Gare au manga

Le manga et l’art de l’histoire courte : sélection de one-shots

Parmi les évidences liées au manga, il est en une qui est souvent incomprise ou contestée : la richesse des œuvres courtes. On parle notamment des titres conclus en un tome, que l’on nomme communément en France « one-shot », quand bien même cette appellation fait aussi et surtout écho aux mangas qui ne durent qu’un chapitre. Bref, beaucoup de lectrices et lecteurs se demandent comment un titre aussi court peut être dense et ont du mal à comprendre pourquoi un manga qui ne dure qu’un seul volume serait plus profond qu’une série qui se poursuivrait en une vingtaine. Et c’est normal, car dans l’inconscient collectif, il est admis qu’une série courte est soit une œuvre de jeunesse soit un titre qui n’a pas connu le succès escompté et qui a été annulé.

conseil manga one shot

Mais la réalité est autre. De nombreux artistes dans le monde du manga se complaisent dans la création de nouvelles et autres récits courts, dans lesquels ils peuvent s’épanouir artistiquement ou encore se focaliser sur des thématiques précises sans en dériver. Mais tout de même, cette spécificité de la vision du manga en France est étrange. Si on l’appliquait à l’audiovisuel par exemple, personne ne s’étonnerait qu’un film durant une heure et demie soit aussi riche, ou du moins différemment, qu’une série de huit saisons. Et les répercussions sur le manga sont importantes, car de nombreux éditeurs hésitent de plus en plus à publier des one-shots car ils sont régulièrement boudés par le lectorat, entre les préjugés sur leur intérêt et la mauvaise visibilité en librairie.

S’affranchir de la pensée commune n’est pas évident, et faire ce pas vers des récits plus courts et souvent plus intimes que ceux qu’on a l’habitude de lire peut mener à d’incroyables découvertes mais aussi à quelques déceptions. C’est pourquoi on vous propose un petit guide de cinq one-shots sortis récemment en français, se trouvant donc facilement en librairie, et qui méritent le coup d’œil.

Sunny Sunny Ann de Miki Yamamoto

Sunny Sunny Ann

Premier manga de Miki Yamamoto à paraître en France, Sunny Sunny Ann est un titre autant incontournable qu’il est inclassable qui met en scène diverses étapes d’un road trip d’une femme marginale. Hé oui, le mode de vie d’Ann diffère des normes établies par la société. Elle n’a pas besoin de grand chose pour vivre, même pas d’une maison puisqu’elle habite dans sa voiture. Lorsqu’elle souhaite un peu d’argent, elle fait commerce de son corps, une vision très féminine de la prostitution dans le manga renvoyant aux nombreuses œuvres de Moyoko Anno sur le sujet et surtout à Pink, de Kyoko Okazaki. Il se dégage alors une certaine idée de la liberté dans le quotidien d’Ann, quand bien même sa vie n’est pas rose. Un jour, elle se fait violer par deux hommes et, bien évidemment, comme elle a rejeté la société, elle décide de les punir elle-même en les tuant. Débute alors pour elle un voyage sur les grandes routes américaines aux accents de liberté et de fuite de la société, qui peut faire écho au road trip de Pierrot le fou, sur lesquelles elle croise des femmes.

Miki Yamamoto dresse des portraits féminins et féministes à travers un coup de crayon atypique qui suggère énormément, et des mises en scène magistrales. Son manga est rempli d’idées et d’expérimentations sur le neuvième art, véhiculant des messages qui résonneront plus ou moins fort en fonction du ressenti de chacun. C’est d’ailleurs ce qui fait le charme du titre : aussi puissant et radical soit-il, Sunny Sunny Ann n’impose aucune vision et laisse libre cours à la sensibilité de la personne qui le lit afin qu’elle s’y retrouve à son niveau. Sans l’ombre d’un doute, il s’agit d’un manga qui marque profondément, et auquel on repense souvent après sa lecture.

  • Édition : Pika
  • Traduction : Aurélien Estager
  • Prix : 16 €

L’auto-école du collège Moriyama de Keigo Shinzo

L'auto-école du collège Moriyama

Bien connu pour des séries telles que Tokyo Alien Bros. et plus récemment Mauvaise herbe, Keigo Shinzo est aussi l’auteur de L’auto-école du collège Moriyama, un récit bien plus court mais tout aussi brillant dans lequel il est aussi question de liens entre les gens. Il débute lorsque Kiyotaka largue sa copine et envisage de passer son permis de conduire. En rentrant de cette soirée en vélo, le jeune homme se fait reverser par des yakuzas dont le conducteur doit lui aussi passer son permis, pour servir de chauffeur à la nouvelle voiture du boss. Alors qu’il se réveille dans le coffre de la caisse des yakuzas, Kiyotaka se rend compte qu’ils sont dans une auto-école et que l’homme qui l’a renversé et qui est en train de s’inscrire n’est autre que Todoroki, un ancien camarade du lycée. Les yakuzas lui proposent en guise de dédommagement de lui offrir les cours de conduite, ce qu’il accepte bien volontiers. Keigo Shinzo nous invite donc à passer un été en compagnie d’un imbécile heureux et d’un apprenti yakuza qui prennent des cours de conduite auprès d’une mère célibataire au sein d’une auto-école pas homologuée construite sur un ancien collège.

