L’Enfant et le Maudit : l’image comme vecteur de poésie

Les joueurs du récent The Last Guardian le savent, la poésie ne se ressent pas uniquement en lisant des poèmes, elle peut se cacher dans les images. Dans ce jeu vidéo de Fumito Ueda, on incarne un jeune garçon faisant la rencontre d’un animal fantastique. S’ensuit une épopée quasi-muette d’une splendeur telle que le spectateur actif devant son écran pourra sans mal s’émerveiller et qualifier l’œuvre de poétique.

l'enfant et le maudit manga

« La poésie, on ne sait pas ce que c’est, mais on la reconnaît quand on la rencontre », disait Jean L’Anselme. Et ce terme de poésie, quand bien même il peut paraître galvaudé, c’est justement ce qu’évoque une œuvre mettant elle aussi en scène l’histoire d’une rencontre : L’Enfant et le Maudit ; un manga d’un artiste se cachant sous le pseudonyme de Nagabe, publié au Japon depuis 2015. Dans cet article, nous allons nous intéresser à ce titre atypique selon la question suivante : de quelles manières L’Enfant et le Maudit dégage-t-il de la poésie ?

Une rencontre entre la Lumière et les Ténèbres

Sur une souche d’arbre au beau milieu d’une clairière, s’éveille une jeune fille. Lumineuse de par la blancheur de sa tunique, de sa peau et même de ses cheveux, elle s’inquiète de se faire gronder par son professeur si elle ne rentre pas rapidement. Mais derrière elle se trouve un grand être noir à l’allure diabolique. Une queue, des cornes, une visage sombre et bestial pouvant rappeler la figure de Baphomet… cette créature surnaturelle à l’apparence menaçante est en réalité l’être qu’elle appelle professeur, un humain qui a été maudit. On se souvient alors du dialogue de la première page du manga.

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– Écoute… Si jamais tu rencontre un être de l’extérieur, tu ne dois surtout pas le toucher. Sauve-toi le plus vite possible.

– Pourquoi ?

– Eh bien… À cause de la malédiction.

Sheeva est en fait une enfant abandonnée, recueillie au fond d’une sombre forêt par un être qu’une malédiction semble avoir touché. Cette rencontre de deux individus que tout oppose, c’est ce que Nagabe nous raconte à travers son manga.

En présentant la malédiction comme contagieuse, l’artiste pose les bases de la relation entre les deux personnages : ils ne devront jamais se toucher, sans quoi Sheeva deviendrait à son tour un être maudit. La créature joue un rôle de protecteur donc, en la mettant en garde mais pas seulement. En effet, il doit à présent veiller sur la jeune fille en prenant soin d’elle au quotidien. Il lui raconte des histoires, lui prépare à manger… Et il la protège aussi. Cet univers fantastique peut s’avérer cruel, il le sait mieux que quiconque, lui qui a été maudit. C’est pour cette raison que son affection pour la petite le pousse à se mettre en danger afin de lui venir en secours. De plus, une certaine ambiguïté se crée, car il n’hésite pas à lui mentir. Mais c’est dans l’objectif de lui donner une dose d’espoir, une lumière en quoi croire, en disant que sa tante reviendra la chercher alors qu’il sait très bien qu’elle a été abandonnée. C’est cela, la relation qu’ils entretiennent. Il tient à elle quand bien même ils ne pourront jamais se toucher.

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Plus que celle de deux êtres, cette alliance est celle du blanc et du noir. Autrement dit de la lumière et des ténèbres. Quand l’innocence d’une enfant abandonnée rencontre le savoir d’un maudit reclus, il se crée une certaine alchimie, aussi bien relationnelle que visuelle. Un sentiment envahit le cœur du lecteur sans que celui-ci ne s’en aperçoive réellement : ils devaient se rencontrer, car ils s’apportent des choses l’un à l’autre. En somme, la lumière a besoin de l’ombre pour resplendir et inversement, l’ombre existe grâce à la lumière.

Le contraste entre la blancheur et la noirceur créé par Nagabe nous dit en définitive bien des choses. Par son unique représentation, il pousse l’esprit à s’imaginer, à faire surgir des mots qu’il mettra sur les images. La rencontre des personnages est au cœur de l’œuvre, si bien que le sous-titre original de la série est Siúil, a Rún (sûrement en référence à la chanson traditionnelle irlandaise du même nom), ce qui se traduit par Va, mon Amour.

Une œuvre universelle et intemporelle

D’entrée de jeu, en apercevant le Maudit, on comprend que le manga se situe au sein d’un monde de fantaisie dans lequel la perception humaine du réel est dépassée par sa capacité à imaginer. Et pourtant, l’univers représenté par Nagabe semble proche du nôtre, à une autre époque.

