Galatruc

Trois mangas pour (vraiment) grandir

C’est la rentrée, et vous en entendez parler partout, et je ne ferai pas exception cette année ! Articles sur articles, médias sur médias enchaîne les sujets sur les écoliers de retour à l’école et les travailleurs de retour au travail ; comme articles sur articles et médias sur médias enchaînait à propos du bac en juin. Mais qu’est-il arrivé à ces mêmes élèves de terminale qui rentreront dans le supérieur – ou dans la vie active entre temps ? Cette étape (c’est-à-dire l’obtention du bac ou n’importe quelle « graduation » équivalente) est toujours présentée comme un rite de passage et une transition majeure dans l’immense majorité des productions culturelles qui la mentionnent. L’univers du lycée est très prisé dans la culture populaire en général, mais aussi et peut être tout spécialement dans ce qui nous intéresse : les mangas et les animes. Cependant, lorsqu’il est le cadre principal il est très souvent soigneusement délimité, et peu de scènes sont situées dans « l’après », que ce soit l’enseignement supérieur ou les débuts de la vie active : les personnages qui sortent de ce cadre disparaissent, et la chronologie de ces histoires survit rarement aux remises de diplôme.

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Mais qu’y a-t-il donc ensuite ? Si les histoires lycéennes sont très populaires, il est plus difficile d’en trouver ayant l’université ou les premiers travaux comme sujet, en tout cas pas directement après le lycée. Les premières années de la vie de jeunes adultes s’en trouvent alors souvent mystifiées, des images assez opposées oscillent, floues, entre les jeunes fêtards ou les intellos qui s’endorment dans les B.U.

Pourtant, ici on sait bien que s’il y a un sujet qui nous intéresse, il y a toujours un super manga caché quelque part qui en parle bien. Et sur le thème de la transition entre le lycée et la vie de jeune adulte, j’en ai justement trouvé trois qui mérite d’être lus !

Piece est un manga shojo d’Hinako Ashihara, paru en 2012 chez Kana, au thème peu commun : à la fin de sa première année d’université, Suga Mizuho est conviée à l’enterrement d’une ancienne camarade de lycée. Elle ne connaissait que très peu la défunte mais se retrouvera la première impliquée dans une longue et difficile enquête sur la vie de cette camarade si discrète. La mangaka annonce dès la première page qu’elle a voulu créer « un manga pour vibrer plutôt que pour réfléchir », et c’est un pari largement réussi.

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version française du manga

L’histoire fait des aller-retours très réguliers entre le présent des étudiants, et le passé des lycéens, détruisant au fur et à mesure le mythe de la séparation : les gens ne changent que lentement, les mémoires sont encore fraîches, les départs ne sont pas définitifs… Les regrets prennent une place importante dans ce récit, sans être non plus insurmontables. Chaque personnage regrette, des petites choses en ayant entraîné de plus grandes, mais chaque personnage avance avec ses regrets, s’en accommode et leur fait une place dans sa vie. Car l’autrice ne nie pas les changements de la vie de jeune adulte non plus : l’autonomie et les expériences accumulées prennent de plus en plus de place dans les réflexions des personnages, qui en pèsent les bons et les mauvais côtés. Que faire de celle nouvelle individualité ? Comment rester proche des autres quand l’environnement ne nous y conditionne plus ? A travers le personnage de Suga, une jeune femme maladroite et taciturne, la mangaka pose la question de la communication. Suga doit trouver la bonne distance, sans se mettre non plus trop de barrières, pour s’épanouir ; et que ce soit avec son ex Narumi, sa meilleure amie Remi, ou son petit copain actuel Sumiyoshi… Éviter de blesser les autres et de se blesser soi-même en sachant poser les limites de son intimité est un des grands thèmes de ce manga.

