinante, presque naturaliste, parce que lorsque vous faîtes des films de fiction, vous préparez votre script, un scénario, et vous castez des acteurs pour jouer les personnages. Mais dans le cas du documentaire, vous amenez votre caméra auprès de gens normaux, qui ne sont jamais apparus à l’écran auparavant. Nous créons une histoire qui fait appel à des vraies personnes, et nous la montrons partout ! (rires) Et parfois, vous montrez les moment les plus intimes sur grand écran. Pour mon cas, c’était d’abord à la télévision. A cause de cet aspect osé, j’avais l’impression que je faisais quelque chose qui n’était pas éthique (rires), mais dans le même temps, tellement excitant. Je me suis donc plongé dans la réalisation de documentaires.

Cependant, la NHK vous impose un format : vous devez faire beaucoup de recherches avant de filmer. Vous devez aussi écrire un script détaillé, avec un début, un milieu et une fin, ce qui peut rendre la production prévisible… Le film risque de devenir très préconçu. Je ressentais beaucoup de frustration à ce sujet. À la NHK, la plupart des programmes requièrent de la narration, des musiques de fond, des interviews pour tout expliquer avec des mots, et j’avais la sensation que ce n’était pas nécessaire. Donc j’ai commencé à faire mes propres documentaires. Je suis venu avec 10 commandements de réalisation.

N°1 : pas de recherche
N°2 : pas de rencontre avec les intervenants
N°3 : pas de script
N°4 : Fais tourner la caméra toi-même
N°5 : Tourne aussi longtemps que possible
N°6 : Couvre des endroits très précis en profondeur
N°7 : Ne cherche pas un thème ou un but au film avant de monter
N°8 : pas de narration, de titres superposés ou de musique
N°9 : utilise des longues prises de vues
N°10 : finance toi-même la production

C’est un règlement strict que je me suis imposé

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C’est vous qui avez choisi ces règles ?

KS : Oui, bien sûr. Tous mes films sont basés sur ce règlement, tous ceux que j’ai réalisés à mon compte.

Revenons au concept de « film d’observation ». OYSTER FACTORY est le sixième, il s’agit donc d’une série de film. Y a-t-il, un lien, une idée directrice ? Pourquoi les numéroter ?

KS : La méthode que j’utilise est en quelque sorte un commandement sur le statut du documentaire. Il consiste à éclairer sur la façon dont nous examinons le monde, comment nous lui faisons face, et comment nous l’acceptons ou le prenons. Je savais que ça allait prendre beaucoup de temps pour ma méthode d’être comprise et répandue dans ce monde, car c’est presque la valeur opposée de la façon traditionnelle de faire des documentaires, où les gens ne regardent pas ou n’écoutent pas leur environnement. Les gens ont un tas d’idées préconçues, de jugements, à cette ère des réseaux sociaux. Nous sommes tous si près de l’information, à lire uniquement les gros titres des articles. Nous ne prenons pas assez le temps de lire quoique ce soit ou écouter qui que ce soit. Donc ce commandement est là pour faire face à cette façon usuelle de capter trop rapidement de l’information. Nous savons que ça va prendre du temps de faire passer ce message. Je veux le faire sérieusement. Je n’aurais jamais assez de temps pour explorer à fond ces commandements et cette méthode ! (rires) Ensemble, nous avons fait cela ces dix dernières années.

Est-ce que justement, vous aimez voyager, pour apprendre plus des différentes cultures, aller au delà des préjugés ?

KS : Eh bien… Je voyage par nécessité. Lorsqu’il y a des projections à différents endroits, j’aime y assister autant que possible. Nous avons l’opportunité, comme maintenant, d’expliquer aux gens, directement, ce que nous essayons de faire. C’est une part de l’expression de notre intention, même si bien sûr, le film est la partie la plus importante de cette expression. Mais ce que nous disons, ce dont nous parlons autour des projections est aussi une partie de cette expression. C’est une façon de communiquer auprès de différentes audiences. Donc c’est une nécessité. Je veux dire, nous aimons ça, nous aimons voyager, mais c’est plus une nécessité. Tu en penses quoi ?

