« Ça » Adolescence volée

A moins de vivre loin des réseaux sociaux, internet voire même de la télévision, vous avez forcément entendu parler du film horrifique de l’année. « Ça » est arrivé le 8 septembre sur les écrans américains puis le 20 du même mois en France. C’est en profitant d’une avant-première que j’ai pu me délecter de la nouvelle adaptation de l’oeuvre culte de Stephen King. Attention cet article comporte quelques petits spoilers.

Andrès Muschietti est un réalisateur argentin de 44 ans qui aujourd’hui a réalisé deux films. « Mama » et « Ça ». Le premier a été un succès critique et commercial (146M$ de recettes pour 15M$ de budget) et le second vient tout juste de débarquer dans les salles obscures après un parcours chaotique.

Démarré en 2009 par les Studios de la Warner Bros, le projet d’adapter  « Ça » au cinéma a failli ne jamais voir le jour. Le premier réalisateur choisi était Cary Fukunaga, divin homme à qui l’on doit la mise en scène de la série True Détective et de Beasts Of Nation. Au fil des discussions, il est devenu difficile pour les producteurs d’envisager une adaptation en deux parties et au final la Warner a abandonné le projet pour le laisser à New Line Cinéma (Conjuring, Le Hobbit, etc.). De plus en plus retardée, l’adaptation voit Fukunaga se retirer du projet pour rester uniquement scénariste. C’est finalement Andrès Muschietti qui est désigné pour la réalisation. Prévu pour 2015, le début du tournage est reporté à l’année suivante et Muschietti a su parfaitement gérer la communication de son film.

Via son compte Instagram, il publie des esquisses de ses personnages, de son futur monstre ainsi que des moments de vie du tournage. Le teasing est maîtrisé, les interview sont rares (Entertainement Weekly est un des seuls médias à pouvoir obtenir les infos – comme toujours d’ailleurs) et la hype monte.

Ok tout cela est très bien mais pourquoi « Ça » au cinéma est un événement ? Pourquoi ce roman de Stephen King est-il si populaire ? Il y a beaucoup de réponses et je vais en choisir quelques-unes très personnelles.

Tout d’abord « Ça » est une oeuvre culte et sa première adaptation cinématographique a marqué une génération. D’ailleurs, on pense souvent en premier à cette mini-série diffusée à la télévision dans les années 90 avant d’évoquer le livre.

Le roman de Stephen King raconte la vie d’un groupe d’adolescents dans la petite ville fictive de Derry située dans le Maine. Ces gamins sont confrontés à une entité extraterrestre/démoniaque/indescriptible qui se matérialise la majeure partie de son temps en un clown terrifiant. Se donnant le surnom de Pennywise, le clown cabriolant, cette chose est appelée « Ça » par les enfants qui ont le malheur de le rencontrer. Vivant sur Terre depuis la nuit des temps, le monstre survit en se nourrissant de la peur des enfants et en provoquant incendies, accidents, etc. Pour cela, il expose en 16/9 leurs peurs et une fois rassasié, il s’endort pendant 27 ans avant de recommencer. Tout se passe toujours à Derry qui accumule les catastrophes. L’un des héros voit son frère disparaître avant d’apprendre que d’autres enfants sont concernés. Avec ses amis, il va tenter d’élucider un mystère horrifique. Seuls les enfants peuvent voir « Ça »,  qui leur rend visite chacun leur tour quand ils sont seuls et en position de faiblesse.

La confrontation entre un clown et des enfants est un choix narratif plus qu’intéressant. D’abord parce que les deux sont difficilement incompatibles. Depuis toujours, les enfants vont au cirque pour voir du spectacle et rire des farces réalisées par des clowns. Stephen King a utilisé ce rapport de confiance et de sécurité permettant à Pennywise de pouvoir séduire ses proies.

Si le livre est une véritable merveille horrifique et possède une structure narrative assez complexe étendue sur 27 ans, l’adaptation télé des années 90 en a marqué plus d’un et la version 2017 a suscité excitation et réveillé quelques traumatismes d’enfance.

Adaptée par Tommy Lee Wallace, la mini-série télé possède deux atouts. Le traitement de la période adolescente du groupe de héros et Tim Curry en clown maléfique. L’acteur à la filmographie assez ahurissante a toujours vu sa performance clownesque lui coller au dos. Intitulé « Il, est revenu » en France, le téléfilm composé de deux épisodes a matérialisé avec brio les forces du roman. Un clown loufoque proche de ce que pouvait faire Jack Nicholson en tant que Joker mais aussi très violent. Ou presque, la vision de Tommy Lee Wallace manque de consistance. Rien n’est vraiment montré, mais recontextualisé avec une vision d’enfant et cette adaptation était terriblement efficace.