Si ces thèmes fonctionnent aussi bien ici, c’est aussi grâce aux personnages, qui sont peu flamboyants mais au contraire souvent réservés, froids, presque « ternes ». La majorité sont peu sociables ou tout simplement pudiques, et le personnage principal, Suga, est étonnamment froid, ce qui crée un calme mélancolique. Et dans ce calme, l’autrice trouve plus d’espace pour soigner les détails des différents caractères, chaque personnage à un comportement, des tics parfois, plus vrai que nature, et on sait même y retrouver notre entourage. L’autrice le dit elle-même : il n’y a pas de héro dans cette histoire, tous les personnages sont imparfaits, font tous preuve de morale discutable à un moment ou à un autre. Ils se font du mal les uns aux autres, mais l’autrice présente des perspectives très plurielles, sur un large éventail de sujets. En effet Piece est aussi une œuvre décomplexée, qui n’a pas peur de désacraliser la sexualité ou la réussite scolaire par exemple, en abordant les pressions sociales qui y sont liées avec une incroyable délicatesse qui laisse de l’espace pour notre propre réflexion. Et avec cette même finesse, la mangaka ose s’attaquer aux multiples mécanismes du harcèlement (du harcèlement scolaire au harcèlement misogyne) et aux nombreuses personnes qu’il implique, harceleur, harcelé ou témoin.

Piece est donc un manga délicat qui réussit à nous « faire vibrer ». Il profite de la maturation des personnages à travers cette étape de leur vie pour interroger les sentiments et les émotions une fois livré à soi-même, sans barrières mais également sans aide.

Ce premier manga serait donc pour moi une illustration du changement dans les rapports aux autres de cette période, la nécessité de savoir se faire une place dans son entourage.

Ensuite vient un manga dont je parlerai plus rapidement, car j’en ai déjà beaucoup parlé ici : Solitude d’un Autre Genre de Nagata Kabi, à paraître bientôt chez Pika Graphics, est – comme vous le savez peut-être déjà – un manga autobiographique traitant essentiellement de la dépression de l’autrice et de la découverte de sa sexualité.

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version française du manga (avec des lesbiennes dedans)

Il est vrai que notre sujet n’est absolument pas le sujet principal de ce manga, pourtant il y a énormément d’aspects qui d’après moi peuvent nous intéresser dans cette perspective. Tout d’abord, Nagata Kabi remonte à la fin de son lycée pour démarrer son récit, et nous voyons vite que le manque de cadre de la vie étudiante (si on ne sort pas de chez nous, personne ne va nous forcer à le faire, si on ne mange pas, personne ne va nous forcer à le faire) et les premières confrontations à l’échec – le fait d’être noyé dans une immense masse de camarades aux capacités similaires, de n’avoir rien « à soi » – mettent en évidence les premiers « flottements » chez l’autrice. A travers sa propre expérience, Kabi dépeint parfaitement les difficultés de l’autonomie, qui peut être source de liberté comme elle peut être source d’angoisse.

 Un autre aspect intéressant de ce manga pour notre thématique est l’expérience du monde du travail : ayant abandonné la fac, l’héroïne se tourne vers les petits boulots à plein temps. Son entrée un peu chaotique dans la vie active est aussi matière à réflexion : comme souligné par un des personnages, « le travail, ce n’est pas comme à l’école », alors que l’autrice peine à trouver la bonne distance avec ses collègues, et avec ses performances. Le travail n’est pas (nécessairement) un cadre d’épanouissement : Kabi qui vit ses emplois comme sa seule existence sociale se heurtera plusieurs fois au fait que si elle est inefficace, elle ne sera pas nécessaire, et donc « abandonnée ».

Au final, le grand enjeu de ces expériences de jeune adulte est le même : savoir s’auto-maintenir, aussi bien physiquement que socialement. Et la force incroyable de ce manga réside dans sa bienveillance : le récit est très honnête et clair, mais réussit à tirer de l’expérience – même mauvaise – les bénéfices qui permettront à l’autrice de se comprendre elle-même. La confrontation aux autres l’amène à se questionner, à sonder sa personnalité, ce qu’elle n’avait jamais fait avant, et finalement l’amènera à être plus à l’aise avec elle-même et avec les autres.

Au final, l’entrée dans la vie de jeune adulte n’est pas le sujet principal de ce manga extrêmement percutant mais interroge tout de même la première rencontre avec l’autonomie, caractéristique de cette période, et interroge aussi les difficultés et questionnements liés au début de la vie professionnelle.

Pour moi, ce deuxième manga est un des meilleurs ouvrages sur le thème de l’autonomie et surtout de la prise en main, dans cette période où les gens se construisent seuls pour la première fois.

