Gare au manga

Le Top 3 Manga – Hiver 2018

J’inaugure à travers cet article une petite sélection personnelle de mangas pour lesquels j’ai eu un énorme coup de cœur. Dans ce classement subjectif, je vais mettre en avant chaque trimestre trois nouveautés que j’ai particulièrement adorées. Qu’elles soient médiatiques ou plus confidentielles, mon seul critère de choix est l’affection que je porte à ces œuvres. Pour l’heure on débute ce premier Top 3 trimestriel comprenant des mangas dont le premier tome est sorti en France entre janvier et mars. Au programme du jour : homosexualité, magie et vampirisme !

Bisou Rose


🥉 Éclat(s) d’âme de Yuhki Kamatani

éclat(s) d'âme manga
Édition : Akata / Traduction : Aurélien Estager

Connu en France pour Nabari, c’est loin de l’univers foisonnant de ninjas qui lui tient tant à cœur que Yuhki Kamatani effectue son retour dans les librairies françaises. Avec Éclat(s) d’âme, l’artiste est attendu au tournant en proposant un récit plus intimiste dont la promesse est d’aborder des sujets comme l’homosexualité ou encore l’identité de genre.

« Deux jours avant les vacances d’été, je crois que je suis mort. »

Tout débute lorsque Tasuku, complètement paniqué, pense à se suicider du bord d’une falaise. Effectivement, l’homosexualité du jeune homme vient d’être révélée au grand jour par ses camarades de classe qui ont découvert une vidéo porno gay sur son téléphone. Le jugement des autres ne se fait pas attendre, Tasuku reçoit de plein fouet des paroles blessantes de la part de ses amis. Craignant que la nouvelle ne parvienne jusqu’à sa famille, l’adolescent est pris d’idées noires… En très peu de pages, Yuhki Kamatani nous dévoile avec tension comment les mots peuvent faire plus mal que les poings, comment l’homophobie peut conduire au suicide.

Eclats d'âme tome 1.jpg

Si le titre semble présenter la manière dont un personnage vit son homosexualité un peu comme des titres tels que Le mari de mon frère ou encore Love my Life, il se dégage cependant très vite un doux parfum mystique. Au moment de se suicider, Tasuku fait la rencontre de l’hôte, qui saute dans le vide avant lui… Courant signaler le suicide, le protagoniste entre dans un foyer dans lequel l’hôte apparaît comme si de rien n’était. Un peu à la manière de la boutique des souhaits de Yuko dans xxx Holic dont on ne trouve l’entrée que si on en a besoin, c’est le destin qui a poussé Tasuku à franchir le seuil de cette porte au moment où il en avait le plus la nécessité. Loin d’être un commerce magique, il s’agit en réalité d’un salon de discussion dans lequel se réunissent des personnes LGBT.

Mettant l’accent sur l’acceptation de sa propre sexualité sous un fond fantastique, Éclat(s) d’âme se rapproche au final de L’infirmerie après les cours dans le parcours initiatique qu’il présente. Le titre ne s’arrête donc pas à l’homophobie et à la présentation de personnages gays et lesbiens dans le but d’émouvoir ou même d’informer le lecteur. Il y a un enjeu plus important derrière le propos, celui de montrer Tasuku découvrir sa propre sexualité et s’affirmer à travers ses expériences de vie et ses échanges avec des personnes concernées.

Toujours comme L’infirmerie après les cours, Éclat(s) d’âme marque par la puissance de ses dessins. Un peu moins empreint de surréalisme que son aîné, le titre s’appuie sur de nombreuses métaphores visuelles ou narratives et des scènes fortes comme celle où Tasuku éclate en morceaux tel un miroir qui se brise, reflétant des réminiscences du garçon dont il est amoureux. L’artiste joue aussi avec un langage propre à la bande dessinée pour nous transmettre des émotions. On pense évidemment à la sensation de malaise lorsque l’homosexualité de Tasuku est évoquée en salle de classe qui est accentuée par l’intérieur des cases se tordant jusqu’à devenir vertigineux. Inversement, les moments plus agréables sont aussi soulignés. C’est le cas notamment lorsque Rêves d’hiver de Tchaïkovski cocoone littéralement le protagoniste qui se repose dans le salon de discussion…

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Yuhki Kamatani signe donc une œuvre essentielle, le genre de manga pouvant changer la vie du lecteur qui s’y plonge. Comme Tasuku, il est aisé de prendre conscience qu’on n’est pas seul à la découverte de cette histoire. Plus qu’une ode à la tolérance, l’auteur nous convie à accepter nos désirs et à s’ouvrir aux autres. S’il n’est pas évident de trouver des soutiens dans la réalité, les personnages d’Éclat(s) d’âme permettent de s’extirper au moins le temps de sa lecture d’une solitude corrosive.

🥈 L’atelier des Sorciers de Kamome Shirahama

L'atelier des sorcies manga
Édition : Pika / Traduction : Fédoua Lamodière

Porté par des œuvres telles que L’Enfant et le Maudit, L’ère des Cristaux ou encore To Your Eternity, on peut affirmer sans mal que le domaine de l’imaginaire se tient à merveille dans le monde du manga. En la présence de L’atelier des Sorciers, le genre fantastique nous offre une nouvelle incursion dans un univers enchanteur.

« La magie est un miracle qui colore le monde. »

Rêvant de devenir sorcière, la jeune Coco n’a malheureusement aucune prédisposition pour la magie. Seulement un jour, alors qu’un sorcier est de visite dans son village, elle perce son secret : pour lancer des sorts, il suffit de les dessiner. S’entraînant en cachette, elle retranscrit sans le savoir un puissant et dangereux maléfice interdit qui pétrifie sa mère. Suite à cela, le sorcier Kieffrey la prend sous son aile et la ramène à son atelier afin qu’elle se forme à la magie avec d’autres sorcières en herbe.

