Le Mbira Nyunga Nyunga : à fleur d’acier

En rangeant mes affaires, je suis retombé sur ceci :

 

Mon vieux mbira nyunga nyunga. Késako, me direz-vous ?

Si je vous demande de me citer un instrument traditionnel d’Afrique, plusieurs mentionneront l’incontournable (voire insupportable lorsqu’il est mal employé) djembé. De fait, notre inconscient collectif tend à croire que la musique africaine se résume à des percussions accompagnant quelques instruments à cordes. Mais, comme souvent, ce continent est mésestimé sur bien des aspects culturels et retrouver mon instrument est une bonne occasion d’y remédier modestement.

(En revanche, n’attendez pas de ma part une démonstration vidéo : mes ongles sont trop courts et mes phalanges sacrément rouillées…)

Encore inconnu il y a un demi-siècle, le mbira (ou piano à pouces) est un instrument-phare en Afrique et se joue uniquement avec les pouces et les index, notamment les ongles. Il prend différentes formes et sonorités (modèles à 8, 15 ou 25 lamelles) selon les régions ou les choix musicaux des praticiens. Le nyunga nyunga, du nom de la communauté l’ayant conçu, est un support musical aux mythes et légendes de l’est du Zimbabwe et du Mozambique.

Au début des années 1960, Jege Tapera, un musicien zimbabwéen, redécouvre cet instrument du XIXe siècle lors d’un séjour au Mozambique. De sa prospection sur le terrain, d’expériences sur le mbira et de témoignages des adeptes, Jege se lança dans la construction d’un nouveau type de mbira doté de 15 lamelles métalliques et réparties sur deux rangées. Il le présenta ensuite au Kwanongoma College de Bulawayo (Zimbabwe) qui en fit vite son fer de lance dans le divertissement.

L’instrument est composé d’une planche en bois épaisse que l’on nomme table d’harmonie et sur laquelle sont disposés plusieurs éléments métalliques issus de la récupération (ressorts à matelas, clous, capsules de bouteilles, pièces de voitures, etc.). Les lamelles, qui inscrivent l’instrument dans la catégorie des lamellophones, sont coincées entre un chevalet (pièce en métal rectangulaire placée à la verticale de la table) et d’une barre de pression pour éviter un jeu des lamelles qui désaccorderaient l’instrument. Souvent, ces instruments sont placés dans des demi-calebasses, faisant office de caisse de résonance, ou dans des boîtes en contreplaqué verni pour une sonorité plus riche. L’accord des tons se fait à l’oreille. Il n’existe pas de solfège pour pratiquer le mbira, (au minimum un apprentissage dans son maniement général) : chacun, selon sa convenance, peut lui conférer une plus grande palette de sons graves ou aigus. Plus la lamelle est longue, plus la note est grave et inversement.

L’usage du mbira s’applique davantage à un répertoire de chansons traditionnelles qu’à des créations personnelles (ou des détournements pour épater ses collègues de bureau en reprenant The Imperial March). Une œuvre musicale requiert au minimum deux mbira, accompagnés parfois de hochets en calebasse et d’un chœur. Manier le mbira est un savoir qui se transmet par voie orale et le système de notation des différentes lamelles peut s’effectuer mnémotechniquement par des chiffres pairs et impairs inscrits au feutre ou au moyen de pastilles colorées.

Sous ses multiples formes, le mbira est un précieux indicateur de l’évolution interne des cultures musicales africaines. Les témoignages de certains missionnaires et explorateurs, quand ils ne sont pas hostiles, confirment la qualité de l’émotion collective qu’il suscite, comparant volontiers le son du mbira à la cithare ou au clavecin. A la différence de beaucoup d’autres formes de musique sociale africaine, le mbira n’est pas un instrument de cour mais une véritable musique du peuple. Le respect dont jouissent ses exécutants au sein de leur communauté, et l’appréciation dont leur art est l’objet, les présentent comme les médiateurs artistiques auprès de l’autre monde. Leur disponibilité et leurs compétences en font le symbole de la cohésion ethnique au cours d’une période de violents bouleversements lors de la décolonisation des années 1960.

Le rôle d’intégrateur sociale de la musique est resté l’aspect le plus caractéristique de la vie culturelle sur le continent africain. Intercesseur spirituel ou amuseur, historien (voire courtisan au service d’une classe privilégiée), le musicien occupe une place prépondérante à la transmission des savoirs de tout un continent.

Pour en savoir davantage sur l’usage général du mbira, écoutez l’excellent reportage diffusé sur France Musique en 2015 (notamment cette montée chamanique à 23’20 »).

D’s©

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3 réflexions sur “Le Mbira Nyunga Nyunga : à fleur d’acier

  1. Hélène

    Superbe instrument ! En Afrique les griots nous racontaient des contes le soir, accompagnés de cet instrument ! Saurais-tu si cet instrument existe en Asie ?

    1. Oh, c’est intéressant ! Te souviens-tu de la nature des contes qui étaient narrés ? Quant à ton interrogation, je ne pense pas. C’est un instrument typiquement africain. Toutefois, il n’est pas impossible qu’un lamellophone équivalent au mbira puisse exister en Asie, ne serait-ce que d’un point de vue purement musical.

      D’s©

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