Gare au manga

Analyse d’une séquence de Yuyu Hakusho : Lorsque la tension se mue en douceur

Bien avant Hunter x Hunter, Yoshihiro Togashi a rencontré un succès flamboyant avec Yuyu Hakusho. Cette série débutée en 1990 dans les pages du Weekly Shonen Jump s’est imposée en l’espace de 19 tomes et 4 ans de publication comme l’un des plus grands classiques du magazine. Le manga est arrivé très tôt en France, puisqu’il a été publié dès 1997 par les éditions Kana.

analyse yuyu hakusho - nostroblog

Cet article n’a pas pour vocation de présenter Yuyu Hakusho mais plutôt d’en analyser un extrait de seulement quatre pages. Se déroulant dans le second volume du manga, cette séquence met en scène Yusuke et Keiko. Elle est particulièrement intéressante car elle témoigne de la virtuosité de Yoshihiro Togashi dans le découpage de cases ainsi que l’art du cadrage. Tout le talent de l’auteur pour la narration purement visuelle est alors mis en lumière. La séquence en question sera sortie de son contexte étant donné que son intérêt dépasse le cadre du récit de Yuyu Hakusho.

Planche 1

yuyu hakusho - planche 1

Les plans sur les chaussures de Keiko balancées sur le sol au moment de rentrer dans l’appartement et l’horloge qui tourne, dépassant l’heure fatidique, témoignent de l’intensité de la scène. On est dans la précipitation et chaque seconde compte. Pourtant Yoshihiro Togashi va accompagner cette tension d’une douceur envoûtante. Cela débute par le baiser de Keiko à Yusuke, en position de Belle au bois dormant. Il est divisé en deux cases. La première est verticale et fine. Centrale dans la planche, elle fait le liant entre la partie supérieure et la partie inférieure de celle-ci. La seconde vignette occupe quant à elle l’entièreté du niveau inférieur de la planche. Le plan s’éloigne du visage des amoureux, apportant beaucoup de pudeur à l’acte. Cadrant le lit sur lequel Yusuke est allongé en plan d’ensemble et blanchissant le reste de la pièce, l’auteur ajoute de la douceur à la scène. Une accalmie apparaît alors sans pour autant que la tension ne s’évapore. Ni le lecteur ni Keiko ne connaît le sort de Yusuke à cet instant.

Planche 2

yuyu hakusho - planche 2

Divisée en trois lignes de cases, la seconde planche est sans aucun doute celle au sein de laquelle la tension est la plus palpable. Le découpage de Yoshihiro Togashi est loin d’y être étranger. À ce sujet, la première ligne introduit l’action de la séquence : scindée en trois vignettes, elle présente les personnages et leur rôle. La première appuie sur l’expression paniquée de Keiko tandis que la troisième dévoile le visage inconscient de Yusuke. Entre les deux, on observe le rapprochement entre les protagonistes sur le cadre du lit. C’est ici que l’auteur effectue un coup de génie esthétique, rendant les planches 2 et 3 sublimes au regard, mais pas seulement. La virtuosité du découpage sert le langage instauré par le dessin. Rappelons que la bande dessinée est un art visuel et qu’à l’instar du cinéma ou du jeu vidéo, sa narration est également graphique. Réputé pour être un auteur bavard, Yoshihiro Togashi nous rappelle alors qu’il maîtrise également les techniques visuelles de narration.

L’artiste enchaîne trois cases de dimensions identiques représentant le visage de Yusuke. Ces trois vignettes sont composées d’images fixes, c’est à dire qu’il n’y a pas de mouvement au sein même de la case. L’animation se déroule à travers le seul enchaînement des cases, on en déduit donc que la temporalité est effective seulement au moment de l’espace blanc séparant les cases. Durant ce plan en trois actes, seule l’aura blanche autour de Yusuke change. Elle se réduit peu à peu. Croyant que le jeune homme a rendu l’âme, il s’ensuit un gros plan sur un profil du visage de Keiko commençant à pleurer. La partie inférieure de la planche montre dans un premier temps la jeune fille s’inquiéter du sort de Yusuke. Ensuite l’auteur utilise à nouveau le même procédé de succession de trois images qui s’animent entre elles, à quelques détails près. Si la séquence précédente se lisait de droite à gauche, celle-ci se découvre de haut en bas. Outre l’aspect esthétique, cela influe sur le regard du lecteur qui est contraint de baisser les yeux pour lire comme s’il se résignait lui aussi au sort du Yusuke. C’est d’ailleurs ce que montre la première case de cet enchaînement vertical, en s’appuyant sur le visage triste de la jeune fille. À travers l’animation on découvre ainsi en trois temps le changement d’expression de Keiko, qui se montre surprise au moment de la dernière case de la planche. Au moment où la tension commençait à s’amenuiser pour laisser place au drame, une touche de suspense en fin de page la ravive.