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Si l’idée de départ d’une fillette sans pouvoir admise au sein d’une école de magie peut évoquer L’académie Alice, on s’en éloigne diamétralement tant le ton diffère. Loin d’être perçue comme un pouvoir, la sorcellerie est une mystérieuse force à la portée de tous mais dont le secret reste caché. C’est dans cet univers que Coco se donne les moyens de vivre son rêve et devient apprentie sorcière. Kamome Shirahama narre donc à travers son œuvre le parcours initiatique d’une adorable gamine devenant actrice d’un monde aussi merveilleux que dangereux. Influencé par la culture occidentale, et pas seulement par Harry Potter dont il se détache aisément, c’est d’ailleurs la richesse de son environnement qui contribue à rendre L’atelier des Sorciers si enchanteur. À base de costumes sublimes, de décors impressionnants et de pentacles magiques, la touche ésotérique apportée par l’autrice est suffisamment marquante pour imprégner notre imaginaire.

Difficile de passer à côté de L’atelier des Sorciers tant les diverses illustrations diffusées depuis le début de sa publication japonaise attirent l’œil. Kamome Shirahama semble parfaitement à l’aise dans l’exercice et pour cause, avant même de débuter son manga, elle réalisait des couvertures alternatives de comics. Si les premières pages laissent imaginer un manga pensé comme une succession d’illustrations, on s’éloigne assez vite de ce que propose une série aussi audacieuse que L’Enfant et le Maudit. Pour autant le style de la dessinatrice resplendit tout au long de l’aventure. Cela passe certes par son trait déjà habile mais aussi par ses quelques idées de mises en scène et de découpages mettant en valeur l’univers ou les personnages de la série.

atelier des sorciers pika

Dire que L’atelier des Sorciers est œuvre magique relèverait d’une formule peu inspirée, et pourtant le sortilège de Kamome Shirahama est si prodigieux qu’il pourrait enchanter quiconque ose y poser les yeux. Aussi mignon qu’il est émouvant, l’intrigant voyage de Coco fascine par sa propre mythologie qui nous convie à ouvrir les portes de notre imagination.

🥇 Happiness de Shuzo Oshimi

Happiness manga
Édition : Pika / Traduction : Thibaud Desbief

Après avoir exploré la psychologie et les désirs d’adolescents à travers Dans l’intimité de Marie et Les Fleurs du Mal, Shuzo Oshimi effectue son grand retour au manga fantastique. Cette fois, il affûte ses crayons afin de s’attaquer au mythe du vampire tout en restant fidèle aux thématiques qui parcourent sa bibliographie depuis des années.

« Tu veux que je te laisse mourir ? Ou alors tu préfères devenir comme moi ? »

Lycéen comme il en existe tant d’autres, Makoto ne brille ni par sa personnalité ni par sa force de caractère. Se faisant même victimiser en classe, il mène tant bien que mal un quotidien ordinaire. Un soir, alors qu’il se promène à vélo, une femme lui bondit dessus le mord dans le cou jusqu’au sang. Choisissant de vivre, le jeune homme se mue alors en vampire.

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Nous ayant offert des chefs d’œuvre de Les lamentations de l’agneau à Vampyre,  les mangas sur les assoiffés de sang ne manquent généralement pas de mordant. C’est le cas du bébé de Shuzo Oshimi dont la banalité du quotidien du protagoniste périclite en même temps qu’il se métamorphose. Dans Happiness, le vampirisme fait office de métaphore des mutations liées à l’adolescence : confronté à des pulsions qu’il essaie de réprouver, le comportement de Makoto change peu à peu. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’il s’affirme et que sa libération laisse entrevoir sa véritable personnalité. Comme c’était déjà le cas dans Les Fleurs du Mal, Shuzo Oshimi nous montre quelle profondeur peut cacher le plus ordinaire des lycéens.

Souvent comparé à Inio Asano, Shuzo Oshimi s’éloigne une fois de plus de l’auteur de Bonne nuit Punpun tant il aborde un type de personnage dans un contexte très différent. Happiness est un manga qui traite de l’adolescence comme une période en mouvement. L’auteur met en place son récit sans rien cacher des sentiments éprouvés à cet âge, même les plus pervers. L’exemple le plus flagrant est la soif de sang ressentie par Makoto provenant des règles de sa camarade de classe. Pouvant être qualifiée de malsaine, l’œuvre est bien plus pertinente que cela tant elle explicite des pulsions à la fois incontrôlées et moralement interdites sous le prisme du vampirisme.

Si Happiness marque autant les esprits, c’est aussi et surtout parce que l’art de son dessinateur atteint des sommets. Ses hachures envoûtantes, ses onomatopées marquantes, ses compositions qui se déforment, ses cases qui suintent… autant de merveilles à retrouver au fil des pages du manga. De base formel, le cadre du manga est souvent rattrapé par les vertiges graphiques hallucinants de Shuzo Oshimi jusqu’à nous rappeler La nuit étoilée de Van Gogh. À travers aussi bien la mise en scène que le trait de l’artiste, on se confronte aux pulsions que Makoto tente de contrôler comme si on les vivait.

happiness manga pika

Il fait nul doute que Happiness est une œuvre maîtresse sur le vampirisme et de la bibliographie de son auteur. Shuzo Oshimi effectue un retour gagnant au récit fantastique, genre qu’il affectionne quand bien même il l’avait laissé de côté avec ses deux précédents mangas. C’est en puisant dans ses thèmes fétiches et en franchissant un nouveau palier esthétique qu’il parvient à nous livrer une fascinante incursion dans le monde des vampires.


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