cinéma, Kevo42

La Nuit Nanarland 3

La Nuit Nanarland 3 n’a pas été l’année de l’innovation mais celle de la consécration. Construite autour de White fire, joyau radioactif du nanar, la programmation a proposé une très belle introduction à un univers particulier mais pourtant de plus en plus populaire. La nébuleuse nanarde continue de s’étendre avec des conséquences commerciales inattendues et méritées.

Sans pouvoir dégager de thématique forte cette année, on peut dire que les quatre films : White fire, Force Noire, Zombi 3 et Ninja 3 : the domination ont fait écho à leur façon à des questions de société très actuelles, avec notamment une mini-polémique causée par un Jean-Marie Pallardy en roue libre. On y a aussi vu des histoires d’amours tout aussi étranges que ce cinéma qui essaie désespérément d’être normal sans jamais y parvenir.

Une formule efficace pour un public toujours croissant

La Nuit Nanarland est organisée depuis trois ans au Grand Rex, et si l’on prend en compte les éditions précédentes à la Cinémathèque sous le nom de Nuit Excentrique, il s’agissait de sa quatorzième itération. La formule est bien rodée depuis longtemps : la lumière s’éteint, Chuck Norris se voit interdire de sauver les G.I. restés au Vietnam, on lui dit de faire attention où il met les pieds. Le public connaît tout cela, dit les mots avec les acteurs, et scande : « je mets les pieds où je veux Little John, et c’est souvent dans la gueule ». C’est le point de départ de 12 heures d’absurdité filmique avec 4 films, chacun précédés de bandes annonces redécouvertes par des collectionneurs (la Cinémathèque, pourtant représentée par son programmateur Jean François Rauger, ne fournit plus d’extraits, je crois), d’extraits choisis par les membres de Nanarland et de quizz permettant de gagner des lots aussi extraordinaires que le DVD du film avec Maïté de la cuisine des mousquetaires. L’habillage réalisé par Guillaume Brindon était encore une fois d’une très grande qualité, tout comme l’animation très professionnelle des différents intervenants, mélangeant humour et compétence.

ninja 3
Ninja 3 : seul un ninja peut battre un ninja au golf

Le Grand Rex était complet ce soir pour la première fois, un véritable exploit qui témoigne de la phase dans laquelle se trouve le site Nanarland. Constitué autour d’un noyau dur Grenoblois, le site a vécu une grande période communautaire où le forum alimentait le site en articles, et où chaque semaine apportait de nouvelles découvertes. Ce noyau dur d’une centaine de personnes s’est étiolé, dispersé au fil du temps, les chroniques se font plus rares, mais le corpus a été identifié et il s’agit depuis quelques années de le faire connaître au plus grand monde. De fait, la Nuit Nanarland s’adresse autant à ceux qui savent qu’à ceux qui découvrent, appâtés par les beaux livres publiés chez Ankama ou par les retours médias de plus en plus importants, Télérama consacrant par exemple un article à White fire quelques jours avant la soirée. La diffusion des deux épisodes de la nouvelle saison de Nanaroscope témoigne de l’évolution de l’état d’esprit de la nuit. Après l’émission Escale à Nanarland sur le site Allociné qui donnait à découvrir les nanars, le Nanaroscope part à la rencontre de ceux qui les ont faits, pour expliquer comment ceci a pu arriver. Des deux épisodes proposés ce soir, celui sur le nanar turc, croisant le regard d’un des réalisateurs de l’époque, expliquant très candidement ses techniques d’effets spéciaux rudimentaires et ses inserts de films étrangers, et d’un spécialiste du cinéma turc replaçant cette industrie dans son contexte social, était court, informatif et très émouvant.

Le succès de la Nuit Nanarland lui permet de prendre de l’ampleur. Le sosie de Robert De Niro dans Heat a accueilli les spectateurs avec un concert aussi fascinant que révoltant de nullité. Des stands permettaient d’acheter le dvd de White fire ou de se faire dédicacer les livres. Les membres du podcast Nanarland recueillaient les avis des spectateurs entre deux séances. Surtout le cadre prestigieux du Grand Rex permet la présence d’invité prestigieux comme Jean-Marie Pallardy, réalisateur de White Fire, sur lequel nous reviendrons plus tard. Une autre marque de l’intérêt toujours croissant pour le nanar est la qualité des copies présentées ce soir : toutes étaient neuves, restaurées numériquement, absolument impeccables, un luxe qui était loin d’être évident lors des premières Nuits Excentriques.

Les Nuits Nanarland sont donc toujours un peu les mêmes mais chaque fois un peu mieux organisées pour un public toujours plus nombreux. Comme Jean-François Rauger le dit si bien : « Pour voir des conneries, y a du monde ».

white fire
White fire (White fire)

Tout ceci a-t-il un sens ?

Il serait bien sûr absurde de parler ici en détail des quatre films présentés et il est aussi clair que la ligne thématique entre tous ces films est ténue. Malgré tout, comme le disait Jean-Paul Sartre, toute œuvre d’art est « en situation » et ces quatre étranges films nous ont dit des choses sur notre société.