Le dernier manga dont je souhaite parler a également été présenté ici à de nombreuses reprises (en détails ici) : il s’agit de Dead Dead Dead Demon’s DeDeDeDeDestruction, de Inio Asano, édité en France chez Kana. Dans ce manga de SF démarré en 2014, un étrange vaisseau spatial s’est posé au-dessus de Tokyo, privant une grande partie de la capitale de la lumière du soleil. L’histoire démarre seulement deux ans après, la guerre aux « envahisseurs » ayant été déclarée, mais aucun combat engagé avec le vaisseau, qui n’a pas bougé d’un pouce. C’est dans cette ambiance que nous suivons principalement un groupe de lycéenne, rassemblée autour de l’amitié des deux personnages principaux, Kadode et Ôran, alors que la fin de leur Terminale approche.

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version française du manga

Ce petit groupe se retrouve donc, comme tous les lycéens, à devoir choisir leur avenir, alors que celui-ci est assombri par « la menace », et personne ne saurait dire dans quelle mesure. Ces jeunes filles aux personnalités distinctes vont quitter le lycée puis suivre leurs premières années de fac en tentant de donner chacune leur réponse aux mêmes questions : qu’est-ce que je veux pour les autres, et qu’est-ce que je veux pour moi ? Elles ont toutes la même problématique, l’insertion dans la société, mais une société tendue par la menace, et cette tension mènera à des réponses très hétéroclites : la politisation, le dépit, le complot, le repli sur soi… Les possibilités sont nombreuses et plus le temps passe, plus la pression devient grande, de la part des proches, de la part des médias et du discours politique qui se diffuse quasiment en continu dans les pages du manga, de la part des réseaux sociaux et de l’enthousiasme patriotique de masse que la guerre entretient. Les voies se multiplient mais la neutralité devient de plus en plus hors d’accès, il faut se positionner : donner du « sens » à sa vie, au final.

Ce manga a de nombreuses forces, mais celle qui saute aux yeux et d’abord la maîtrise incroyable de la tension. D’abord, comme je l’ai déjà mentionné, la présence envahissante du discours politique et des médias dans les pages même du manga étouffe jusqu’au lecteur, des pages entières de flot continu d’informations qu’on lit sans vraiment comprendre nous perdent autant que ces informations perdent les personnages. Et ces scènes s’intercalent avec celles où des personnages que l’on a appris à connaître cames se transforment sous le coup de l’hystérie, créant chez nous une espèce de paranoïa. Au sein même du groupe de lycéennes (puis étudiantes), les personnalités variées mènent à des scènes d’apparence légère, où les sujets s’enchaînent et tout le monde en rit, mais on sent que les sujets lourds ne sont jamais loin… mais ne sont que rarement frontalement évoqués, installant le malaise petit à petit. Et le tout, évidemment, porté par un dessin et une mise en page magnifiques.

En conclusion, même si on est dans une critique de la société japonaise de l’après-Fukushima et une réflexion sur la guerre, l’analyse d’Asano est tout-à-fait transposable, et d’une précision redoutable, notamment en ce qui concerne les comportements de masse et le sentiment de vacuité face à l’avenir, qui est particulièrement fort chez ces jeunes qui se trouvent justement au moment où on leur demande avec insistance de choisir.

Pour moi, ce troisième manga est l’illustration la plus précise et la plus critique de cette grande problématique qui apparaît lorsqu’on devient un adulte, un individu : la construction de son identité sociale. Se faire une place dans la société qui ne veut pas forcément de nous, et choisir ses priorités, deux exercices délicats sur lequel Dead Dead Demon’s DeDeDeDeDestruction porte un regard amer mais pertinent.

En relisant tout ça je m’aperçois que l’ambiance générale est plutôt sombre, pourtant ces trois mangas ne le sont pas tant ! Ils sont tendus, parfois durs, mais dans chacun des trois on observe des personnages grandir et évoluer rapidement, on voit leur voie se dégager, ou au moins on les voit profiter de ce et ceux qu’ils aiment. Cette période m’intéresse car elle c’est une période complexe, et les discussions autour le sont inévitablement. Mais que ce soit au niveau personnel, relationnel ou social, on a ici des mangas qui en parle avec une grande délicatesse avant tout, qui nous font réfléchir sur nos propres expériences et qui surtout nous font vibrer, et c’est ce qu’il y a de plus important.

Et si jamais vous préférez en rire, il y a toujours City de Keiichi Arawi, disponible en anglais chez Vertical Comics !

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