Les œuvres de Stephen King ont toutes ou presque étaient adaptées sur grand écran ou à la télé. On peut évoquer Shining, Carrie, Christine, La Ligne Verte, Les Évadés, Misery mais aussi Le Fléau, Les Langoliers, La Tour Sombre, etc. Toutes ont des forces, toutes ont énormément de faiblesse. Le Shining de Kubrick se penche sur la psychologie du père de famille au détriment des autres enjeux. La Tour Sombre tient sur un seul film et oublie totalement la complexité des personnages et de l’univers. Et pour la nouvelle adaptation de « Ça », qu’en est-il ?

Évoquons d’abord le casting avec la réception par le public du nouveau visage de Pennywise qui a été plutôt positive. Une inquiétude persistait quand à la capacité de ce nouveau look à séduire les enfants pour mieux les dévorer. C’est Bill Skarsgård qui a été choisi pour jouer le rôle du clown cabriolant. Ce suédois de 27 ans a été aperçu dans Simple Simon, Divergente 3, Atomic Blonde ou encore la série Hemlock Grove. Le nouveau look comporte un mélange de styles comme pour représenter les diverses époques qu’il a traversé. L’effet bouffant et les couleurs donnent une touche enfantine au costume et donc au personnage.

Face à lui, le club des Losers (surnommé ainsi à cause de leur situation adolescente) est constitué d’une belle brochette de gamins tous nés au début des années 2000. Figure de proue de la bande, Finn Wolfhard (connu pour ses prestations dans Stranger Things) prend le rôle de Richie, le sale gosse insolent de la bande. A ses côtés, on trouve Jaeden Lieberher, repéré dans Midnight Special (2016). Le jeune homme joue William « Bill » Denbrough, le bègue de la bande et grand frère de Georgie qui disparaît au début du récit. Jeremy Ray Taylor (Ben aperçu dans Ant-Man), Chosen Jacobs (Mike), Jack Dylan Grazer (Eddie), Wyatt Oleff (Stanley) et Sophia Lillis (Beverly) complètent le groupe. Pour le rôle de Henry Bowsers qui passe son temps à martyriser le club des Losers, c’est Nicholas Hamilton qui a été choisi. Il a récemment brillé dans Captain Fantastic mais aussi La Tour Sombre.

À mes yeux, Andrès Muschietti a totalement réussi son pari. Non pas parce qu’il a copié/collé les lignes de Stephen King mais parce qu’il a su en tirer l’essence principale : la période de l’adolescence. Éliminons tout de suite un débat qui commence à s’étendre un peu partout : « Ça » n’est pas un film horrifique. Il est vendu ainsi, il est teasé ainsi mais il s’agit plus d’une balade dans un train fantôme que d’un manège à sensation.

Les scènes considérées comme horrifiques n’épargnent rien et maltraitent carrément les enfants. Il y a peut-être un peu de perversité dans le fait de voir des enfants souffrir, être démembrés et de se sentir immerger mais le talent du casting et l’efficacité des scènes permettent cela. Il faut ajouter le comportement des adolescents qui est tout sauf absurde. Chaque choix qu’ils font est logique car il y a en eux de l’innocence, de la naïveté et surtout la pression de devoir se montrer courageux face au danger.

Meilleure scène du film. Exemple de tension.

Bien sûr Muschietti réalise quelques pirouettes scénaristiques pour pouvoir faire avancer son récit mais il arrive à capter des émotions chez ces adolescents qui vivent une période trouble. Tous ont une vie chaotique. Bill est bègue et a vu son frère disparaître, Beverly la seule fille du groupe est persécutée par les filles de son lycée et a une relation avec son père des plus glauques. Stan a la pression de suivre le chemin religieux dicté par son père, Eddie est couvé par sa mère, Mike (le seul afro-américain du groupe) doit faire le deuil de ses parents et enfin Ben, nouveau venu à Derry, doit vivre avec son surpoids. Leur point commun est leur histoire de vie compliquée et le fait d’être tous persécuté par Henry Bowers, une brute qui sévit dans Derry. Il est un peu la version light de « Ça ».