Kiyoko Kashiwagi : Oui, par exemple, pour OYSTER FACTORY, nous voyagions et nous n’avions pas prévu de tourner. Mais étant présents pour une certaine durée sur la zone d’Ushimado, nous nous sommes dit « oh, on peut en faire un film ! ». Donc, nous voyageons pour nous, et nous voyageons aussi pour rencontrer des personnes qui donnent lieu à des films, les deux à fois. Nous profitons de la vie ! (rires)

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Kiyoko Kashiwagi et Kazuhiro Soda au Club de l’étoile

OYSTER FACTORY est sorti en 2015 au Japon n’est-ce pas ? Il est présenté en ce moment en France, est-il présenté ailleurs ?

KS : Il est sorti en 2016 au Japon. 2015 est la date de la première projection à Locarno. Nous avons eu une sortie en salles en février au Japon. Effectivement, je suis en train de signer un contrat avec un distributeur pour diffuser le film à différents endroits. Il n’a pas encore été diffusé en dehors du Japon, mais je travaille à le rendre disponible ailleurs.

Voyez-vous vos films comme une sorte de témoignage, par exemple pour les générations futures. Étant dépouillés de musique et de commentaire, il n’ont pas d’aspect analytique. Est-ce que l’idée est juste de montrer ?

KS : Oui, l’un des aspects importants du documentaire concerne le témoignage, je pense, et la sauvegarde. Bien sûr, cette sauvegarde est très subjective : c’est à vous en tant que réalisateur, de savoir quand et où faire tourner votre caméra, dans quelle direction, quand l’arrêter. Tout est subjectif. Donc ce n’est pas une réalité objective. C’est une réalité subjective que j’ai enregistrée. Mais en même temps, cela devient un document historique pour les prochaines générations. Lorsque nous faisons des documentaires, nous ne pensons pas seulement à une audience contemporaine. Nous imaginons, dans 200 ans, si l’humanité existe toujours sur cette planète, qu’elle puisse voir ce genre de film… Imaginer cela me donne beaucoup de force, ça me plait. Cela nous permet aussi de ne pas nous voiler la face sur notre travail. En fait, notre audience est très petite, les films documentaires n’ont pas une très grande audience pour le moment. On ne peut donc penser seulement à une audience contemporaine. Mais si on se projette dans 200, 300 ans… Qui sait quel genre d’audience nous aurons ? (rires) Donc je ne fais pas ces films uniquement pour une audience contemporaine, mais dans l’optique de toucher des générations futures, oui.

KK : Oui, imaginez les gens dans 200 ans : « oh on buvait le thé comme ça ? » (rires) C’est très intéressant.

Lorsque que vous allez sur le lieu d’un tournage, vous trouvez un petit peu au hasard vos sujets. Pourquoi vous ne voulez absolument pas vous documenter sur ce que vous allez tourner ? Est-ce pour se mettre au niveau du spectateur, découvrir en même temps que lui ?

KS : Je pense que c’est dû à mon expérience dans les programmes pour la télévision, travail pour lequel je devais faire beaucoup de recherches, écrire un script au préalable et le suivre pendant le tournage. C’était dans le cahier des charges. Par exemple, lors du 11 septembre 2001, je travaillais à New York. Je devais faire un documentaire qui avait pour sujet la réaction des New-yorkais sur ce désastre. Mon employeur avait déjà une structure en tête : « pourquoi ne pas décrire les New-yorkais œuvrant ensemble pour surpasser cette situation difficile ? ». C’était le film qu’ils nous avaient donné à faire. On nous a dit de faire des recherches qui s’adaptent à ce thème. Naturellement, nous avions l’idée de suivre des pompiers, d’interviewer des personnes qui ont perdu leur proche au World Trade Center, des chiens qui doivent retrouver des corps… Nous sommes venus avec ces idées, nous avions fait des recherches, nous avions pris des contacts, nous avions écrit un script, et sommes allés tourner.

