Enwyn

Chronique : Éocène de Pollux

Après Da Jackson 8 qui ressemblait plus à un reliquat prenant la poussière dans un disque dur qu’à un réel projet structuré et pensé, Pollux revient une nouvelle fois en solo avec un album mûrement réfléchi et travaillé : Éocène. Étymologiquement, le terme signifie l’aube nouvelle d’une ère en approche. En intitulant respectivement « Aube » et « Aurore » la première et dernière piste du projet, Pollux ne fait pas dans l’inextricable. L’idée est claire : c’est le commencement de quelque chose, dont lui seul a la réponse.

« Aube » cristallise et définit les préoccupations du rappeur qui seront parsemées au fil du projet : les femmes, sa tristesse vis-à-vis du monde et qui emmène la troisième, celle d’un avenir meilleur qui se profile au loin. « Et les hommes font les hommes et les femmes. Et les femmes font les hommes et les flammes ». Son amour pour les femmes est sans égal. Sa peur d’elles aussi. Au milieu de ça, il reste le vide charmeur. « Il y a des pensées et des couleurs dans ce vide aimant ». Sa tristesse pourrait venir de là : « La douleur, c’est le vide » comme disait un certain moraliste au mal de tête. « J’me suis perdu dans le vide de la salle/J’me suis retrouvé à la ‘zik ». Il y a donc aussi le vide positif, celui qui nous amène à ce qu’on pourrait être au monde de mieux pour soi : un artiste et faire de sa musique une catharsis libératrice. Un dévoilement de soi-même, un mal pour un bien. Toutefois, Pollux sait prendre de la hauteur sur ses états d’âme, tel un albatros dont le devoir est d’alerter ses persécuteurs des périls à l’horizon. Alors il avertit des dangers de l’Histoire dénaturée et de la lucidité assommante mais qui est quand même préférable au cloisonnement stupéfiant. »J’me sens comme un enfant qu’on censure ». Pollux est fier. Fier de ce qu’il est. Donc il le dit – dès la première piste, comme une sorte d’urgence à exprimer, trop longtemps brimée – à travers une légende sud-africaine du gospel : Lundi. « I’m an African. I owe my beings to the hills […] the seas and the ever-changing seasons that define the face of our native-land ». Il n’oublie pas ce qu’il est, il respecte l’Afrique et est fier d’en être. Cette fierté semble ainsi être une des bases de ce nouveau monde qui porte le fameux espoir d’un avenir meilleur. Tout est politique, sa musique aussi. Il va au studio comme au champ de bataille, quitte à y laisser du sang sur le vinyle.

Le jeune Lillois n’échappe pas au poncif du comparatif de la femme à la nature – dont la cover nous mettait déjà sur la piste – et cela reste pourtant terriblement efficace. On en viendrait même à penser que ça en est le point central de sa musique tant la frontière entre ses pensées sur la femme et ses états d’âme est ténue. Point central. Au sens littéral du terme. L’interlude fait office de pierre angulaire de l’album, alors quoi de plus normal que de l’appeler « Fleur » et d’y raconter sa relation avec une jeune espagnole – rencontrée durant son séjour aux États-Unis – dont nous entendons une de leur conversations dans la seconde partie de la piste. « Relation épistolaire ». Relation marquante, en tout cas suffisamment pour devoir y revenir et y consacrer un interlude laissant la continuité des pistes de l’album en suspension – en suspension comme le temps passé dans ce bar avec elle -, un ultime dévoilement pour nous laisser entrevoir sa plus importante vérité. L’envie de sexe est là mais ça passe bien après le reste. Une fleur en guise de dernière muse qui éclipse toutes les autres femmes – en même temps que leurs supposés méfaits. « Suffit d’une femme pour changer un homme, paraît-il ». Comme si elle était la réponse à toutes ses questions. Ou qui au contraire en pose davantage.

De son passage aux États-Unis où il y a passé 6 mois, il en reste une maturité musicale et de l’audace. Éocène est parsemé de pistes en deux parties, coupées par un silence ou changement de cassette réunissant deux univers afin que l’alchimie fonctionne. Ici et là-bas. France et États-Unis. « Je t’imagine comme fleur perdue dans forêt ». Réalité. « Elle apparaît comme un ange et nos deux corps se mélangent ». Attente. Le dernier son où Pollux rappe dans le projet, sobrement intitulé « Moi et le sample », donne les dernières clés de compréhension. Un long silence scinde ce morceau en deux parties. « Merci musique car tu combles le manque ». Il y a eu le vide puis la musique est venue panser les plaies mais la dernière mesure a été posée. Alors il reprend ses droits. Retour au vide. Puis vient l’orage et la pluie en guise d’introduction à la seconde partie du morceau : ultime manifestation de la nature qui n’a plus besoin de mots ni plus d’explications qu’elle-même. Vient alors le temps de son homologue anglais et seul featuring de poser le dernier couplet de l’album. Celui-ci martèle « I see you », contrastant avec « Les yeux ouverts, je suis fasciné par ce que je vois même si ce n’est pas ce que je crois » de Pollux. Cocasse.

La dernière piste de l’album intitulée « Aurore » est uniquement instrumentale. « Le vide m’attire, j’en ai pas l’air ». Il nous avait prévenu dès le premier morceau. L’aurore d’une nouvelle ère débute avec un sample : il y a la musique puis plus rien d’autre.

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1 réflexion au sujet de “Chronique : Éocène de Pollux”

  1. Merci pour cet article.. on parle souvent de l’inscription du rap dans l’histoire des arts à travers l’égotisme comme renversement du lyrique.. on n’insiste pas assez sur d’autres types d’inscription (l’album pensé comme voyage, comme unité, la référence à la nature, le blason amoureux..) merci pour ta proposition..

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