La Cantine de Minuit, intimités de comptoir.

Novembre 2016, obnubilé par l’atterrissage tout en douceur de Chiisakobé, je n’ai qu’une obsession en tête, Minetaro Mochizuki. Le doux rêve d’une autre sortie estampillée du Maître tend à se concrétiser. Février 2017. Le concret tape à la porte et il a un nom Tokyo Kaido. Concret n’étant pas seul, c’est accompagné de La Cantine de Minuit qu’il s’apprêtait à venir stationner en librairie. Je ne compris l’erreur de mon oubli que le mois suivant, lorsque je pus mettre la main sur ce pavé particulièrement goûteux. Une trentaine de repas plus tard la digestion était excellente. Au point d’attendre la prochaine fournée avec la fébrilité d’un estomac creusé. Entre deux gueuletons c’est l’occasion idéale pour digérer et partager avec vous mon enthousiasme. Un titre qui figurera à n’en pas douter parmi mes lectures favorites entamées cette année, bien que cette dernière soit assez intense en parutions. J’ai pu également grâce à l’allié contre l’ennui qu’on ne présente plus, Netflix, enrichir l’expérience du Midnight Dineradaptation en série du manga. Le service complet.

nostroblog_manga_cantinedeminuit
Beau et bon à la fois.

Le proprio des alentours
La Cantine de Minuit (Shinya Shokudo) est un manga de Yarô Abe. Fléché de diplômes et auréolé du prix du nouveau talent de Shôgakukan, il ne va se lancer qu’à l’âge de raison dans une œuvre maison. Lancé depuis une bonne dizaine d’années au Japon avec 17 tomes à la clé, son succès affiche toujours le beau fixe à l’heure qu’il est. Le maître conteur et dessinateur a même vu poindre la consécration avec le set série télé films live accolé à l’opus régisseur. Chanceux que nous sommes, le menu est servi à la Française aussi. Lézard Noir étant l’éditeur responsable de sa venue. La plateforme de vidéo à la demande américaine s’occupant des goodies à l’écran. Formaté en volumes doubles par l’éditeur Poitevin, c’est donc sur un rythme de deux festins annuels que nous allons déguster la cuisine d’Abe. Si on se base sur l’équation simple entre les rapports quantitatifs internationaux, on ne risque pas d’être rongé par la faim.

Le patron de la fin du cadran
Situé comme l’aiguille dans la botte de foin de Shinjuku il n’est pas évident de mettre le grappin sur ce restaurant pas comme les autres. La Cantine de Minuit est un peu ce secret restaurant dont on rêve tous de passer son temps libre. Passer un moment hors du temps à l’abri des effluves de l’hyper urbanisme et du poids des responsabilités. La panse remplie et la soif tarie. Le sourire gratuit inclus.

La Cantine de Minuit (aussi appelé La Cantine de l’Aube par son chef) est ce qu’on appelle communément une tranche-de-vie. De fines lamelles de bonheur, un peu comme une rasade de sashimi finement exécutée. Après consommation on peut même qualifier ce premier tome de snacks de comptoirs. Chaque histoire ne s’éternise guère plus de huit pages et peut se picorer à tout moment de la journée sans perdre le fil. Tous les apports caloriques sont là du prologue à l’épilogue. Ce dernier étant bien souvent conçu à la manière d’un haïku lumineux.

Un concept qui ne demande qu’à être visité
Les fondations narratives sont on ne peut plus minimales. Avec un décor approximatif de 15-20 mètres carrés dardé de chaises et bordé d’un comptoir en U insufflé par le souffle vital d’un chef. Conçu comme un personnage principal que je renommerai volontiers en personnage fil rouge. Habitant permanent incontournable par son statut de chef, il introduit à sa sauce ses clients. Il concocte leurs envies, alimente le dialogue et digère avec eux en gardant la fine distance les séparant de son comptoir.

Jusque-là rien d’affriolant en bouche mais si on y ajoute les épices novateurs qui vont pimenter la double ration, la chaleur va se faire ressentir. Les joues rouges de l’ivresse et les satisfactions béates vont apparaître comme par magie. Rires et anecdotes vont fournir la bande son idéale pour parfaire le rythme des soirées. Le chef a ses ingrédients dont il a le secret.

Premier pincée, les horaires. La Cantine de Minuit se situe dans une tranche quelque peu marginale. Le chef ouvre les portes de sa gargote de minuit à sept heures. Là où la majorité de la population tend à passer le plus clair de leur temps dans les bras de Morphée.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Mais détrompez-vous ! L’affluence est là. Nombreux sont ceux qui défilent en plus des habitués. Une avalanche de portraits et un exemple de mixité dans les profils. Hôtesses, salarymen, chômeurs, étudiants, célébrités, yakuzas, sportifs…Personne n’est mis de côté quand il s’agit de prendre une coupe de saké ou un plat convivial. De là découle d’ailleurs l’autre valeur ajoutée : le choix du palais.

Seconde pincée, la liberté du goût (dans la mesure des stocks disponibles).
Si le chef des lieux n’a pas plus de choix sur la carte que la main n’a de doigts ce n’est pas pour autant qu’il n’a pas de profondeur pour ravir les convives.  Sa devise, je fais tout ce que vous voulez tant que j’ai ce qu’il faut pour le préparer en réserve. De suite ça se déride et les estomacs se mettent à rêver de tout et n’importe selon le moment et l’humeur.