Muschietti peint une toile d’une adolescence difficile. Une période où il faut revendiquer le fait de ne plus être un enfant et où devenir un adulte est terrifiant. Leur rencontre personnelle puis collective avec Pennywise va les aider à s’émanciper et révolutionner leur vie. « Ça » peut être vu comme le monstre du placard que l’on a peur de croiser alors qu’on joue les gros bras à l’école.  Le film comme le roman montre en filigrane une Amérique détestable où le port d’armes donne tous les droit mais également raciste qui se méfie de tout. Et si l’idée est de montrer une chose difforme qui regroupe tous les défauts d’un pays qui se cherche encore une logique identitaire ?

Le travail de communication de l’équipe du film a été parfait avec comme autres exemples les trailers qui au final attirent la curiosité mais ne montrent pas grand chose. Beaucoup de scènes impressionnantes sont amorcées dans les bandes annonces mais elles sont de véritables coups de poings dans leur intégralité. Muschietti a livré un long métrage de 2h15, ce qui est assez rare pour le genre mais obligatoire. Obligatoire car « Ça » doit rencontrer tous les enfants et ces derniers doivent également développer leur personnalité. Ajoutons à cela les enjeux de chacun et chacune et on obtient un contenu plutôt chargé.

Comme pour Mama, Muschietti ne prend pas de gants. À commencer par la scène où Georgie rencontre son prédateur dans une bouche d’égout. La violence de l’issue est brutale avec une tension pesante. Le réalisateur argentin va droit au but pour chaque rencontre entre les enfants et « Ça ». Et il ne laisse pas le temps de respirer quand ils sont en groupe. La mise en scène est brillante et j’ai eu un vrai coup de cœur pour la scène des diapositives ou la fuite de Richie et Bill dans la maison de Pennywise. On a beau connaître ces scènes pour les avoir lu ou vu, elles sont brillantes. Le travail de mise en scène et de photographie est impressionnant avec des plans efficaces.

Deux autres personnages sont importants dans ce film. Il y a d’abord Derry. La ville est vivante, on imagine sa taille au fur et à mesure que les ados avalent les routes avec leurs vélos. On sent que quelque chose de lourd pèse sur la ville. Il y a ensuite la musique de Benjamin Wallfisch qui permet de rendre cohérent le choix de Muschietti d’adapter l’histoire aux années 80 (années 50 dans le roman). Légère voire discrète la majeure partie du temps, elle devient intense dans les moments de tension. C’est un véritable langage au même titre que la ville.

Cette nouvelle version proposée est – vous l’aurez compris – incroyable. Elle rappelle des cauchemars et aussi quelques aventures spielbergiennes. Résumer « Ça » à un film d’horreur classique avec des jump scare est une erreur. Muschietti l’a montré avec Mama et le rappelle ici : il est un conteur d’histoires dans un univers horrifique. Adapter le roman à une époque plus moderne permet au spectateur de s’immerger un peu plus dans l’ambiance proposée. C’est un peu comme ce que propose Stranger Things sauf qu’ici personne nous dit: « hey, tu as vu c’est une références aux 80’s. C’est bien, hein ? »

Tout était mal parti pour cette nouvelle adaptation de « Ça ». Du changement de studio au changement de réalisateur en passant par le risque de s’attaquer à une oeuvre culte, le sentiment d’échec pointait son nez. Puis il y a eu le premier trailer et l’avis de Stephen King demandant à tout le monde de faire confiance au réalisateur. Enfin il y a ces 2h15 passées dans une salle obscure à admirer le travail colossal effectué. Une adaptation réussie ne veut pas forcément dire un suivi à la lettre et un respect rigoureux du matériel de base et Muschietti le prouve avec talent. Il a su retranscrire les idées principales du roman, choisi un Pennywise capable d’éclipser Tim Curry ET surtout il a réussi à raconter une histoire en un seul film. Ce film peut se suffire à lui-même. C’est parce que nous savons qu’il y manque le traitement de la phase adulte que nous exigeons une suite. Mais personnellement je n’ai aucune envie de voir ces gamins grandir, je veux les voir se battre encore et encore.

Muschietti impose son style et offre une magnifique danse macabre…

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Une réflexion sur “« Ça » Adolescence volée

  1. « Résumer « Ça » à un film d’horreur classique avec des jump scare est une erreur. Muschietti l’a montré avec Mama et le rappelle ici : il est un conteur d’histoires dans un univers horrifique. » C’est exactement le ressenti que j’ai eu et c’est très bien formulé ;) D’ailleurs, l’adaptation est si bien réussie malgré les petits changements que j’ai oublié que l’histoire était censée se passer dans les années 50…! Sinon j’ajouterai la scène du lépreux aussi au palmarès des meilleures scènes, je la trouvais déjà flippante dans le livre et le film a bien rendu le dégoût éprouvé par Eddie ^^

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