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Mais une fois sur les lieux, vous observez toujours quelque chose de totalement différent. Par exemple, lorsque je me suis rendu sur le World Trade Center encore fumeux, j’ai vu beaucoup de touristes prenant des photos de la zone. Dans la rue, il y avait des ventes de souvenirs sur le trottoir, des miniatures de World Trade Center, et les gens en achetaient massivement, comme un produit à la mode. Je suis aussi allé dans un quartier de Manhattan, où plein de gens se battaient pour des drapeaux américains : tout le monde voulait pendre un drapeau américain chez lui, c’était la meilleure vente. Il y avait trop de demande et dès qu’un nouveau drapeau arrivait, les revendeurs se battaient eux-mêmes pour en obtenir. Tout cela, ça me paraissait très intéressant. Nous l’avons tourné, et nous sommes retournés à la salle de montage. Les producteurs ont tout rejeté. Pourquoi ? Parce que cela ne correspondait pas au script, cela ne correspondait pas au film qu’ils voulaient. Je me suis senti très ridicule, parce que ceci faisait aussi partie la réalité et que cela montrait la nature humaine. Mais ça ne correspondait pas à l’idée des New-yorkais qui œuvrent ensemble à surpasser cette situation.

Vous savez, le documentaire consiste à apprendre de la réalité. Si vous avez des idées préconçues, et que vous travaillez autour de ces idées préconçues, c’est très ennuyeux. Et c’est aussi dangereux, parce qu’à ce moment, la tristesse des New-yorkais se transformait en colère. On parlait d’attaquer l’Afghanistan. Et je savais que si je continuais à réaliser des émissions comme ça, ça aurait alimenté la colère, et j’aurais contribué à la guerre dans un sens ! J’ai donc quitté l’équipe, je ne voulais pas continuer à faire ça. Ce genre de chose arrive tout le temps, quand vous avez un objectif défini dès le début. J’ai donc décidé de moi-même de faite l’exact opposé. Je veux apprendre de la réalité, je ne veux pas avoir un programme d’avance et saisir seulement les éléments qui s’y rattachent. C’est pratique mais ce n’est pas intéressant. Oui, c’est la raison.

Selon vous, un documentaire ne peut pas être scripté donc, c’est incompatible ?

KS : Oui, c’est un concept basique. Je retourne seulement au concept de base du documentaire, ça n’a rien de neuf ! C’est pleinement la manière dont il faut penser.

C’est un besoin de retourner à cela ? Car ce n’était plus possible à la télévision ?

KS : Tout-à-fait. Je pense que le documentaire est trop institutionnalisé à présent. C’est un travail pour beaucoup de gens, particulièrement pour les chaînes de télévision. Ils ont des deadlines, des dates de diffusion, des couches de bureaucratie… Et lorsque vous en faîtes un, cela devient un produit, vous devez le livrer, avec une certaine qualité, un certain potentiel commercial, une certaine audience préétablie… C’est pourquoi ils veulent tout contrôler, ils pensent que c’est un contrôle de qualité. Pour moi cela ruine l’esprit du documentaire, car le documentaire est l’aventure, le documentaire essaie de capturer l’inconnu et l’imprévisible. Si vous essayez de contrôler le documentaire, vous essayez de le tuer, parce que ce n’est pas quelque chose que vous pouvez contrôler. Quand nous faisons tous nos films, nous ne savons pas quel type de film ça va être. C’est un film qui n’est pas facile à réaliser, du coup. Nous faisons tourner la caméra tous les jours mais nous ne savons pas quel type de film ça sera !

Est-ce que plus de gens devraient faire ce que vous faites, c’est-à-dire acheter une caméra et filmer, pour mieux capter le réel ?

