Manga au singulier #4

Plus d’un an après le précédent numéro, voici le retour de cette rubrique tant aimée. Comme d’habitude, on sélectionne le premier tome de quelques nouvelles séries sorties récemment. Petite nouveauté, nous sommes plusieurs de l’équipe à exprimer ci-après nos avis. Au programme :

Je voudrais être tué par une lycéenne

[Meloku]
Adorant plus que tout Usamaru Furuya pour des ouvrages comme Litchi Hikari Club et Je ne suis pas un homme, j’attendais son retour en France avec beaucoup d’impatience. Et c’est J’aimerais être tué par une lycéenne qui ouvre le bal, un manga dont je ne doutais aucunement de la qualité avant de l’acheter (d’autant plus que je l’ai lu en vo). Bref, me plonger dans la logique maladive dépeinte par cet auteur m’a fait un bien fou tant elle est retranscrite avec justesse. Là où certains se moquent des fetish ou en rajoute, enlevant toute crédibilité à la déviance représentée, Furuya la met en scène sans juger. Bien sûr, il restera des crétins pour hurler « JAPOOON » mais qu’importe. Ce qui compte réellement c’est qu’il arrive à toucher les lecteurs passionnés par son aura malsaine. De plus, il brille par sa mise en scène qui fascinera les nouveaux venus et ce sera un immense plaisir de retrouver le tracé de son crayon pour les anciens lecteurs. Espérons juste que d’autres mangas de Furuya suivent, à commencer par Notre Hikari Club, afin qu’une nouvelle génération découvre cet artiste hors normes.

[Andrea]
Sous la jaquette, le tableau noir et blanc d’une obsession sur papier glacé…

Encore une fois, Usamaru Furuya, qui est un des mes auteurs favoris,  ne me déçoit pas. J’attendais avec beaucoup d’impatience sa proposition  sur l’excitation morbide de ce professeur « bien sous tous rapport ». Je crois qu’il est en train de dépasser mes espérances, si c’était possible, car c’est toute sa galerie de personnages, qu’ils aient des troubles au pas, qui est bien caractérisée, sans lourdeur et sans fausse  note (mention particulière au syndrome Asperger, la neuro-atypique que je n’attendais pas dans cette histoire, mais dont le rôle me fait  jubiler).

L’intrigue n’a besoin de rien d’autre que la parfaite maîtrise de story teller du maître. Le choix de la narration en point de vue interne  est particulièrement bienvenue, dans une construction rythmée, aux  repères spatiaux temporels très précis. Son dessin à la précision de clinicien sert parfaitement le thème,  les plans rapprochés et ses choix d’angles de vue nous immergent dans une  ambiance de tension psychologique palpable. Quelques plans en pleine nature m’ont fait penser au romantisme morbide de Takato Yamamoto, c’était un pur régal… La suite va être mémorable. Usamaru Furuya a toute ma confiance pour cela.

L’Enfant et le Maudit 

[Meloku]
J’ai adoré cet alliage entre le noir et le blanc, ses silences évocateurs et la poésie qui s’en dégage. Pour davantage de développement, je vous invite à lire mon article sur le manga.

[Bobo]
L’un des titres que j’attendais le plus pour ce début d’année, et il ne devrait avoir aucun mal à figurer dans mon top 2017. L’histoire ? C’est celle d’une petite fille, Sheeva, qui vit recluse dans une maison avec le professeur, un être maudit dont l’apparence effraie quiconque. Sauf elle, semble-t-il.

Komikku a fait l’essentiel de sa promotion sur la ressemblance, dans ses prémices, avec The Ancient Magus Bride, mais les deux titres n’ont en dehors de ça que très peu de choses en commun. Le rythme de narration de Nagabe est posé, et l’on suit le quotidien presque ordinaire d’une petite fille, alors que les passages avec le professeur montre une vérité bien plus sombre et cruelle… Ce premier tome pose doucement les bases du scénario et donne plus qu’envie de lire la suite.

[Andrea]
Un manga au style inimitable et dont les contrastes eux aussi racontent  quelque chose. Une expérience de lecture unique, que j’ai adoré. Nagabe a  prouvé qu’il était possible de faire revivre le conte fantastique à la  croisée du merveilleux avec un art de l’illustration sombre et poétique. L’univers est  fascinant, l’utilisation du noir et blanc totalement hypnotique. Le duo de cet enfant et de son protecteur pourrait être plus « facile à accepter » que  celui de The Ancient Magus Bride (pour certains, car ce n’est pas mon cas), en revanche, l’inquiétante  étrangeté qui s’en dégage a bien plus d’impact et le message sous-tendu n’en sera je pense que plus marquant.

