« Le RAP cette musique d’illettrés »

« Le Rap c’est juste des mecs qui savent pas chanter », « le Rap c’est misogyne et homophobe » Il m’arrive souvent d’être confronté à ce genre de remarques et ce sont des préjugés très répandus encore en 2017, si bien qu’il est courant d’entendre cette phrase : « j’écoute de tout sauf du rap [et du metal] ». Très bien, j’annonce la couleur. Ce que je vais dire paraîtra extrême mais j’ose prendre position dans cet article. Ceux qui revendiquent ne pas aimer le rap sont victimes de préjugés pouvant être jusqu’à racistes. Pour ces personnes, la bonne musique ne peut pas être faite par des gens de la cité, ils ont une idée préconçue de ce que doit être un chef-d’œuvre de musique. Si ce n’est pas quelqu’un de parfaitement lettré élevé en lisant du Victor Hugo, et s’il s’agit de quelqu’un qui s’habille en survêtements et crache de gros mollards par terre, sa musique sera obligatoirement moins bonne que celle d’un artiste possédant une culture pointue et une plume irréprochable. C’est donc cela l’art ? C’est donc cela la musique ? C’est donc cela la poésie ?

Le rap est un genre musical né aux États-Unis dans les années 70 et s’inscrit dans le mouvement culturel qu’on nomme hip-hop. C’est une musique populaire dont il est même possible de faire remonter ses origines à la musique des troubadours du Moyen-âge (voire même bien avant) avec laquelle le rap entretient bien des points communs. Le rap se caractérise par ses couplets en rimes entrecoupés le plus souvent par des refrains et qui se pose sur un rythme (principalement un beat). Cet article propose une porte d’entrée au rap français, car c’est le plus abordable pour un francophone même si le rap US et celui des autres pays du monde sont très riches et ne demandent qu’à être explorés. Voici donc une sélection de rappeurs français possédant chacun leur style et qui maîtrisent leur art. Cette sélection n’est pas un classement.

LACRAPS, ENFOIRÉ DE VIRTUOSE :

Lacraps est un rappeur qui a fait ses débuts assez récemment en gagnant une reconnaissance grâce à sa Poignée de Punchlines chez Giveme5prod. C’est un touche-à-tout qui peut aussi bien rapper sur du rap old school que sur de la trap. Il a un flow techniquement irréprochable : les placements sont toujours très précis, les rimes sont si riches qu’on devine certains mots avant même de les entendre et l’auto tune (lorsqu’il y en a) est présente afin de créer un envol dans le morceau. J’les écoute plus témoigne bien de cette volonté de combattre la réticence du public face à l’auto tune. Lacraps décrit son vécu dans ses morceaux et dénonce les conditions de travail actuelles en France dans le morceau Bleu de Travail par exemple. Comme le souligne la pochette de son dernier album Les Preuves du Temps, il y a deux Lacraps : un tourné vers le passé plein de regrets, un autre tourné vers l’avenir plein d’ambitions. Un Lacraps rouge plein de cicatrices, un Lacraps turquoise plein d’espoirs.

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CAMÉLIA PAND’OR, LA MISANTHROPE :

Pand’Or est une rappeuse qui fait partie de L’Animalerie, collectif regroupant des musiciens lyonnais. Elle privilégie le texte et a un flow rapide et précis. C’est un rap sombre, pessimiste et mélancolique. Le champ lexical de la dépression est omniprésent dans ses textes, elle assume un certain égocentrisme et une forte misanthropie. Le mépris de la société et de ses conventions est au cœur de son rap. Dans le morceau Me, Myself and I elle affirme : « Dans mon monde on a banni Cupidon et Eros » et « Me demandez plus d’écrire des textes moins tristes. J’sais pas simuler le bonheur, j’suis pas actrice mais artiste ». Dans le même morceau elle répète « Moi c’est Camélia Pand’Or en intérimaire » son rôle social devient alors son identité social, comme si elle était condamnée à devoir être résumée à cette fonction indécise qu’on lui a imposée sans jamais pouvoir s’en extraire.

