La jeunesse de Picsou – Don Rosa, archiviste de l’enfance

Je viens de lire le premier tome du diptyque La jeunesse de Picsou, écrit et dessiné par Don Rosa. Un travail de fourmi nourri par la passion d’un homme qui a lu, décortiqué et appris par cœur (pourrait-on penser) la bibliographie de Carl Barks sur la vie de Picsou et ses canards de congénères. J’espère que la lecture de cet article saura vous donner envie de lire cette bande dessinée comme cette dernière m’a donné envie d’écrire cet article.

C’est à travers une anthologie chronologique qu’il retrace l’histoire de ce personnage emblématique qu’est Balthazar Picsou, la compilation The Life and Times of Scrooge McDuck en VO (on restera sur les traductions françaises dans un souci de clarté et de compréhension grand public), et recompose son passé. Plus de secrets désormais pour ce vieil homme aigri et richissime qui ne peut être désormais vu d’un mauvais œil car, bon sang, quelle vie !

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Couverture de l’édition lue et commentée

Don Rosa, architecte nostalgique

Né d’un projet de publier intégralement l’œuvre de Don Rosa en français, Glénat a sans hésiter mis les petits plats dans les grands en publiant La Grande épopée de Picsou, 7 tomes conséquents qui viendront combler les lecteurs canardophiles. Véritable fresque de la culture populaire Disney, les aventures de l’Oncle Picsou, Donald Duck et ses neveux Riri, Fifi et Loulou ne sont plus à présenter. Anthropomorphologie de rigueur pour une bande dessinée qui sous couvert d’animaux ne se gêne pas pour dénoncer et parodier l’Histoire de notre civilisation comme il se doit. Nous y reviendrons.

Mais d’abord concentrons nous sur le premier tome de cette épopée qui fait référence aux tout débuts de Picsou. Don Rosa, auteur prolifique de la maison Disney, le dit et le répète : il aime de tout son être l’héritage de Carl Barks, créateur des personnages principaux de l’univers des canards. Tellement qu’il va entreprendre la folle mission de recréer la vie de Picsou en recollant bout par bout des anecdotes glissées dans des bulles de dialogue. Ce faisant, il effectuera alors un véritable travail d’archiviste en cherchant toutes les informations possibles sur Picsou, qui rappelons-le, était un personnage secondaire du casting car rajouté après coup dans les histoires de Donald Duck (un vieil oncle oublié dans son manoir). Comment alors faire d’un personnage qui n’a pas forcément le gros rôle un protagoniste émérite, qui sait retenir l’attention et offrir matière à dessiner sur des centaines de pages ? Quand on possède le talent et le savoir de Don Rosa, c’est aussi simple à dire qu’à faire.

Généalogie des familles Mc Picsou, Duck et Ecoutum
Oui, on ne connaît pas le père des triplés !

L’édition du livre est exemplaire, un énorme travail éditorial est fait en amont pour nous régaler avec une préface de l’auteur sur son propre travail, des postfaces après chaque chapitre qui reviennent sur le procédé de création, en terme d’inspiration et références utilisées, un arbre généalogique des canards (une bien grande famille), des notes de publication avec un historique d’où et quand on a déjà pu lire ces histoires, etc. Une véritable anthologie que l’on parcourt avec plaisir et que l’on a du mal à refermer malgré que les pages défilent à toute vitesse. Car oui, Picsou et consort c’est surtout ça : une lecture digeste et agréable, ça se lit tout seul, ça se comprend très bien, et c’est pour ça qu’on a sans doute tous pu feuilleter ça dans notre jeunesse en conservant un bon souvenir.

Don Rosa, madeleine de Proust anatidae

Combien d’entre nous se rappellent des heures passées à lire durant notre enfance ? Combien sauront énumérer leurs lectures, dans le détail ? Pas moi, malgré ma bonne mémoire, et c’est fort bien regrettable. Mais une chose est certaine, j’ai lu du Disney en pagaille et j’ai d’excellents souvenirs d’étés passés à flâner au centre aéré avec des revues Picsou et Mickey entre les doigts. Tous ces personnages hauts en couleurs et créés, faut le dire, spécialement pour une lecture jeunesse, sont attachants et savent capter notre attention dès la première page. Grâce à un procédé narratif dynamique et une imagination foisonnante, ces bandes dessinées auront fait le bonheur de millions de personnes depuis leur création.