Si Zombi 3 est un film globalement incohérent, l’idée de voir un groupe de personnes tenter de résister dans un monde en plein changement catastrophique causé par l’action humaine était aussi intéressante qu’exploitée d’une manière qui laisse perplexe. Tout le monde n’a pas la même conscience écologique, et on a ri de voir un jeune homme crier « on la baise la nature » en passant un requin à la broyeuse, avant de finir transpercé par les rejets d’os crachés par la machine. D’un point de vue social, la présence de Jean-Marie Pallardy sur scène a réveillé les consciences, malheureusement contre lui. Le réalisateur de White fire, mais aussi de l’Arrière train sifflera trois fois, a toujours été réputé comme étant un dragueur et ses histoires d’amour, comme par exemple celle de Kill for love, ne sont pas des modèles de subtilité. Pour autant, rien ne nous avait préparé à la tempête libidineuse d’un octogénaire ne souhaitant parler qu’à des jeunes femmes qu’il n’hésitera pas à draguer devant 3000 personnes. Ceux qui ne connaissaient pas Pallardy ont été choqués, ceux qui connaissaient le personnage l’ont trouvé à la hauteur de la légende, celle d’un homme aussi nanar à la scène qu’à la ville, preuve que l’on ne réalise pas un chef d’œuvre du nanar sans un minimum de pète au casque. Cette thématique harcèlement s’est poursuivi dans Ninja III : the domination, où un policier aux épaules velues harcèle l’héroïne pour avoir son 06, tel un vulgaire technicien de la fibre Orange, sous la bronca de la foule criant ACAB à chacune de ses apparitions.

zombi 3
Zombi 3 : même Junji Ito n’avait pas pensé à la tête volante

Mais plus qu’à des films sociaux, nous avons assisté à de magnifiques histoires d’amour. Toute l’intrigue de White fire repose sur l’histoire d’amour impossible entre un homme et sa sœur. Si la fameuse réplique « dommage que tu sois ma sœur » est passée un peu inaperçue au milieu des rires de la foule, le trouble était fort devant ce plan de vol d’un diamant radioactif impliquant la chirurgie esthétique pour donner à la femme aimée le visage de la sœur morte. L’amour au coeur de Force noire n’est ni celui platonique entre Christian Anders, instructeur de karaté, et sa secrétaire, ni celui qui le lie à Cora, énième femme fatale finalement séduite malgré elle, mais celui narcissique d’un homme pour lui-même. Christian Anders qui joue, réalise, scénarise et écrit la musique ne manque pas une occasion de se montrer torse nu ou moulé dans un slip en cuir du plus bel effet. Dans Zombi 3 comme dans un film de Christophe Honoré, les couples se recomposent au fur et à mesure des morts, avec des têtes de zombis volantes en plus. Enfin, dans Ninja 3, l’amour, même né du harcèlement, permet à une femme de surmonter son problème de possession par un ninja. Enfin, l’amour et un autre ninja puisque seul un ninja peut tuer un autre ninja, comme chacun le sait.

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Force noire : Christian Anders, incarnation de l’esprit shonen

Quelques bizarreries vues en vrac

Pour finir cette analyse, rappelons que le plaisir des Nuits Nanarland tient autant aux films vus dans une ambiance survoltée mais néanmoins respectueuse qu’aux montages d’extraits. L’occasion de constater que les films les plus récents rivalisent d’amateurisme avec les productions désuètes pour cinéma de quartier. Du mannequin en mousse à after effect utilisé sans notice, les trucages les plus vilains se sont succédés pour prouver que le temps ne fait rien à l’affaire : quand on est nanar, on est nanar.

Petit inventaire des horreurs vues cette nuit :

– Un film de requin des rivières du missouri
– La bande annonce d’un film de jeunes faits par des jeunes avec des jeunes pour des jeunes : le disco new generation !
– Un film dont le monstre est juste une tortue filmée en gros plan, spectaculairement peu menaçante.
– Un sous Matrix abominablement nul, ignorant toute idée de chorégraphie, ou de comment placer sa caméra pour faire croire à un combat
– Un E.T. avec un monstre en peluche qui joue du sax avec sa corne.

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L’obscène créature de Purple people eater

– Le film le plus fauché du monde : l’adaptation grecque des Schtroumpfs filmée au camescope dans un sous bois avec des costumes dignes du forum Douceur Mohair.
– Un film où des femmes karatékas affrontent des loubards dans leur dojo, tellement mal filmé avec du si mauvais matériel que l’on se demande comment quelqu’un a pu croire pouvoir commercialiser cela.
– Une araignée moche cracheuse de feu
– Un film de marionnette d’auteur français aux personnages si laids et mal animés que l’on croirait un projet de brevet art plastique. Un chef d’oeuvre d’animation néanmoins à côté de Joshua and the promised land, film biblique entièrement réalisé avec des objets 3D par défaut sans texture.
L’explosion : la bande annonce d’une comédie d’action érotique française avec Paul Préboist dans une ambiance de bad trip rythmée par une bande son faite de rires déformés au ralenti.
Robo-dog, le chien robot qui fait de Last Hero Inuyashiki une comédie familiale, soit le concept le plus étrange de l’année. Le montage impliquant un croisement entre Robo-Dog et Super X Girl, une parodie porno du film avec Christopher Reeves fut un des plus drôles de l’histoire des Nuits Nanarland.
– Des héros turcs concassant à l’infini des méchants
– Des héros indiens (y compris un authentique gourou) défiant la gravité et le bon goût en matière de trucage
– Une foule qui crie Philippe, je sais où tu te caches !
– Et enfin Vin Diesel et sa moto scooter des mers incrustée n’importe comment sous une vague dans un XXX 3 qui semble incroyable de ringardise.

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Vin Diesel tout à fait crédible dans XXX 3

La prochaine édition se déroulera le 21 septembre 2019 et, Promizoulin !, nous y viendrons.

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