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DOOZ KAWA, L’ÉTOILE DU SOL :

Dooz Kawa est un rappeur underground qui a su imposer un univers qui s’étend de la tendresse et la naïveté de l’enfance à la sexualité brute sans tabou. C’est un symbole de l’artiste incompris en marge de la société et revendiquant une position d’anarchiste avec une signification éloignée de son sens commun puisqu’il considère des gens comme Darwin ou Bachelard comme des anarchistes. Il met l’écriture au premier plan mais ses instru ne sont pas en reste puisqu’elles allient des instruments typés country comme la mandoline avec des beats boom-bap créant ainsi un contraste musical atypique. Le contraste est le maître-mot de Dooz Kawa, il dit à ce propos qu’il a « horreur du ton sur ton. Le ton sur ton c’est l’eau froide sur les mains en hiver. » Ainsi, ses figures de styles sont toujours « oxymoriques ». Cela va de la figure symbolique de « l’ange noir » qui représente un être qui dénote du monde qui l’entoure. Incompris par ses semblables. Il y a aussi l’image de « l’étoile du sol » ce rêve sans cesse plombé par la réalité de la gravité terrestre. Mais cela passe aussi par des comparaisons ou des hypallages.

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BOOBA, LE DUC DE LA MÉTAGORE :

Tout le monde connaît Booba mais peu de gens se rendent compte de la pierre colossale qu’il a apporté à l’édifice du rap. Booba est le premier rappeur à avoir obtenu un disque d’or en indépendant avec le fameux album Mauvais Œil du groupe Lunatic. C’est un rappeur qui a imposé un type de flow très haché, lent et viscéral avec des textes emplis de figures de style dont ce qu’on appelle aujourd’hui « métagores » ; mélange de métaphore et de gore. On peut citer la célèbre « T’ouvres les cuisses pour un Filet-O-Fish » dans Baby ou bien « J’ai roté mon poulet rôti et recraché deux îlotiers » dans Écoute Bien. Il instille des éléments macabres dans ses figures de style. Par ailleurs, il n’hésite pas à brouiller les pistes lorsqu’il s’agit de décrire son vécu, l’auditeur ne peut jamais déceler le fictif du réel et Booba joue beaucoup sur cette ambiguïté entre réel et fantasmes : « Ma définition avec des textes à prendre à 1 degré 5 ». Le sel de son art réside dans le personnage qu’il a créé : véritable monument, duc du « rap game » et Némésis des rappeurs.

Booba est aussi le fondateur de la plateforme OKLM qui permet de faire découvrir de nouveaux talents artistiques et qui propose une radio en réaction aux radios traditionnelles comme Skyrock ou même Générations qui ont détourné l’essence des radios spécialisées rap.

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LUCIO BUKOWSKI, L’ANARCHISTE CYNIQUE :

Lucio Bukowski est une figure de proue du rap underground qui privilégie à l’instar d’Alain Bashung le fond à la forme. Ses textes sont plein de namedroppings faisant références à des arts comme la peinture, la musique, la littérature ou le cinéma : « Je vois des toiles d’Odilon Redon là où les rues sont noires », « Je suis un homme solitaire dans un Jean-Pierre Melville ». Il a un flow qui se dilate au fil de sa discographie, si bien que dans ses derniers albums certaines de ses phases consistent à aligner des mots qui n’ont pas réellement de lien les uns avec les autres. Le meilleur exemple se trouve dans Si Chopin avait eu une MPC, Baudelaire aurait rappé : « Icare en bougie bio, Ricard, esquisse de Foujita, tricard […] ». Ses instru sont la plupart du temps lancinantes exprimant un spleen baudelairien. Lucio Bukowski fait partie du collectif L’Animalerie et revendique tout comme Dooz Kawa une position d’anarchiste mais avec un sens encore différent ; il cite Bakounine, Kropotkine ou encore Orwell. Il aspire à une liberté sociale et non pas individuelle.

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LADEA, LA POÉTESSE MAUDITE :

Ladea est une rappeuse qui a un style avec des phases tantôt emplies de romantisme tantôt très bruts voire hardcore. Elle a une voix certes féminine mais suffisamment rauque pour marquer des textes parfois violents. Dans ses morceaux on y trouve souvent des samples de musique classique comme du Mozart dans Sueurs. Nerfs. Courage. Force. Son rap est à l’image de sa prise de position contre les hommes qui dominent la scène rap et elle n’hésite pas à se placer au-dessus d’eux avec des punchlines marquantes comme : « La moitié des rappeurs ont une chatte, l’autre moitié se la doigte » ou bien « Ou je porte la culotte ou je prends un mari macho ». Le titre de son unique album Milk-Shake témoigne à la fois de la candeur et l’amour que prône Ladea tout comme de l’agitation qui l’habite.