C’est pour cela qu’y revenir, 20 ans plus tard, avec un cerveau d’adulte, de l’expérience dans les pattes et un œil critique bien plus fin, c’était pas forcément chose aisée. Plein d’appréhension, je me suis quand même lancé car finalement si les gens n’en disent que du bien et que le monsieur Don Rosa a obtenu un Will Eisner Awards, c’est peut-être pas un hasard. Ce fut un véritable ascenseur émotionnel quand, dès les toutes premières pages, j’ai compris que ce que je lisais était tout bonnement génial. Cette façon de raconter une histoire avec plein de cases par page, de dessiner avec énormément de mouvement et d’expressivité, de créer ce fameux “souci du détail” en arrière-plan avec des micro-histoires et autres figurants plus vivants les uns que les autres : c’est dingue. Une réelle plongée en apnée dans nos souvenirs d’enfance lorsque on lisait ces mêmes histoires sans en attendre plus que ça, et surtout un regard qui rétrospectivement parlant après avoir lu des centaines d’autres bouquins est neuf et éveillé aux spécificités de l’œuvre.

La_Jeunesse_de_Picsou
Picsou roi du Klondike

Don Rosa, canardophile avéré

Le propre de La jeunesse de Picsou est, comme son nom l’indique, de nous raconter la jeunesse de Picsou. On commence alors à la fin du XIXe siècle avec un jeune Balthazar du clan McPicsou, entouré de ses parents et de deux sœurs cadettes, Matilda et Hortense (la future mère de Donald). Ils n’ont de leur clan qu’un vieux château qu’ils ne sauraient entretenir car ils sont littéralement fauchés comme les blés et ont un mal fou à joindre les deux bouts. Qu’à cela ne tienne, le petit Balthazar est plein de ressources et a une faim de réussite qui lui fera dévorer le monde entier. Mais pour commencer il se contentera de nettoyer les chaussures des passants pour quelques maigres pièces, et son père aidant, son premier client sera un coup monté pour lui apprendre une leçon : il sera payé avec une pièce de 10 centimes de dollar (le fameux sou-fétiche de Picsou), alors que la famille vit en Écosse.

Le premier sou de Balthazar
Oui, il y aura d’autres gens qui essaieront de profiter de toi…

Filouté mais pas découragé pour autant, notre protagoniste aux allures dickensiennes décide alors de partir pour l’Amérique et passe alors du pauvre écossais avec un nom à particule qui n’a pas un rond à l’immigré ambitieux qui n’a pas un rond non plus. Mais qui change de nom en se surnommant Buck Picsou, pour passer plus incognito parmi les américains et ainsi espérer un traitement égalitaire. De petits boulots en galères, il fera la connaissance de son oncle John McPicsou, de la désormais populaire famille Rapetou, brigands de pères en fils, et d’un tas de personnages historiques comme Théodore Roosevelt, alors pas encore président des États-Unis. En voyage à travers l’Amérique puis de pays en continents, Picsou va connaître des hauts comme des bas mais demeurera plutôt pauvre. En revanche ce qu’il ne gagne pas en argent il le gagne en expériences de vie et en savoir-faire, et c’est ce qui le rendra légendaire car il a vécu absolument de tout.

Tantôt cow-boy comme prospecteur d’or, il arpentera donc l’Amérique, l’Afrique et l’Australie pendant des années avant de remettre le pied sur le nouveau monde et s’installer au Canada pour ce qui sera un moment majeur de sa vie. Que dis-je, LE moment parmi tous. Picsou brave la nature impitoyable du Canada pendant plusieurs mois, se fabriquant un havre de paix mais surtout de travail dans un recoin immaculé. Et il finit par y trouver un filon d’or après avoir mis ses pattes sur une pépite à la taille inouïe qui fera instantanément de lui l’homme le plus riche du monde. Par la suite, sa fortune se consolidera et il deviendra un homme d’affaires sans pitié dévorant tout sur son passage jusqu’à terminer isolé de tout et de tous, reclus dans son manoir entouré de ses milliards de dollars. Jusqu’à ce que son neveu Donald soit invité pour un repas de Noël pas comme les autres qui réveillera l’aventurier dormant chez ce vieil homme qui a tout vu et tout vécu mais que personne ne semble croire. Fantôme pour certains, légende pour d’autres, les décennies auront eu raison de l’histoire de Picsou mais les trésors, eux, demeurent intacts. Et cette dernière histoire revisitée par Don Rosa n’est rien d’autre que la première apparition de Picsou dans l’univers de Donald.