KS : Hum… Je pense que cette méthode correspond à mon caractère et mes capacités. Ce n’est pas nécessairement bien pour tout le monde. Donc je ne crois pas. Mais je pense vraiment que si vous filmez un documentaire, vous devez être ouvert à l’inconnu. Vous pouvez faire des recherches, vous pouvez écrire un synopsis, mais vous devez avoir le courage de vous laisser porter.

Nous avons vu dans le film un calendrier qui indique la date de 2013, alors que le film est sorti en 2016. Quel chemin avez-vous dû parcourir du tournage jusqu’à la sortie ?

KS : Le tournage a eu lieu en novembre… Nous l’avons sorti en février 2016. Ça fait donc deux ans et quelques mois. Concrètement, il nous fait beaucoup de temps pour monter. Dans mon cas, je passe dix mois à monter.

Combien d’heures de rush avez-vous avant de monter ?

KS : Le cas d’OYSTER FACTORY est un petit peu compliqué. Nous avons passé trois semaines à Ushimado, en novembre 2013, et seulement deux semaines à l’usine d’huîtres, parce qu’ils nous ont mis dehors. Le reste des deux semaines, nous avons filmé d’autres personnes dans le même village. Puis nous avons monté un autre film en utilisant les rush de ce village. Et les deux ensemble représentent 90 heures. Pour OYSTER FACTORY, cela représente alors peut-être 45 ou 50 heures, quelque chose comme ça… Mais nous l’avons pas calculé ! (rires) Nous avons d’ailleurs déjà fini cet autre film.

Que sera donc ce « film d’observation n°7 », quel sera le sujet ?

KS : Celui que nous avons fait après celui-là montre un pêcheur de 60 ans, qui travaille toujours, seul sur un petit bateau. C’est comme LE VIEIL HOMME ET LA MER (roman d’Hemingway, ndlr) ! (rires) Ce sera en noir et blanc.

Pourquoi ce choix du noir et blanc ?

KS : (Rires) C’était son idée (désignant Madame Kashiwagi, ndlr)

KK : Il y a une raison particulière à cela. Nous discutions à propos du film : « que faire ? Que faire ? Quelque chose ne va pas, ce n’est pas mauvais mais ça pourrait être un peu mieux». Nous avons beaucoup discuté de ça, et une idée m’est apparue à l’esprit, comme une rêverie : « pourquoi ne pas le faire en noir et blanc, ect etc ». Puis juste après lui avoir dit, j’ai oublié. Et le jour d’après, il m’appelle, il était au Michigan, j’étais à New York, nous discutions et il m’a dit « Kiyoko, je suis si excité ! On met le film en noir et blanc, et c’est génial ! Et c’est ton idée ! » ! (rires) J’ai complètement oublié l’idée tellement nous avions discuté à ce moment. Tu ne t’en rappelles plus non plus, c’est ça ?

KS : Bien sûr que je m’en rappelle ! (rires)

KK : De ma raison ou de la tienne ?

KS : La mienne !

KK : Qu’est-ce que c’était comme raison ?

KS : Tu veux dire, la mienne ou la tienne ?

KK : la mienne !

KS : Je ne sais pas. (rires) (s’adressant à nous) J’étais vraiment surpris quand elle a évoqué cette idée, parce que l’un des aspects les plus importants de ce film est la couleur. Beaucoup de scènes prennent place au crépuscule… Le film parle aussi de la disparition d’une culture de ce village… Ce pêcheur de 60 ans est probablement l’un des derniers pêcheurs du village, et cette culture dans le village est en train de disparaître. Le thème du film est donc bien le crépuscule. La couleur du crépuscule est très importante. Nous avons aussi discuté du titre du film, et nous avons trouvé le titre temporaire « COLD TOWN IN TWILIGHT ». Tout fonctionnait à partir de ce moment. Nous étions en train de discuter du titre et lorsqu’elle a suggéré le noir et blanc, je ne le prenais pas au sérieux (rires). Vu que j’aime beaucoup expérimenter, j’ai fini par me dire, pourquoi pas ? C’est facile à faire après tout. J’ai commencé à regarder à minuit, pensant que je n’allais pas garder l’idée. Je n’ai pas pu m’arrêter avant la fin des 2 heures ! J’ai tout regardé en noir et blanc et j’étais si excité, de voir que tout allait comme je voulais. J’avais déjà terminé la correction des couleurs, je devais donc tout refaire. Avec le noir et blanc, ce n’est pas du tout pareil qu’avec un film couleur. J’ai donc tout réédité. Le film est franchement magnifique.