Reine d’Egypte

[Bobo]
Un bon tome d’introduction, mais qui aurait pu être tellement meilleur… Chie Inudoh a un style de dessin très immersif, avec beaucoup de détails dans les tenues vestimentaires et les décors, permettant d’ancrer aisément son récit dans l’Egypte Antique. Il y a beaucoup de critiques pour rapprocher Reine d’Egypte de Bride Stories, il est vrai que Chie Inudoh a été l’assistante de Kaoru Mori, cela se voit. Cependant, le dessin ne fait pas tout, et c’est bien au niveau de l’histoire que les défauts apparaissent.

Le combat féministe de Hapsetchout est caricatural. Adieu subtilité. Est-ce que Sethi, futur Thoutmosis deuxième du nom avait besoin d’être un beauf porté sur le sexe et l’alcool pour que le combat d’Hatchepsout soit justifié ? Toutes ces scènes de nudité féminine sont-elles d’ailleurs nécessaires ? Non, non et trois fois non. Faire de Sethi une caricature ambulante du macho de base est limite un faux pas de la part de la mangaka. En effet, on est obligé de prendre le parti de Chepsout face aux nombreuses injustices qu’elle subit, surtout quand son rival et époux n’est qu’un tyran violent, loin de l’image évoqué par les historiens spécialistes de l’époque. D’ailleurs, même si les détails précis de cette période de l’histoire ne sont pas connus avec exactitude, il semble que la mangaka a décidé de prendre quelques liberté avec les hypothèses des historiens (les morts successives des parents de la future reine…), à voir par la suite…
Le scénario commence à décoller en fin de tome, avec le début des vrais enjeux politiques. Espérons que la suite gagne en ampleur sur ce terrain et que la mangaka apportera plus de nuances et de profondeur à ses personnages…

L’édition de Ki-oon est correcte. Malgré le soin apporté à ce tome, on constate que l’encre a bavé et a laissé des traces noires par endroit. Dommage.

[Andrea]
Bonne lecture dans le sens où les pages se dévorent avec plaisir. C’est une aventure très prenante, au final. Par contre, nous avons droit à un personnage masculin assez  archétypal. Je suis donc assez déçue de son traitement manichéen et pas très subtil afin de valoriser le combat de Chepsout. Ce « macho sur le Nil »  a l’air d’être ainsi pour faciliter les choses à l’auteure qui a choisi la thèse rapide (plus  efficace pour son scénario ? ) comme quoi Thoutmosis 1er avait associé  Sethi au pouvoir avant sa mort (peut-être sur une injonction de sa  deuxième épouse, ce qu’on ne voit pas). Une autre approche était  possible, celle où il n’est pas exclu que Thoutmosis 1er ait éduqué sa  fille dans le but de lui succéder, ce qui n’aurait pas empêché le  souverain de renoncer ensuite à son idée de départ pour respecter les  attentes familiales et les convenances sociétales. Cela aurait aurait  rendu tout aussi amer le statut d’épouse royale qu’a dû se coltiner  Chepsout… Bref, l’auteure a une approche pratique, a privilégié une  accroche efficace pour faire décoller rapidement son scénario, c’est un  choix que je comprends et respecte, mais qui du coup l’a fait tomber  dans le panneau des gros clichés, quel dommage.

Du côté du reste de l’ancrage historique, bah c’est un peu la  routine… L’histoire militaire, religieuse et sociale sont  traitées  avec respect, mais je n’aurais pas dit non à un petit approfondissement.

Ceci dit, je vais laisser une chance à cette série, après tout, l’Egypte en  manga, c’est le pied et une reine comme Hatchepsout va forcément, par  son destin hors pair, susciter un intérêt. J’espère vraiment que la série passera la deuxième cataracte, si vous me pardonnez la  métaphore…

La Petite Fille aux Allumettes

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[Andrea]
A coeur changeant, rien d’impossible. Service après-chimère assuré.

Fermé le mercredi.

Contrairement à celle du conte d’Andersen, La petite fille aux allumettes de Suzuki Sanami n’est pas une pauvre petite qui se gèle dans la rue le soir du réveillon en craquant ses dernières bribes de vie entre ses doigts engourdis. C’est une lolita rétro chic à l’humour volontiers caustique, bien nourrie, fin gourmet et à l’esprit d’entreprise. Le point commun sera dès lors le postulat de départ sur la symbolique de l’allumette. Cette petite tige de bois à l’odeur âcre de chlorate de potassium se fait représentation du chimérique, de la magie des rêves éphémères mais aussi de l’ambigu…Et c’est bien entendu sur ce point que le manga se devait de tenter de sortir du lot. Parce que des histoires de gens qui sont abusés par la magie et sont rattrapés par le principe de réalité, il y en a un peu des tas. De la même façon, les explorateurs de l’âme humaine sont nombreux dans le milieu. Alors en quoi Sanami Suzuki se démarque-t-elle ?