Rien ne sera plus jamais pareil

Don Rosa, rêveur américain

Picsou est un personnage intéressant à étudier. Sa vie est une succession de phases qui vont s’aligner selon une logique bien huilée qui s’articule autour d’un désir flamboyant de ne plus être pauvre. Cette peur de l’échec, ce sentiment purement matérialiste de la réussite à travers l’accumulation de richesses (le coffre-fort géant rempli d’or, les entreprises, le sou fétiche), cette envie de toujours aller plus loin, d’être en compétition permanente avec le reste du monde : c’est Picsou. C’est pour cela que lorsqu’il a enfin atteint son objectif et qu’il est, très loin devant le reste, l’homme le plus riche du monde, il s’enfonce dans une retraite maussade et insipide. A travers le récit de son aventure, on voit que Picsou ne vit que par l’aventure et les efforts. Une épopée soulignée par une méritocratie qui dépeint le rêve américain avec brio car après tout il n’est rien d’autre qu’un de ces millions d’immigrés qui rêvent de réussite et commencent une nouvelle vie sur ce continent aux milles et une promesses en faisant table rase de leurs antécédents et origines. Et à force de tenter sa chance elle est enfin arrivée à lui, ce qui fait de lui ce qu’il est désormais.

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Le début des emmerdes pour Donald

L’ascension de Picsou comme travailleur puis entrepreneur est inversement proportionnelle à son investissement émotionnel familial. Au début, il ne jure que par sa famille et c’est pour eux qu’il quitte l’Écosse à seulement 12 ans, travaillant dur pendant des années et reversant de l’argent au foyer familial. Lorsqu’il revient voir sa famille une fois riche, sa mère n’est plus, son père est mourant et ses sœurs le suivent aux États-Unis, lassées d’une vie d’attente. Mais sans savoir que leur frère les ignorera pendant encore des décennies de dur labeur, accumulant fortunes et richesses. Elles feront leur vie, le petit village de Donaldville se fera ville grâce aux entreprises de Picsou et pendant que le coffre-fort géant se remplira d’or, le temps continuera de passer et de voir grandir les personnages qui seront les protagonistes de bien des aventures. Donald, Gontran Bonheur, les triplés, Daisy, Géo Trouvetout, etc. L’amour d’une époque de Picsou, Goldie O’Gilt de Klondike, est brièvement évoqué lorsque celui-ci se fait connaître pendant la fameuse ruée vers l’or qui le changera à jamais. Mais Picsou reste globalement seul. Face au monde et ses merveilles lors des voyages, face aux autres lors de sa perpétuelle compétition de qui sera le plus riche, face à sa famille qu’il choisit d’aider certes mais en les perdant de vue, et face à lui-même au final lorsqu’il réalise cette perte.

Le choix de Picsou
L’argent ou la famille ? Picsou a fait son choix.

Et alors que semble se terminer l’histoire de Balthazar Picsou, arrivent dans sa vie la désormais connue “bande à Picsou”, son neveu et les triplés, pour refaire battre ce cœur qui jamais n’a cessé de rêver. La fin n’est que le commencement d’une deuxième vie, un peu plus rouillée certes, mais ô combien intéressante car enfin Picsou est entouré de ce qui lui a fait défaut pendant bien trop longtemps : une famille.

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3 réflexions sur “La jeunesse de Picsou – Don Rosa, archiviste de l’enfance

  1. Cet article tombe juste à temps pour moi étant donné que j’ai lu ce premier volume il n’y a vraiment pas longtemps. Je ne connais pas très bien tout cet univers (j’ai lu quelques BD quand j’étais jeune, mais pas tant que ça, et j’ai beaucoup oublié) et je suis a priori plus attirée par la série de Carl Barks (parue aussi chez Glénat du coup) mais j’ai quand même eu la curiosité de me pencher sur la version de Don Rosa.
    Le travail que Don Rosa a fourni est vraiment énorme et j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce premier volume (et puis je compte bien poursuivre ma lecture avec les suivants). Je suis d’accord avec toi, l’édition est vraiment belle et bien complète. Je pense que pour les collectionneurs et/ou fans, c’est une belle édition à avoir sur ses étagères :)
    Tu décris tout très bien, j’espère aussi que ton article donnera envie à d’autres de (re)découvrir cette oeuvre, même si j’en doute pas trop !

  2. Bon résumé de la Jeunesse de Picsou!
    Juste une petite correction: la pépite « œuf d’oie » l’a rendu riche, mais pas le plus riche, vu que dans l’épisode 11 il était encore tout en bas dans le classement des 100 plus riches.
    Les BD de Don Rosa sont extrêmement inspirantes. Pour ma part, j’ai une flopée d’idées d’articles en rapport avec Picsou alors que mon blog n’est pas censé lui être particulièrement consacré, mais comme il le dirait lui-même, quand on trouve le bon filon, on l’exploite! Après avoir lu et relu les BD en français et les avoir re-lues et re-relues en anglais, le nouvel horizon est le décorticage, le dépassement des histoires.

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