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Justement, dans OYSTER FACTORY, il y a des plans magnifiques, ceux des décors de la ville, qui contrastent avec la lourdeur de l’ industrie – on entend d’ailleurs longtemps les bruits des machines, sans coupe. Est-ce que c’est ce genre décor qui vous convainc de prendre votre caméra et de tourner ?

KS : Hum… Je pense que le contraste est un aspect important dans la réalisation de films en général. Quand on a des contrastes, des paradoxes, des décalages, des discordances, cela donne de la force aux films. Le film est un langage. Ce qui nourrit le film et le storytelling est toujours basé sur les contrastes et les paradoxes, c’en est la nature. Dans ce sens, notre approche est la même que la fiction. La fiction utilise aussi les contrastes et les paradoxes, et parfois le suspense… On présente du conflit aux spectateurs, et cela créé du suspense, et le désir de voir la prochaine scène. Nous en faisons usage systématiquement : à ce niveau, le documentaire est identique au film de fiction.

Vous avez dit que vous avez été un peu poussé à la porte de l’usine. On pouvait avoir l’impression que vous étiez à la place des travailleurs chinois : on les prend pour travailler et à la fin, on les invite à s’en aller. Comment êtes-vous accueillis sur les tournages en général ? Est-ce qu’à la fin, les gens se lassent de la caméra ?

KS : (Rires) Cela dépend vraiment du projet. Certains sujets de mes documentaires deviennent comme de meilleurs amis à notre égard. Par exemple, avec les patients des hôpitaux psychiatriques, le Docteur Yamamoto et son équipe (sujet d’un précédent film d’observation, ndlr), nous sommes devenus très bons amis. C’était pourtant difficile au début, mais nous avons pourtant établi un lien fort, c’est une relation durable à présent. Nous avons aussi tourné un film sur le dramaturge Oriza Hirata et sa société, et nous sommes très proches d’eux. Kôji Fukada est présent dans ce film, et nous sommes très bons amis aussi.

KK : Il tourne des films aussi. Il y a des scènes avec les acteurs de Comédie Française, et ils nous ont si bien traités.

KS : Oui, nous gardons de bonnes relations avec eux. Mais dans d’autres cas par contre… A la campagne par exemple, nous avons filmé les politiciens du parti libéral-démocrate, le parti au pouvoir au Japon, ils n’étaient pas très contents de nous voir (rires). Ils se sont confrontés à nous lorsque je faisais tourner la caméra, et dans le film on voit une escalade de la tension. Donc… ça dépend vraiment ! (Rires) J’aimerais conserver une amitié avec tous mes protagonistes, c’est mon souhait, mais ce n’est pas toujours possible.

Vous avez donc plus de facilité à créer du lien, comme vous l’avez dit lors de la projection d’OYSTER FACTORY, en dehors de la caméra ? (nous nous adressons à Mme Kashiwagi)

KK : Oui, comme je ne tiens pas la caméra, je pense que les gens m’aiment mieux que lui ! C’est parce qu’il a tout le temps la caméra en main et que les personnes que nous côtoyons sont tendues lorsqu’ils sont filmés. Ils viennent habituellement vers moi, ce n’est moi qui vais vers eux. Je leur demande de me raconter leur histoire, et ils apprécient car tout le monde apprécie de raconter son histoire. Mais ils sont timides avec la caméra. J’ai le bon rôle, car je peux facilement devenir amie avec eux. Grâce à mon caractère ! (rires)

À ce propos, vous êtes créditée productrice du film, mais on a la sensation que vous êtes beaucoup plus que cela. Vous créez un lien supplémentaire, qui permet sans doute au projet de mieux aboutir.