Avant de passer à la suite, il est nécessaire d’évoquer le rythme de cette planche. Car Yoshihiro Togashi nous dicte un tempo très particulier dans lequel la majorité des cases est hors du temps. Pour autant, elles s’enchaînent assez rapidement à la lecture puisque c’est ainsi qu’est créée l’animation par l’artiste. Un peu à la manière de croches suivies d’une blanche, cela évoque une certaine musicalité.

Planche 3

yuyu hakusho - planche 3.jpg

Si on a vu précédemment deux sublimes successions de trois images fixes, Yoshihiro Togashi frappe encore plus fort dès le début de cette page en proposant un découpage du même genre mais cette fois-ci en six cases. Prenant tout l’horizon de la partie supérieure de la planche, ces longues vignettes verticales s’inscrivent dans la continuité du travail décrit antérieurement. On aperçoit cette fois-ci Yusuke non plus dans l’obscurité mais dans la lumière. Auréolé d’une aura à la fois douce et mystique qu’on pourrait qualifier d’angélique, il accomplit l’action de se relever. Le cadre ne change pas entre les six cases, il est fixe. C’est le personnage seul qui bouge non pas au cœur des cases donc mais bel et bien dans l’espace blanc séparant les vignettes. Lors de la sixième case, Yusuke se relève jusqu’à être hors cadre, ce qui fait office de transition. La ligne suivante est donc composée d’une unique case horizontale dans laquelle le jeune homme se redresse devant son amoureuse. Durant ce plan rapproché taille, le lecteur voit Yusuke de face et Keiko de dos. C’est ce qui constitue le champ.

La partie inférieure de la planche est composée d’une grande case, elle-même surplombée de deux petites vignettes horizontales se faisant face. En très gros plan, la première nous dévoile enfin le visage de Keiko témoin du retour à la vie de Yusuke tandis que la seconde insiste sur le regard de ce dernier. La case principale est quant à elle cadrée en plan rapproché poitrine toujours en champ, c’est à dire qu’on a effectué un mouvement de zoom avant par rapport à l’angle de la septième case de la planche. Contrairement à un gros plan, le plan rapproché poitrine permet de garder Keiko dans le cadre, ce qui induit que le ressenti du lecteur est sensiblement le même que celui de la collégienne. De plus, cela permet de mettre en lumière le bras de Yusuke et notamment son doigt picorant sa joue. Cette scène lui confère alors un air presque gêné, brisant toute la tension avec une douceur intensifiée par les trames et le jeu de lumière.

Planche 4

yuyu hakusho - planche 4.jpg

Scindée en deux cases, elle conclut la séquence de fort belle manière. Tout d’abord, Yoshihiro Togashi passe le cadre en contre-champ. Il dessine alors Keiko seule en gros plan afin de mieux faire passer ses émotions au lecteur. On se focalise alors sur l’état de la jeune fille, ce moment de surprise entre la tristesse et la joie, accentué par l’arrière-plan gribouillé de noir et auréolé de trames. La seconde et dernière case, dénuée d’onomatopée, nous montre Keiko s’étant jetée dans les bras de Yusuke. Prenant la majeure partie de la planche, elle est la véritable conclusion de ce passage fort en émotions. Pour la première fois depuis qu’il s’est effacé au moment de la scène du baiser, le décor est dessiné entièrement. Cela marque la baisse de la tension bien évidemment, mais il s’agit également d’un symbole témoignant du retour sur Terre de Yusuke.

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2 réflexions au sujet de “Analyse d’une séquence de Yuyu Hakusho : Lorsque la tension se mue en douceur”

  1. Quel bel article qui souligne à la perfection le talent d’un grand mangaka. Ceux qui affirment qu’il ne sait pas dessiner n’ont plus rien à dire héhé. J’aime énormément te lire sur ce type d’article, on sent toute l’immense passion derrière et un lecteur confirmé.

    1. Merci ! Et c’est vrai que même en dehors de la mise en scène, il est l’un des dessinateurs les plus techniques du magazine. Il ne faut pas vraiment prêter d’attention à ce genre de propos basés sur des nemu publiés dans le magazine (et redessiné en relié) et des expérimentations concernant le dessin numérique.

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