GRAVE, de l’eroguro dans le cinéma français ?

Grave est un film réalisé par Julia Ducournau, une inconnue au bataillon qui se démarque clairement des réalisateurs français actuels. En effet, ce film est une œuvre singulière qui se trouve à la croisée des genres : entre film de genre, thriller, comédie et film d’horreur, il est manifestement difficile de coller une étiquette dessus. Et ceci n’est pas pour déplaire la rédaction de Nostroblog. Quitte à analyser cette œuvre, autant prendre un angle original à l’instar de son parti pris en le mettant en lien avec l’eroguro, courant artistique japonais alliant érotique et grotesque.

Dès lors, de quelle manière Grave témoigne-t-il d’une alliance entre l’érotique et le grotesque ?

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Entre Eros et Thanatos

On ne peut parler de Grave sans évoquer cette forte tension entre pulsions de vie et pulsions de mort, entre érotisme et trivialité, entre Eros et Thanatos. Pour aborder ces notions, il est nécessaire d’évoquer la manière dont les acteurs meuvent leurs corps. Que dire de la performance de Garance Marillier, de Rabah Naït Oufella et de Ella Rumpf ? Que dire sinon qu’ils apportent chacun une présence singulière et atypique ? Que dire du jeu de Garance Marillier qui s’approprie le corps de son personnage pour nous délivrer de réelles chorégraphies comparables à des danses ou des performances d’art contemporain ? Concentrons donc la lumière sur son personnage, Justine, jeune fille surdouée en quête de repères. Elle est dans cette période transitoire entre l’adolescence et l’âge adulte, cette lente mutation/métamorphose sublimée par les nombreuses métaphores qui accentuent la tension « érotico-thanatique ». Justine change littéralement de peau tel un serpent qui mue lors d’une scène dérangeante et passe d’une peau encroutée qui la démangeait à une peau neuve. Cette métamorphose est directement liée à sa nature de cannibale, son essence. Sa nature ne demande qu’à être crachée, vomie, elle « va en direction de la liberté » ! Ce jeu de va-et-vient permanent, d’ingestion et de vomissement, de la pénétration et du rejet parcourt l’œuvre tout le long et sonne comme leitmotiv.

Les corps selon Ducournau sont autant de moyens de parvenir à rendre la tension entre Eros et Thanatos palpable, les corps sont vidés de toute idéalisation ; ils sont lâches, voûtés, avachis sur le sol froid, éreintés avec des cheveux souvent purulents.

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Entre érotique et grotesque

Ainsi, la mort dans Grave est clairement liée à la sensualité, à l’érotique, au sexuel. Justine est tiraillée entre des désirs d’ordre sexuel et des désirs ou plutôt des besoins de se nourrir. Dans les deux cas, la chair est désirée mais pas de la même manière. Et c’est là qu’intervient le grotesque. Il apparaît comme une boulette de viande dans une assiette de purée. Justine se trouve à plusieurs reprises dans des situations embarrassantes, « malaisantes » qui ne manquent pas de déclencher le rire de certains spectateurs. Dès lors, je me sens forcé de mentionner cette scène a priori anecdotique où elle se trouve face à une fellation entre Adrien et un autre homme. Cette scène mérite à mon avis d’être analysée. En effet, elle est étrangement longue mais, selon moi, pose le questionnement intérieur de Justine qui se demande comment peut-on introduire de la chair humaine dans sa bouche sans la croquer à pleines dents et l’ingurgiter. Ducournau a choisi de ne pas rendre cette pensée explicite pour créer une situation de malaise qui rend la scène, à mon sens, encore plus intéressante et témoigne bien de la tension érotico-grotesque omniprésente dans ce film.

De même, certains détails du film sont purement grotesques et n’ont pas l’air d’avoir de sens a priori. L’un de ces détails est cette scène lorsque Justine attend que sa sœur sorte de l’hôpital (pour rester vague) et qu’elle croise le regard d’un vieil homme au dentier à moitié tombant. Le vieil homme finit par rire comme s’il se moquait d’elle et de sa situation dramatique. Une autre scène témoigne également du grotesque érotique, il s’agit du moment où un routier s’adresse à Adrien et Justine en caressant l’oreille d’Adrien qui a l’air fortement gêné mais se laisse faire. Ce routier n’apporte rien à l’intrigue, il apparaît seulement pour faire quelques remarques dont une sur l’appétit de Justine. Ce personnage est totalement grotesque et n’est là que pour créer une situation embarrassante qui permet de souligner toute l’ambiguïté des relations entre tous les personnages du film. Justine et Adrien, pour ne citer qu’eux, se trouvent toujours dans cette tension érotique mais surtout grotesque puisque Adrien se revendique clairement comme étant gay. Enfin, une autre scène plus surnaturelle que grotesque de quelques secondes à peine montre un drap tiré par une présence invisible dévoilant le cadavre du chien sur lequel Justine avait pratiqué une dissection. Cette scène survient comme s’il s’agissait d’un rêve et pourtant rien n’indique que c’est le cas. Rien ne nous explique le pourquoi du comment mais elle marque clairement le caractère indéfinissable du film.

Grave
Tu veux qu’on se tire l’oreille ?

Ainsi, par toute cette tension Ducournau nous dévoile sa maestria, cette manière de filmer des corps et de nous montrer toutes leurs facettes à la fois objets désirables et désirants mais également leur animalité, leur trivialité et leur tiraillement entre recherche de jouissance et leur recherche de chair en putréfaction. Le cannibalisme est un thème qui permet de cerner toute la sauvagerie de l’humain mais est aussi et surtout une métaphore du passage à l’âge adulte, de la découverte de la sexualité. Cette quête identitaire qui se confronte au déterminisme social, c’est ce dont traite Grave en apportant par son mélange de genres et par son caractère affirmé un vent nouveau à la production cinématographique française.

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2 réflexions sur “GRAVE, de l’eroguro dans le cinéma français ?

  1. Justine, comme ça, ça m’évoque de suite Sade.
    (Bisou à toutes les Justine)
    (Et l’image avec les doigts dans la bouches m’évoque Litchi Hikari Club)

    Marrant que tu parles de comédie, car c’est vraiment ce que je ressens en lisant La jeune fille aux camélias de Maruo. Derrière l’aspect malsain et la noirceur du titre, je trouve qu’il y a beaucoup d’humour et de provocations. Après plusieurs lectures, je suis passé de la fascination pour le bizarre à un titre que je trouve vraiment très drôle.

    Bref, j’ai très envie de voir ce film, évidemment. Mais n’ayant pas de cinéma à côté, je suis bien obligé d’attendre la sortie en DVD. J’ai d’autant plus hâte que l’article m’a donné vraiment envie !

  2. Yes, mais je trouve que dans ce film le côté comédie est beaucoup plus visible que dans La jeune fille aux camélias, ça sert à créer l’empathie pour les personnages et beaucoup de spectateurs ont ri à plusieurs moments du film. Mais moi j’ai surtout souri à certains détails… (je te laisse la surprise) puis, le gore dans Grave c’est toujours du gore dérangeant comme dans l’eroguro justement et jamais gratuit, comme dit dans l’article ça montre plein de choses sur l’humain. Bref c’est un chef-d’oeuvre.
    J’attends avec impatience ton avis sur le film.

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