Cela est avant tout dû au charme des décors du manga. Déjà, la maison du Maudit n’a rien de celle d’un monstre. On y trouve un bureau, un petit jardin, une cheminée, des livres, des ustensiles de cuisine même. Le tout est éclairé à la bougie, comme pour nous montrer que l’histoire se situe à une époque lointaine durant laquelle on n’avait pas accès à l’électricité. Ensuite, on trouve cette immense forêt qui paraît effrayante tant elle sombre. Celle qu’on a tous imaginé quand on était enfants, celle dont notre curiosité nous poussait à visiter quand bien même ce qui nous y attendait en son sein nous faisait peur. Et pour finir, les deux protagonistes visitent un village abandonné dont l’esthétique médiévale nous émerveille autant qu’elle nous rend incapable de le situer. Pourtant, on a la sensation de le connaître, de l’avoir déjà vu. C’est à cet instant qu’on se pose une question. Et si L’Enfant et le Maudit ne représentait pas le monde comme on le connaît mais plutôt tel qu’on l’imagine ?

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L’univers de Nagabe est donc évocateur et tend à mettre à contribution l’ensemble de notre imaginaire. Il le fait si bien, qu’une sensation de réel apparaît. Mais en approfondissant la réflexion, le titre nous rappelle des univers créatifs qu’on connaît si bien qu’ils font partie intégrante de nous. Entre cruauté de la réalité et amour du fantastique, on pense évidemment aux contes de Perrault qui ont bercé notre enfance. Mais pas seulement. Comme le mentionnait l’introduction, avoir les jeux vidéo de Fumito Ueda à l’esprit, même inconsciemment, pendant la lecture est très probable si ceux-ci nous ont marqué. La rencontre entre deux personnages fait écho à Ico et The Last Guardian, le monde qui semble abandonné peut rappeler Shadow of the Colossus. On peut même penser à un autre manga, comme The Ancient Magus Bride avec qui l’œuvre de Nagabe partage bien des thématiques : d’une enfant abandonnée recueillie par un être surnaturel à l’ouverture au monde fantastique.

Bref, c’est l’imagination de tout un chacun qui est mise à contribution dans L’Enfant et le Maudit. Et cette capacité à toucher à notre imaginaire, c’est justement une des vertus de la poésie qui reflète par des mots des mondes enfouis en nous. Ici, Nagabe les fait ressortir grâce au cadre décoratif de son manga. Cela est d’autant plus accru que l’univers du récit n’est ni daté ni situé, bien que l’ambiance évoque davantage l’Europe du Moyen-âge qu’un cadre japonais. L’œuvre n’étant pas inscrite dans des données temporelles, la poésie qu’elle évoque pourrait être perçue par n’importe qui, quelle que soit l’époque.

Le langage du conte

Il était une fois, deux divinités qui représentaient la Lumière et les Ténèbres. Le Dieu de Lumière apportait la joie autour de lui, alors que le Dieu des Ténèbres semait le malheur sur son passage. Un jour, le Dieu de Lumière se mit en colère contre celui des Ténèbres et lui infligea un châtiment. Le Dieu des Ténèbres fut privé de tout ce qu’il possédait et fut transformé en un monstre hideux. Fou de rage, il changea son châtiment en une malédiction afin que tout le monde subisse le même sort. Catastrophé, le Dieu de Lumière décida de le bannir et érigea un mur très haut pour ne pas que la malédiction se propage. Par la suite, le Dieu des Ténèbres fut appelé « être de l’extérieur » et celui de Lumière, « être de l’intérieur ». C’est ainsi que naquirent les deux pays.

À travers un récit très vite dévoilé au lecteur contant les origines du monde dans lequel se déroule L’Enfant et le Maudit, Nagabe instaure sa propre mythologie. Une séparation entre deux divinités allégoriques représentants la lumière et les ténèbres, mais aussi celle de deux peuples, cette fois plus métaphorique, les êtres de l’intérieur et ceux de l’extérieur. Bien évidement, la rencontre de Sheeva et de son professeur est l’alliance parfaite des deux, mais cela signifie aussi qu’il existe d’autres êtres maudits et donc d’autres humains pas encore contaminés. En outre la série se joue aussi bien du monde réel que de notre imaginaire pour créer un univers qui lui est propre.

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Afin de développer son récit, Nagabe utilise une narration qui, au premier abord, pourrait faire penser à de la tranche-de-vie. On suit les tâches quotidiennes des deux protagonistes dérivant en aventures. Néanmoins, on s’éloigne du genre et de son immobilisme en même temps qu’on se rend compte que le récit est en perpétuel mouvement. En d’autres mots, les actions, aussi insignifiantes puissent-elles paraître, peuvent avoir des conséquences sur l’ensemble du récit.