Avec la devise du choix et les horaires reculées tout est là pour qu’habitués ou occasionnels des lieux puissent s’exprimer en buvant et en mangeant. Se détendre, entamer un dialogue, partager ses ressentis ou ses angoisses, comme ses réussites. C’est le cœur névralgique du manga de Yarô Abe. C’est de là que l’œuvre puise toute son essence et sa philosophie.

La dernière petite goutte qui pimente le tout vient de nous clients. Façonnés et magnifiés par le talent d’Abe. Puis téléportés directement derrière les portes de la Cantine. Le manga en plus d’introduire nombre de caractères et d’assiettes différentes joue aussi la carte de l’animation et du festif. Concerts et pièces improvisés, repas commémoratifs, anniversaires, sessions jeux de plateau ou encore récits de fantômes nourrissent abondamment ces quelques 300 pages. L’ennui et la paume de la main sur la joue ne sont pas vraiment les invités ici. La vie déborde.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Un chef cuisinier miroir de la société
Patron (dans le manga) ou Masta (dans la série) n’est pas qu’un simple cuisinier qui balance ses assiettes et ses bouteilles avec un ciao, merci, au revoir ! Il écoute ses clients et n’hésite pas à encourager, conseiller, partager voir même s’engager. Le naturel revient au galop et les discussions s’engagent comme la mécanique bien huilée des rapports humains. En extrapolant un peu, on peut presque attribuer un dressing clinique au récit. Un psychologue en chef et les clients ses patients d’un jour. On pourrait qualifier son rôle d’audacieux ou son droit outrepassé mais est-ce finalement ce que recherche le chef et au-delà même d’autres restaurateurs ?

On pourrait presque prendre une chaise nous aussi
La force du récit est clairement installée dans l’intimité qu’elle dégage. Mis à part quelques petites escapades la plupart des histoires se passent au sein du lieu de restauration. Comme dans un huis clos théâtral. Une mise en scène renouvelée quotidiennement. A chaque nouvelle ouverture de rideau, un nouveau casting prend place avec ou sans les vétérans toujours accompagné d’un nouveau plat typique (ou atypique).

Le chef est le personnage central de la Cantine de Minuit mais ses plats sont aussi les acteurs principaux. La preuve est en avec un sommaire et des chapitres en guise de menu et de plats disséminés dans l’épais papier. De quoi faciliter l’immersion en terrain gastronomique. Terre, mer, plats typiques ou atypiques, l’appétit a de quoi se mettre dans tous ses états. L’argument culinaire est encore un atout de plus dans la manche du mangaka et principalement pour notre culture. On apprend des recettes en plus d’apprécier la lecture. Du concret pour les papilles à l’épreuve du divertissement.Ce qui sort des fourneaux de la Cantine de Minuit a sa petite part de magie. Ce que sert le maître est un peu le radeau sur lequel vogue tous ses acteurs. A chaque plat une histoire. Soit il l’introduit, soit il la ponctue ou soit il l’illustre. Il tisse le lien entre ce qui se dit et ce qui se mange à la manière d’un natto bien fermentée.

Venez comme vous êtes
Une fois les portes de La Cantine de Minuit franchies, tout le monde devient affranchi. Les barrières tombent du moment que le badaud a quelques yens à se délester. Pire encore, le chef peut aussi improviser un plat à partir ce que vous avez acheté au détour d’une épicerie. Tout le monde est libre d’entrer pas de place pour les filtres VIP et toute la garde robe des inégalités. Dans ce microcosme des heures oubliées tout n’est que chaleur, bonne humeur, papilles, anecdotes, sourires, larmes. Des intimités au détour d’un verre, d’une entrée, d’une envie. Le chef (d’orchestre) n’a aucune retouche à faire pour en parfaire le tableau.

A déguster d’une traite de manière boulimique ou à picorer le temps d’un apéro la saveur en bouche reste intacte. La formule feuilleton inchangée du début à la fin de ce premier volume, se révèle plus que digeste. Bonne nouvelle parce qu’une nouvelle fournée est prévue pour cette année. Servi froid ou chaud selon l’envie c’est toujours le Lézard Noir qui régale. La Cantine de Minuit est l’un des mangas les plus comestibles de l’année. Il fait du bien avec des personnages ronds, chaleureux, drôles et touchants à la fois. Comme Le Vagabond de Tokyo (dans la même crèmerie éditoriale) le manga de Yarô Abe explore une facette de son pays bien trop souvent à l’ombre.

nostroblog_mangalacantinedeminuitTV

Après la Cantine
Pour les curieux qui veulent aller plus loin dans le concept du feuilleton, j’ouvre une petite parenthèse autour de la série disponible sur Netflix Midnight Diner : Tokyo Stories. Dix épisodes de vingt-cinq minutes qui glissent comme des petits choux à la crème dans l’oesophage. Casting japonais pour une production japonaise afin de coller à l’esprit, la série n’est qu’une petite couche de sucre-glace pour alimenter le livre mais reste dispensable à mes yeux. Petit plus, son générique qui pour de rares occasions je ne me lasse pas de laisser filer.

nostroblog_manga_cantinedeminuitplatdone
A consommer sans modération.
Publicités

2 réflexions sur “La Cantine de Minuit, intimités de comptoir.

  1. Patate Masquée

    Tu me donnerais presque envie de le relire, tiens! Très bon article complet, et personnel… Tu présentes… à ta sauce! (pardon j’ai un peu honte… XD)

    1. Merci ! Tant mieux que cela t’ait donné envie de le relire. Vite le second tome pour revoir toute la galerie de personnages se remplir la panse. Un essentiel parmi tant d’autres chez le Lézard.

On attend votre avis !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s