Se situant à la croisée des chemins entre un film de Takeshi Kitano et un manga de Taiyo Matsumoto, L’auto-école du collège Moriyama est autant relaxant qu’il est profond. En effet derrière son ambiance estivale décontractée, si agréable qu’on se croirait en vacances, et son protagoniste oscillant entre naïf et idiot qui prend la vie comme elle vient, l’auteur explore la question de l’amitié et des liens entre les gens. L’auteur excelle dans l’art de construire des rapports et de les mettre en lien avec l’épreuve du temps, faisant passer des messages simples mais suffisamment touchants pour nous émouvoir. La simplicité se retrouve aussi dans son trait, tantôt léger tantôt naïf, quand bien même la toile de fond du manga peut être bien plus sombre. Mais ce n’est qu’une façade, il y a un travail graphique impressionnant, sublimé par le découpage et les angles de dessins rappelant sans mal les œuvres de la trop rare Fumiko Takano. En somme, le manga de Keigo Shinzo nous fait vivre l’une des plus belles amitiés du neuvième art, liant deux personnes qui ne se ressemblent pas et qui ont des destins différents. Cette récréation estivale fait énormément de bien autant par son atmosphère que par la philosophie de vie qui s’en dégage.

  • Édition : Le Lézard Noir
  • Traduction : Aurélien Estager
  • Prix : 13 €

Errance d’Inio Asano

Errance Inio Asano

On ne présente plus Inio Asano tant il a marqué les esprits avec des œuvres comme Solanin ou encore Bonne nuit Punpun dont on a déjà parlé longuement. Durant une pause de Dead Dead Demon’s Dededede Destruction, l’auteur a écrit un récit bien plus personnel où il troque l’esthétique moe pour un style plus réaliste : Errance. Cette autobiographie partielle narre le quotidien d’un auteur de mangas entre deux séries et vise à désacraliser la figure du mangaka. L’intérêt de ce titre réside donc dans le fait qu’il nous amène dans les coulisses de la création, et son absence, une visite d’autant plus renforcée que l’auteur y projette ses expériences propres et sa vision du monde du manga. Quand Inio Asano se met à nu, il le fait à travers un avatar, Kaoru Fukazawa, un artiste admiré qui n’a pourtant rien d’admirable. C’est un homme désabusé, qui n’arrive plus à dessiner et en vient à détester le manga et tout ce qui gravite autour, entre les pressions des éditeurs qui tuent la créativité et les attentes des lecteurs qui veulent ce qu’ils demandent. Cette relation de haine, qui est la prolongation d’une histoire d’amour, évidemment, Kaoru la poursuit dans sa vie privée, puisqu’il est marié à son ancienne éditrice. Le couple bat de l’aile, et c’est peu de le dire, notamment lorsque sa femme passe son temps à être au petit soin avec son autrice phare, une représentation fictive d’Akiko Higashimura qu’il jalouse autant qu’il méprise. De son côté, Kaoru voit des prostituées et notamment Chifuyu, qui lui rappelle ses 20 ans, avec qui il débute une aventure dont le parfum de liberté contraste avec l’oppression de l’univers des mangas.

Errance est un récit très dense à travers lequel Inio Asano se livre sur beaucoup d’aspects du manga et de sa vie personnelle. C’est une introspection négative et pessimiste où il entreprend la démarche de briser le mythe de l’auteur. Si Kaoru dit détester les mangas, le récit raconte autre chose, puisqu’il en découle un amour infini pour ce média, à tel point que le personnage considère les auteurs comme des êtres supérieurs et qu’il en vient à mépriser les artistes qui ne respectent pas la création. Ce manga fait office de retour à la réalité pour des auteurs déifiés qui sont ni plus ni moins que des hommes et des femmes, dans tout ce qu’il y a de plus pathétique. Avec Errance, Inio Asano signe donc un récit désenchanté très sombre, qui démystifie le monde du manga et propose des pistes de réflexion. Et si on se demande s’il s’est détaché du neuvième art après son divorce avec son éditrice, la réponse est « pas vraiment » puisqu’il a ensuite épousé Akane Torikai, une mangaka.