En réalité, on entre dans le langage du conte, à l’intérieur duquel les mouvements des personnages forment un tout narratif. Plus on avance dans le récit et plus on se pose des questions. Que ce soit sur l’univers ou sur les personnages principaux, les mystères s’épaississent sans cesse. Les nombreuses interrogations qui nous viennent à l’esprit et le fait qu’on se demande de quoi L’Enfant et le Maudit est-il la métaphore témoignent de la capacité de Nagabe à narrer une fable enchanteresse.

Une beauté atypique

De ce fait l’histoire avance. Et si elle le fait lentement, cela permet aux lecteurs de mieux se saisir de l’ambiance qui se dégage de l’œuvre. Une identité visuelle forte qu’on doit à Nagabe, artiste connu pour ses illustrations postées sur des plateformes telles que Tumblr et Pixiv. Lancé dans le manga au cours des années 2010, ses œuvres jouent sur le noir et le blanc, présentent des personnages anthropomorphes et racontent souvent des romances inter-espèces.

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Si la carrière de l’auteur est naissante, son style est d’ores et déjà affirmé. Son don pour l’illustration se fait sentir aussi bien dans le détail des cases que dans les expressions de ses personnages. Il s’en dégage quelque chose d’atypique, d’autant plus que sa science de la bande dessinée est sans appel : le découpage des cases est suffisamment maîtrisé pour insuffler du dynamisme ou même créer des tensions scéniques.

Le jeu des couleurs est splendide. On a explicité le contraste entre les deux protagonistes, mais c’est l’ensemble de l’œuvre qui navigue entre le noir et le blanc. L’obscurité semble régner dans le manga, mais elle est souvent accompagnée d’une sorte de halo lumineux. Cela se présente par un élément du décor (ou un personnage) blanc, aux contours noirs définis. Autour, on retrouve des hachures noires et plus on s’éloigne du point blanc, plus ces hachures sont prononcées. Il existe en somme un contraste entre la pureté de la blancheur et les traits non uniformes qui composent la noirceur. Cette maîtrise de la lumière, le fait même de savoir nous éblouir, est une étape pour nous faire ressentir la poésie qui se dégage de l’univers de l’œuvre car elle guide notre regard vers la beauté au sein des ténèbres.

l'enfant et le maudit poésie

Si un poème permet à des mots de devenir des images, l’ambiance singulière qu’émet L’Enfant et le Maudit dévoile à nos yeux une multitude d’émotions grâce à des images. L’émerveillement face à l’univers de Nagabe est tel, que même les passages silencieux de son manga semblent prendre la parole afin d’éveiller notre capacité à imaginer. Elle est là, la poésie.

Un manga poétique

En définitive, L’Enfant et le Maudit nous prouve que l’image peut être vectrice de poésie, qu’elle peut nous faire ressentir des émotions comme le plus agréable des vers. Pour ce faire, l’auteur s’appuie avant tout sur le média de la bande dessinée afin de créer une mythologie, une histoire et un lien entre les deux protagonistes. Il utilise le langage du conte à partir de scènes quotidiennes pour nous raconter cela. Désormais, l’univers est attrayant. On peut donc se laisser prendre par la poésie que dégagent ses dessins.

Le trait de l’auteur est avant tout évocateur. Des personnages aux environnements, l’imaginaire collectif est constamment mis à contribution. On ne peut s’empêcher d’ouvrir notre esprit et donc de dévoiler notre sensibilité en lisant. Cette sensation est d’autant plus accrue que l’œuvre semble intemporelle. Se déroulant à une époque lointaine dans un monde qui ressemble à celui qu’on connaît sans l’être, c’est tout un chacun qui pourra tomber sous le charme du manga. Et pour finir, il y a cette figure de style, la personnification de la lumière dans l’Enfant et des ténèbres dans le Maudit. Que ce soit conscient ou non, on acquiert la sensation que l’un va avec l’autre. Ils sont comme le Yin et Yang. Le fait que l’un soit très blanc et l’autre très noir est visuellement et symboliquement marquant, si bien qu’ils deviennent inséparables en notre for intérieur.

l'enfant et le maudit nagabe

L’Enfant et le Maudit est une œuvre qui, de par son esthétisme, arrive à faire s’émerveiller, rêver, s’émouvoir. Pour peu qu’on accepte de se laisser plonger dans l’univers et l’histoire de Nagabe, on se laissera submerger par une émotion que d’aucuns appelleront poésie.


Crédits :
En France, le manga est publié aux éditions Komikku, d’après une traduction du japonais de Fédoua Lamodière.
Totsukuni no Shojo © nagabe / MAG Garden

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