Orange : effacer ses regrets

Orange est un manga d’Ichigo Takano dans lequel une jeune fille nommée Naho reçoit une lettre d’elle-même envoyée depuis son futur. En effet, si elle est une jeune lycéenne insouciante au moment où elle la lit, elle vit dix ans plus tard avec un regret : celui de n’avoir pas pu sauver Kakeru, le nouvel élève transféré dans sa classe dont elle tombera secrètement amoureuse, d’une mort certaine. Dans cette lettre lui est indiqué jour par jour la marche à suivre afin de se rapprocher du jeune homme et de rendre son quotidien meilleur : les événements à venir sont détaillés et agrémentés de notes pour savoir quelles décisions prendre.

Ayant vécu une situation similaire à celle de Naho, Orange m’a particulièrement touché. Si bien que j’ai d’abord eu une réaction de rejet avant de reprendre des années plus tard le fil de l’histoire. Au final, je l’ai lu donc, et j’ai adoré. Il a entraîné de nombreuses réflexions personnelles sur le regret que je vais livrer partiellement dans cet article. Si tout le monde n’a pas perdu la personne aimée comme notre petite protagoniste, je pense que le fait d’éprouver de l’amertume en repensant à des choix passés peut être une thématique universelle. C’est pour cette raison (entre autres) qu’Orange est tant apprécié et que j’ai eu envie, besoin même, d’écrire à son sujet.

Orange - Les 2 Naho

Aujourd’hui j’accepte ma vie telle qu’elle est, mais ça n’a pas toujours été le cas. Comme Naho, j’aurais souhaité envoyer à mon moi de 16-17 ans une lettre afin de rendre mon quotidien plus agréable et surtout d’empêcher le décès d’une personne en particulier. Durant des années, je me suis demandé ce que serait ma vie si elle était encore là, surtout dans les moments les plus difficiles. Puis, peu à peu, c’est passé. Néanmoins la lecture d’Orange m’a remémoré ce questionnement, ce qui m’a chamboulé quand bien même le manga est positif dans son ensemble. C’est en me mettant face à ce que je n’ai pas osé faire ou dire (c’est facile après coup) à l’époque que l’envie de m’envoyer une lettre est parvenue à me dévorer.

Dans Orange, le présent est figé. C’est-à-dire que Naho et ses amis continuent de vivre dans un monde sans Kakeru, avec leurs regrets du passé. Qu’importe, si Naho s’envoie une lettre, c’est pour qu’il existe une réalité dans laquelle Kakeru continue à vivre. Si ses amis la soutiennent, c’est parce qu’ils n’ont pas envie que Naho soit dévastée à nouveau. C’est justement en pensant égoïstement à mon moi du lycée et la souffrance qu’il va endurer quelques années durant à cause d’un accident, que l’envie d’agir me prend. Bien évidemment, la réalisation du souhait qu’un monde dans lequel la personne que j’ai perdue continue d’exister me comblerait. Mais concernant la réalité dans laquelle on vit, elle peut rester figée. Si je trouve son décès encore aujourd’hui injuste, j’ai appris à l’accepter et à aller de l’avant. Un peu comme Naho qui a refait sa vie au moment où elle envoie sa lettre, c’est pour qu’un « nous » existe dans un monde alternatif que j’ai envie de prendre mon crayon et de rédiger une lettre au moi du passé. Mais écoutera-t-il docilement mes recommandations ? Et quand bien même ce serait le cas, aura-t-il le courage d’agir afin de modifier un destin tragique ? Je ne sais pas, vraiment pas.

Orange - Naho et Kakeru.png

Les thématiques d’Orange ne font pas tout, il y a aussi la manière avec laquelle Ichigo Takano les met en scène. Naho et Kakeru sont adorables, quand bien même les deux sont tiraillés par des sentiments noirs : Naho sait que le destin de Kakeru est de mourir, Kakeru vit un mal-être pesant qu’il cache à ses amis. Pourtant, les adorables intentions que l’un porte à l’autre (et inversement) apaisent cette noirceur et rend le manga somme toute positif. Ils forment un duo si attachant que les personnages secondaires les encouragent (quand bien même cela va à l’encontre de leurs sentiments), que moi-même j’ai envie de d’encourager de tout mon cœur. Du coup, je fais cette projection avec ma propre vie, me donnant envie de soutenir ce « nous » afin qu’il puisse vivre le plus longtemps possible dans un univers qui serait parallèle.

De plus, il est peu dire que je suis très sensible à l’art. Les dessins sublimes d’Ichigo Takano, son ton mélancolique, la poésie qui se dégage de son découpage et ses compositions, tout ceci a accentué l’effet des thématiques abordées. En d’autres termes, les qualités d’Orange en tant que manga m’ont mis dans un état de fragilité de manière à ce que je me prenne mes regrets de plein fouet. Rares sont les mangas à m’avoir fait éprouver ce genre de sentiments au final. On peut compter une poignée d’ouvrages variés qui ont su me parler autant, tels que Solanin, Quartier Lointain ou alors My Girl qui est peut-être la série qui se rapproche le plus d’Orange en termes d’émotions qu’elle m’a procuré.

Orange - artwork.png

Est-ce qu’Orange a eu un impact positif ou négatif sur moi ? Je ne sais pas. En tout cas il m’a fait cogiter, alors je suis heureux de l’avoir lu. Divertir, c’est très bien. Mais arriver à toucher la corde sensible, à bouleverser la façon de penser et le vécu de quelqu’un est également un rôle que peut revêtir un manga. Pour moi, Orange y est parvenu tant je me suis retrouvé dans la Naho du présent que dans celle du futur. Alors je remercie infiniment Ichigo Takano d’avoir écrit cette oeuvre et de ne pas l’avoir laissée tomber en route, ce qui n’était a priori pas gagné.


Informations complémentaires

orange tome 1En France, le manga est publié en 5 tomes chez Akata d’après une traduction de Chiharu Chujo et une adaptation d’Éléonore Cribelier.

Un tome 6 adaptant le film Mirai est sorti au Japon, et un septième opus est prévu.

orange © 2012 Ichigo Takano by FUTABASHA PUBLISHERS LTD., Tokyo

 

 

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4 réflexions sur “Orange : effacer ses regrets

    1. Je pense que pour l’un comme pour l’autre, il ne s’agit pas d’oeuvres informatives mais de fictions abordant ce thème (j’avais vu une série de tweets qui m’avait énervé sur A silent voice…). Et je trouve qu’elles le font très bien, surtout en nous montrant qu’ouvrir son coeur peut faire du bien. Ce sont deux mangas positifs qui traitent de thématiques sombres.

  1. Merci pour ton article, Meloku.
    Tout en retenue et en pudeur.
    Je ne connaissais pas Orange et, lorsque, sur conseil de mon libraire, je commençais la série, je fus saisie de brusques sentiments contradictoires. Comme tu l’écris, rares sont les manga à procurer pareilles sensations.

    Effectivement, l’amertume, le regret sont des thématiques universelles.
    Les séquelles laissées par mes expériences passées m’ont fait voir le manga avec un oeil tourmenté. Si, comme Naho, j’avais pu ? Et si, et si…? Si la porte est désormais fermée, l’abîme dort toujours derrière.

    La douceur d’Ichigo Takano vient heureusement éclairer les ténèbres. Sa délicatesse est sa force. Son trait est fin, souple. C’est beau. J’aime cette pudeur avec laquelle elle nous raconte, nous questionne, nous émeut. Tous les personnages d’Orange sont troublants d’humanité et de sincérité. Alors, oui, la porte restera fermée. Nous continuerons d’avancer.

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