KK : Merci ! (rires) Je suis si ravie que vous me dîtes cela, parce que j’ai essaie d’être derrière la caméra, derrière Soda, pour le laisser être « Monsieur le réalisateur » ! (rires)

KS : Non, je ne crois pas ! (rires)

KK : Mais sur le lieu du tournage, les gens me traitent bien, car je dois regarder ce qu’il fait tout le temps. Souvent, Soda filme au plus près à tout-va, et comme je ne veux pas paraître grossière auprès de nos sujets, je m’excuse auprès d’eux pour ça.

C’est amusant d’imaginer cette situation pendant plusieurs heures de tournage, avec cette caméra qui tourner autour des gens !

KK : Oui. Ce n’est pas évident pour tout le monde. Hormis filmer, je dois faire attention à tout. Je suis très contente que vous pointez cet aspect. (rires)

Dans ce genre de documentaire où il n’y a pas de musique, qui est très simple à filmer, qu’est-ce qu’il y a de plus essentiel à financer, est-ce que vous avez cherché du financement en-dehors de votre couple ?

KS : Non, nous finançons toujours nos films nous-mêmes, nous payons pour tout : faire le film, le vendre aux distributeurs, le présenter au box-office… Lorsque que quelqu’un achète le DVD, un pourcentage nous revient. Nous utilisons cet argent pour vivre, et pour faire un autre film. C’est un cercle très auto-centré. Parfois, nous recevons des subventions, mais pas systématiquement. J’aime garder une certaine indépendance, donc nous ne comptons pas sur les subventions. Tellement de réalisateurs veulent faire des films, en attendant des fonds, qu’ils ont l’impression de ne pas pouvoir les réaliser sans. Je pense que c’est assez malheureux, et dans un sens, étrange. Parce que grâce à la révolution digitale, tout ce dont vous avez besoin est une caméra, éventuellement des frais de déplacement, payer un hôtel… Cela vous coûte juste le déplacement, et du temps. Donc… nous capitalisons sur le minimalisme de ces coûts. Je pense que beaucoup de réalisateurs sont bloqués par l’idée d’un grand budget à débloquer, l’idée d’avoir une somme d’argent importante pour faire un film décent. Mais si vous réfléchissez vraiment à ce qu’il faut pour faire un film… Nous avons une situation plutôt avantageuse, grâce à l’avancée technologique. C’est une liberté. Quand on rencontre d’excellents protagonistes, on peut commencer à tourner, sans vraiment élever des fonds. On commence déjà un nouveau film, qui a pour sujet la justice criminelle à Detroit.

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Il s’agit du film d’observation numéro 8 ?

KS et KK : oui !

KK : Nous n’y avons jamais pensé. Nous avons rencontré les personnes de notre sujet il y a deux semaine. Ce n’était pas de la recherche.

KS : Oui, nous nous connaissons.

KK : Oui, nous connaissons les avocats, qui sont les personnes que nous filmerons. Nous avons eu une réunion, nous parlions et soudainement, nous nous sommes dit «pourquoi ne pas commencer à faire un film ? »

KS : Nous commençons probablement la semaine prochaine. Nous retournons dans le Michigan… En vrai vous savez, on ne sait jamais vraiment comment ça va se dérouler ! (rires)

KK : Comme nous n’avons pas besoin de collecter des fonds ou quoique ce soit, nous venons sur les lieux avec la caméra et nous tournons.

Merci pour cet entretien ! C’était un plaisir.

KS et KK : Merci à vous !