  • Édition : Kana
  • Traduction : Thibaud Desbief
  • Prix : 15 €

La vie devant toi de Hideki Arai

La vie devant toi

Hideki Arai fait partie de ces auteurs qui ont laissé une trace indélébile auprès du peu de lectrices et lecteurs qui s’y sont intéressés. Entre la folie destructrice de The World is Mine et la rage révolutionnaire de Ki-itchi !!, il est en effet bien difficile de rester insensible à ses récits. Avec La vie devant toi, il revient en adaptant un roman de Taichi Yamada qu’il a lu juste après la catastrophe de Fukushima. Pour lui, l’heure est de s’éloigner de cette violence qu’il dessinait pour équilibrer avec une société trop normée, car le monde est devenu fou. Hideki Arai s’est assagi, ses personnages aussi. On découvre donc Sôsuke, un jeune homme quittant son boulot en EHPAD suite à un incident dans lequel il a fait chuter de son fauteuil une femme âgée, qui est décédée quelques jours après. Il se fait aider par une assistante sociale quadragénaire qui croit fort en lui et le recommande à monsieur Yoshizaki, un vieil homme de 81 ans ayant la réputation de ne pas être commode. C’est ainsi que Sôsuke devient son aide à domicile et il est très vite surpris par ce vieillard solitaire et prévoyant, qui dépense son argent sans compter. Mais le récit s’épaissit réellement lorsque le jeune homme découvre que l’octogénaire a vu clair en lui et qu’il le pousse à faire face à sa propre culpabilité.

Sous fond de récit social engagé, Hideki Arai prend le lecteur à contre-pied en proposant un drame humain à la Dostoïevski. Navigant entre manipulation et spiritualité, La vie devant toi est une quête de rédemption où un jeune homme affronte ses propres démons devant la figure du moine bouddhiste Kûya, ou du moins sa statue le représentant en train de marcher. Une aura religieuse qui se retrouve dans le style de l’auteur, plus posé et doux qu’à l’accoutumé, plus poétique aussi. On se croirait presque dans un film de Paul Thomas Anderson où la vie quotidienne basculerait en thriller, avec pour finalité un message retentissant sur l’humain et sa psychologie. Car, ce manga parle avant tout de l’Homme dans toute sa complexité, avec beaucoup de nuances, en montrant autant sa cruauté que sa culpabilité.

  • Édition : Akata
  • Traduction : Aurélien Estager
  • Prix : 9,95 €

Chiisako Garden de Yuki Kodama

Chiisako Garden

Connue en France pour Kids on the Slope, dans lequel on pouvait déjà trouver des histoires courtes surnaturelles à la fin de quelques volumes, Yuki Kodama revient au récit fantastique avec Chiisako Garden. Elle y crée un univers folklorique et donne vie à de petits êtres nommés chiisakos à travers cinq nouvelles nous faisant découvrir leur monde en les mettant en contact avec des humains. L’autrice fixe des règles, en établissant dans un premier temps le fait qu’ils soient visibles par les enfants, puis ensuite que les personnes étant déjà tombées amoureuses ne puissent plus les voir. Ce second principe apporte tout son intérêt au livre qui traite de l’amour et de son manque. Car oui, si les chiisakos constituent l’élément récurrent de l’ouvrage ainsi que sa touche fantastique, c’est à hauteur humaine que Yuki Kodama écrit ses récits. On y suit des personnages ayant du mal à aimer ou à s’attacher qui peuvent apercevoir ces sortes de fées. Des hommes et des femmes perdus dans leurs sentiments en somme. Aussi simples qu’ils puissent paraître, ceci sont dépeints avec autant de sensibilité que de justesse, une finesse accentuant l’empathie qui se retrouve jusque dans le trait de l’autrice.

De plus, l’aspect fantastique du récit lui confère une ambiance poétique propre au sujet de l’imaginaire, ce qui renforce l’implication émotionnelle à la lecture, pour peu que l’on soit sensible au propos de la création. Il est en effet question de conception artistique, avec la thématique du conte sur les chiisakos qui revient au sein de diverses histoires, tout comme le livre évoque l’attrait pour le fictif en opposition avec le rejet du monde réel. Avec Chiisako Garden, Yuki Kodama nous offre en définitive des moments d’évasion proches de la nature en nous faisant voyager entre les époques, à la frontière de notre réalité et de l’univers qu’elle a imaginé.

  • Édition : Vega
  • Traduction : Ryoko Akiyama
  • Prix : 8 €

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