Ladea

PNL, DES « MOTS DE MERDE » POUR EXPRIMER DES MAUX DE MERDE :

PNL est sûrement le groupe de rap français le plus important à l’heure actuelle car ils transcendent ce genre musical. Mettez vos préjugés, vos idées préconçues sur le bon rap et le mauvais rap de côté le temps de deux ou trois paragraphes et gardez vos cerveaux branchés, je vais vous expliquer en  quoi PNL révolutionne le rap français. Si vous avez lu tous les précédents paragraphes vous aurez compris que le rap français se base principalement sur le texte, de Booba à Lucio Bukowski, le texte prime quoi qu’on en dise. Les grands rappeurs classiques savent écrire, usent de figures de style plus ou moins élaborées, certains mettent la forme en avant et d’autres privilégient le fond. Certains mettent le divertissement au premier plan, d’autres sont plus engagés et d’autres encore sont plus poétiques. C’est bien évidemment beaucoup plus nuancé que cela mais PNL fait partie de la troisième catégorie. Ceux qui s’y intéresseront verront que PNL est aussi fortement engagé politiquement (comme tous les rappeurs dans une certaine mesure). Ils ne cherchent pas à vous divertir mais à vous faire voyager en prenant comme point de départ la réalité de la rue. Naïvement, j’étais le premier à cracher sur PNL sans vraiment chercher à comprendre ce groupe. Et quelle terrible erreur.

PNL est un duo de frères qui ont eu une enfance tourmentée. Je vous invite à lire le fascinant article de Society pour en savoir plus. Malgré cela, ils ont toujours aspiré à un idéal et ont choisi le silence de l’abstraction pour exprimer leurs maux. Un bpm (battement par minutes) extrêmement lent allié à une auto tune remarquablement maîtrisée pour faire planer l’auditeur au-delà de « la street [qui] pue la m… ». PNL pourrait user de grandes tournures de phrases mais ne le font pas. Il y a une dimension absurde dans leurs textes tout en étant très sombres, il est très difficile de mettre des mots sur leur style. N.O.S l’un des deux frères utilise des phases simples mais très profondes : « Igo la vie est moche donc on l’a maquillée avec des mensonges. Igo son âme est moche, plus qu’à la maquiller avec des mensonges ». Ademo, lui, utilise beaucoup d’interjections et d’onomatopées afin de laisser libre cours à son imaginaire bestial (et à celui de l’auditeur) en s’appropriant des  images tirées de leur enfance tels que Simba, Mowgli ou Onizuka. Ces trois figures ont pour point commun d’avoir eu des enfances agitées. Le passé de Simba fait écho à celui des deux frères autant que celui de Mowgli, enfant qui a grandit dans la jungle et Onizuka avec son passé de « bosozoku ». Ils ont tous les trois été reconnus par la suite : « Petit ange, qu’elle est séduisante la couronne à Simba ».

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PNL popularise ainsi en France un sous-genre expérimental du rap : le « cloud-rap » (que j’aime appeler rap abstrait) quelque peu établi aux États-Unis et en Asie mais marginale en Europe. C’est un sous-genre où le texte est réduit à l’extrême pour permettre au chant et à l’auto tune de prendre le dessus. PNL font explorer à l’auditeur des contrées encore inexplorées. Certains parlent déjà d’un nouveau courant qu’ils auraient lancé et qu’on pourrait appeler « street-cloud » mais le cloud rap suffit amplement à les définir. De fait, PNL c’est l’idéal inaccessible : « j’rattrape l’horizon, pressé, j’démarre en secondes », le spleen de Baudelaire : une « époque [..] aussi lourde que le poids que portent mes paupières ». La recherche de repères dans le zoo, la jungle qu’est la société, le chaos intérieur autant qu’extérieur, qui finit fatalement par l’autodestruction.

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9 réflexions sur “« Le RAP cette musique d’illettrés »

  1. Shizao

    Bel article, y en a pour tous les goûts. :p

    Il faudra peut-être que je donne un peu plus sa chance à Lacraps. J’ai dû écouté deux-trois sons et j’étais assez mitigé. Je me pencherais dessus. Ce qui est intéressant aussi en plus de ton analyse des textes, c’est qu’en terme de prod’ y en a aussi pour tous les goûts. Booba peut aller de la boucle classique à la trap, Lucio Bukowski peut avoir quelques influences rock ou jazz, PNL le cloud avec des instru’ planants, Dooz Kawa a quelques influences d’Europe de l’est comme tu dis… La sélection est suffisamment vaste pour se rendre compte de la richesse du rap sur tous les plans.