D’abord par son style. Le rétro, c’est chic. Et jouer à éclater le gaufrier, c’est son truc.

Ensuite, elle nous trouve un format sympathique pour faire varier le rythme et les ambiances.

Sanami Suzuki se fait aussi fabuliste. Elle peut ainsi via toute une série de saynètes indépendantes cuisiner des tranches de vie humaines à la sauce aigre douce. Les petits défauts, les caprices, les chimères, les imperfection de surface. Avec plus ou moins de légèreté et de nuances l’auteure de Black Rock Shooter se plaît manifestement à embarquer son lecteur dans les méandres de l’orgueil humain et de ses avatars : envie, jalousie, caprices, hubris…

Ce n’est cependant pas spécialement cathartique, la mimesis ne fonctionne pas de façon assurée. Peut-être est-là ce qui pourrait décevoir certains lecteurs. Mais au fond, le chimérique, c’est un élan du cœur, pas une psychanalyse. Là dessus, elle ne plombe pas le propos. Peut-être est-ce toutefois trop superficiel pour une série au long cours.

Enfin, il y a Rin. Cette Lolita était bien plus réaliste dans le one shot de base, mais j’avoue qu’elle me plait beaucoup telle qu’elle est dessinée dans la série.

La jeune vendeuse n’est pas là pour la philanthropie. Elle arrive pile à l’heure que sonne le karma et tend une boîte d’allumettes magiques contre un an de votre vie. Quitte à « mettre le pied dans la porte ». Elle apparaît tel un bon génie. Mais un génie qui sent le souffre. Par conscience professionnelle, elle prévient le client. « Ce produit sert aux rêves, pas aux vœux ». Cette nuance entre fantasmes et souhaits, personne ne le comprend a priori, la frontière est bien mince entre pensée de surface et véritable résolution, alors c’est par empirisme que les personnages vont le découvrir. Rin assure en outre le « service après-vente » et les suit tout au long de leurs craquages frénétiques, s’en nourrissant avec une sobre délectation.

Et j’avoue m’être délectée aussi.

Après la Pluie
[Bobo]
Au début, l’annonce de Kana ne m’avait pas emballé, je ne connaissais pas le titre et il ne m’intéressait pas plus que cela. L’histoire ? Celle d’une lycéenne qui tombe amoureuse de son patron, un homme qui a presque trois fois son âge. Le sujet pourrait être traité de bien des manières, avec du glauque et du fan-service, j’étais donc assez réticent, malgré les couvertures toutes douces et malgré les ‘récompenses’ que le titre a reçu dans son pays d’origine (notamment sa nomination au prix Manga Taisho ou dans la liste « Kono manga ga sugoi ! » en 2016).

Heureusement, Après la pluie est tout sauf sordide et voyeur. Le titre de Jun Mayuzuki brille par sa subtilité. Le premier chapitre aborde cette romance avec beaucoup de pudeur et d’humour. Et il en sera de même tout au long de ce tome, notamment grâce à une belle galerie de personnages. Entre ses amies qui essayent de comprendre Akira, Kondô qui ne se rend compte de rien, Yoshizawa qui tente vainement de se faire remarquer par la belle demoiselle… Après la pluie reste toujours très léger et la mangaka ne cède pas à la facilité.

Au travers du quotidien, elle dévoile petit à petit les nombreuses facettes de ses personnages. Akira n’est pas qu’une lycéenne amoureuse, comme on s’en rend compte grâce à quelques cases à la fin du premier chapitre. Kondô n’est pas qu’un pauvre patron de restaurant familial. Subtilement, l’auteure approfondi le caractère d’Akira et de Kondô, tous les deux maladroit dans leurs relations avec autrui, que ce soit par extrême maladresse ou extrême introversion. Cela passe par des bouts de dialogues ou des petits événements paraissant parfois anodins, mais très révélateurs.

Le tout est bien aidé par un style de dessin élégant, tout en finesse, avec une mention particulière pour les regards et les beaux yeux d’Akira, me rappelant par moment le style d’Aki Irie (Le monde de Ran). La mise en scène permet également de mieux savourer ces tranches de vie avec des très bonnes idées visuelles.

Une très bonne nouveauté donc.

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