Entretien réalisé par Dear Noctis et Raismith en janvier 2017
Nous remercions Kiyoko Kashiwagi et Kazuhiro Soda pour ce long échange, ainsi que leur interprète Megumi Kobayashi.

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10 réflexions sur “L’intention à travers le documentaire – interview de Kazuhiro Soda

  1. Excellent entretien qui donne envie de découvrir ce réalisateur. On sent bien la différence entre documentaire télévisé préfabriqué, et cinéma documentaire qui se laisse le temps de venir à soi le réel.

    Si je peux me permettre de faire un peu de publicité, le documentaire sur l’institution psychiatrique qui est évoqué s’appelle Seishin / Mental, et peut être emprunté à la médiathèque de Drancy (Seine Saint-Denis). Je le dis car je pense que ses films ne sont pas disponibles partout, et que cela peut être intéressant de regarder le film en ayant les propos en tête.

    1. Merci pour cette publicité, c’est plus que génial de savoir qu’on peut visionner ce film ! Celui-ci m’intéresse d’ailleurs beaucoup, et j’invite tous les gens intéressés par Soda à aller le louer.

  2. Très intéressant, ce couple est vraiment respectable et leur manière de travailler encore plus! C’est aussi intéressant quant à la question du cinéma d’observation et contemplatif, je sais que toi Rai’ tu aimes ça, mais beaucoup ne partage pas cette avis.

    Ce serait super si votre article pouvait convaincre certains ou certaines, ahah!
    Ils sont vraiment mignons tous les deux, de bons vivants qui profitent merveilleusement bien de la vie, tout en innovant et évoluant leur « art ».

    1. Ils étaient vraiment agréables tous les deux. Pour info, ils prennent des selfies avec toutes les audiences et personnes qu’ils rencontrent. On n’y a pas coupé héhé.

      En un sens, c’est vrai qu’Oyster Factory est au documentaire ce que les films contemplatifs sont au cinéma de fiction. Je crois que tu as raison, il y a quelque chose de commun, quelque chose d’insondable mais qui pourtant te donne la sensation que tu es au plus proche d’un sujet.

      1. Une merveilleuse aura naturaliste qui émane d’eux, c’est vraiment fascinant et ça se reflète même dans le fait qu’ils prennent des selfies avec tous ces gens, dont vous. Cet attrait pour les gens partageant leur art et leur travail c’est si beau, et je suis d’autant plus fasciné par leur regard envers l’avenir.

        D’ailleurs cela fait quelques temps maintenant que je regarde la chaîne NHK, avoir l’avis de K.Soda est encore plus pertinent du coup, et même dans les documentaires en général.
        Souvent on nous rabâche, je parle surtout pour moi car je me souviens très bien de mes années lycées, la question d’internet/médias et accès à l’information, en tant que jeune qui suis né dedans c’est souvent critiqué mais je trouve cela un peu abusé comment je l’ai vécu dans le scolaire. Ici il y a un vrai questionnement sur cet accès trop rapide à l’information, ce besoin de chercher réellement et tirer l’information sois même. Ça rend dans un sens le film interactif, je veux voir ça au plus vite!

  3. Ils me font rêver, tous les deux.
    J’ai clairement envie de découvrir leur travail, maintenant.
    Justement, je regardais du reportage depuis longtemps, c’est dans la culture familiale, mais cette approche pourrait réveiller un intérêt ce qui s’était endormi à la longue, pour les raisons qu’ils expliquent d’ailleurs parfaitement. Déclic !
    Merci beaucoup pour ce bel article.

  4. Je me rends compte que le lapsus que j’ai fait (reportage pour documentaire) était plutôt révélateur de ce dont je me suis un peu lassée.
    Je crois que je trouverai beaucoup d’intérêt à découvrir le genre de travaux que ce couple nous propose, y compris dans ma façon d’aborder moi-même la pédagogie que j’ai irl sur certains sujets. .
    C’est une saine remise en question, dont je pense avoir besoin.

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