    Si on parle de démontage de clichés, certains artistes dont on parle peuvent être rappeur et producteur, comme Lucio par exemple. C’est bien de voir aussi que l’oreille musicale du rappeur va au-delà de l’harmonie entre le flow et le beat. Ca s’interpénètre. J’espère que ton article tournera un maximum. ;)

    1. Merci pour ton commentaire bien complet.
      C’est marrant que tu me dises ça parce que pour l’instant le seul reproche que j’ai eu c’est que ma sélection n’était pas assez diversifiée. Cette personne voulait sans doute de la trap classique plus dansante, mais c’est pas du tout mon délire. Quoi que j’aurais pu mettre Lacrim ou Nepal pour varier encore plus les plaisirs mais un second article arrive.

  2. Shizao

    Oui j’ai vu ça, peut-être à cause de la part sombre de chaque artiste. Les regrets du passé, la critique contre la société, tout ça. Mais j’ai envie de dire que c’est propre à chaque être humain ça, d’autant plus aux artistes. Certains rappeurs/rappeuses préfèrent mettre en avant constamment leur vision négative du monde, d’autres alternent. Y a pas trente-six manières d’aborder ça. Parfois c’est équilibré, parfois c’est très sombre et quelque fois c’est très positif.

    Personnellement je préfère ceux qui savent alterner. J’ai écouté un peu Scylla par exemple. J’ai bien aimé, mais j’ai pas pu écouter longtemps tellement, paradoxalement, il me blasait. Il me donnait l’impression d’avoir constamment le moral à zéro. A petite dose je trouve ça intéressant, constamment je risque d’avoir du mal. Lucio ou dans un autre style Booba, savent mettre en avant ce qui leur plait dans la vie. Mine de rien Dooz Kawa est très sombre mais dans sa façon d’aborder l’amour, y a pas que du négatif et parfois son humour allège ses sons.

    J’ai hâte de lire ton second article. ;)

    1. Tu dis qu’il n’y a pas 36 façons d’aborder une vision négative du monde, je pense qu’il y en a une infinité moi haha. Mais je vois ce que tu veux dire.
      D’ailleurs tu disais que tu accrochais pas trop à Lacraps, il faut plusieurs écoutes pour vraiment l’apprécier. J’ai dû écouter 7-8 fois pour devenir accro à son dernier album, contrairement à Scylla qui a une voix vraiment accrocheuse. Oui moi aussi je l’écoute à petite dose lui, il est vraiment déprimant.
      Ouaip, pour l’humour c’est d’ailleurs pour ça que j’aime autant PNL. Ils apportent une touche d’absurde au rap français qui manque assez je trouve, même si des rappeurs comme Vald sont très portés sur l’humour (après je ne citerai pas les Kaaris, Gradur et compagnie que je trouve médiocres).

  3. Shizao

    Pour les façons d’aborder la négativité, je suis d’accord avec toi. Je faisais plus référence à des façons globales d’aborder les choses : positive, nuancée ou négative. Evidemment c’est un peu caricatural, puisqu’il y a plusieurs façons d’aborder les choses de façons positives, nuancées, négatives etc.

    Tout ça pour dire que c’est normal de retrouver des artistes avec une part d’ombre et un peu de positif et de la nuance qui traine un peu partout dans leurs textes.

    Kaaris, Gradur et tout ça, pas mon délire non plus. Là c’est vraiment pour le rythme, c’est pas très recherché dans les textes de ce que j’ai pu écouté, et même leurs instrus varient pas des masses. De la trap pure et dure quoi.

  4. anon

    Assez étonnée par cette introduction, parce qu’il me semble voir ces derniers temps un certain rapprochement, entre rap et littérature (poésie, plus précisément), avec des publications sur ce sujet. Je pensais même qu’il commence à avoir une forme de réhabilitation, voire de récupération de cette culture jugée underground par le discours universitaire.
    En tout cas c’est bien triste que des gens aient encore ces préjugés que tu évoques en 2017.
    Très bon article, pour moi qui n’y connais rien, c’est une bonne porte d’entrée et en plus c’est assez varié.

  5. Waow, merci pour les pistes que tu ouvres 🙏… il a du coeur cet article, il vibre… « engagés politiquement (comme tous les rappeurs dans une certaine mesure) »… tu as raison, il y a sans doute une urgence au politique ds tte « ombre sur la mesure » (la rumeur)… le rap est pê tjs de révolte, « la prose tjs en liberté conditionnelle » (saul Williams)… il y a à fouiller encore là, j’en suis sûr.. merci en tout cas, j’ai tout noté pour retourner à ces amours hip-hop que j’ai trop longtemps délaissés..

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