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Death Stranding : le jeu du confinement Deuxième partie : connecting people

Dans Death Stranding, courir dans la nature pourrait être, on l’a vu dans la première partie,  sa propre récompense. Mais Kojima, sympa, a pensé mettre un peu d’histoire, et a donné au héros un métier. Dans cette deuxième partie, nous allons nous intéresser à cet aspect très particulier du jeu, qui est d’interpréter un livreur, bâtisseur, technicien réseau, soignant, et fonctionnaire en plus de cela. Bref, un héros en première ligne pour vaincre le virus.

Nous verrons aussi l’image de l’Etat qui se dessine dans le jeu. Le slogan de Kojima production, From Sapiens to Ludens, se retrouve aussi dans un jeu où l’idée du ludique et du culturel est aussi important pour relier les hommes que les industries et les lois.

Le monde appartient aux livreurs et aux agents du BTP.

Comme vous le savez certainement, les noms chez Hideo Kojima ont un sens, disons, peu subtil. Notre héros s’appelle Sam Porter Bridges, ce qui en anglais veut dire Sam Livreur Ponts. Ces deux substantifs renvoient à ses deux occupations principales. Si l’on n’a pas besoin d’expliquer en quoi il est un livreur (c’est littéralement ce que l’on fait durant tout le jeu), la notion de ponts est double : le pont symbolique  entre les hommes, sur lequel on reviendra plus tard, et le pont physique très concret. L’expérience du jeu tient sur deux jambes étonnamment solides : la livraison et la construction.

Construire le monde de demain

Là encore, ces deux métiers renvoient directement à notre expérience de confinement. Commençons par le deuxième terme : la construction. Sam est avant tout livreur, mais ce ne sera possible qu’en étant capable d’atteindre sa destination. De plus, il ne s’agit pas que d’atteindre une fois un lieu, mais d’être capable d’y retourner plusieurs fois, de rétablir des routes sures. Etant seul dehors, notre héros va construire lui-même les outils de son succès. La question du crafting, la construction d’outils, est depuis Minecraft devenue essentielle au jeu d’action moderne. Elle est dans Death Stranding à la fois très intégrée au jeu, et très simple. On met des matières premières dans un  autopaveur, et hop, la route se crée.

route

Dans le principe tout est simple, mais pour le joueur la question qui se pose est celle du temps passé.  Lors du troisième chapitre, le joueur a la possibilité de construire une très grande route qui va relier la ville principale à la plupart des autres dépôts. Construire cette route permet d’utiliser des véhicules plus facilement, de se protéger des bandits, et même d’utiliser efficacement des robots qui vont livrer à votre place. Génial, non ? Problème, pour construire il faut beaucoup de matière première, ce qui veut dire soit fouiller le terrain pour trouver des caisses perdues par d’autres livreurs, soit améliorer son niveau de confiance auprès d’un lieu de livraison pour pouvoir emporter plus de marchandise, soit faire appel aux autres joueurs. Les deux premières solutions demandent du temps, qui se compte en heures pour une personne qui joue hors ligne. Ces heures sont récompensées par la satisfaction à pouvoir se rendre « comme maître et possesseur de la nature » pour reprendre l’expression de Descartes. Cette montagne qui nous en a fait baver ? Nous avons mis des cordes partout. Ce ravin qui nous empêchait de passer en moto ? Le pont nous a fait gagner de précieuses minutes. La pluie détruisait nos livraisons ? Voilà un abri qui répare.

La dernière solution repose sur la solidarité entre joueurs. En étant connecté à internet, le jeu vous autorise à demander des matières premières à d’autres « porteurs » et vous permet de profiter d’un certain nombre de leurs réalisations (pas trop bien sûr, sinon le terrain de jeu serait très vite aussi bétonné qu’une cité de Seine Saint Denis). Le jeu n’offre pas d’arbre de compétences, mais le fait de construire pour les autres vous permet d’obtenir des bonus. Passer du temps à reconstruire le monde est une satisfaction personnelle et collective. Si besoin en était, elle donne à voir toute la gratitude que nous pouvons avoir pour les personnes qui continuent à entretenir nos infrastructures pendant que nous sommes confinés. L’importance du jeu en ligne et les bonus accordés créent une sorte de solidarité de classe. Nous les Sam Porter Bridges, qui affrontons la mort au quotidien pour que le pays se redresse, nous aidons et nous nous reconnaissons.

Livrer du rêve

Mais revenons au cœur du jeu : la livraison. Quand les boutiques sont fermées, notre dernier moyen de consommer est de commander à distance, rendant l’acte plus problématique que jamais. Si nous nous interrogions déjà (ou pas) sur la nécessité de renouveler ce que nous avons par une nouveauté qui abîme l’environnement par les déchets et l’utilisation des ressources, le confinement pose la question même du danger de l’acheminement de la marchandise. Demander une livraison, c’est confier à l’autre le risque de tomber malade pour me rendre service. Dans les entrepôts Amazon, les manutentionnaires se demandent pourquoi ils risquent leur vie pour envoyer des sex-toys ou des livre. Les livreurs Deliveroo se posent la question de pourquoi continuer à livrer des glaces ou des Kinder bueno.

Le monde du circuit de la marchandise est complexe dans Death Stranding. Comme pour reprendre la formule de la morale Stoïcienne, il y a d’un côté ce qui dépend de nous et d’un autre côté ce qui ne dépend pas de nous. Les confinés sont en partie auto-suffisants : on voit qu’ils ont leur potager, mais aussi leurs spécialités : untel fabrique des armes, un autre des exosquelettes, un autre enfin compose de la musique. Une fois reliés au réseau chiral, qui est une sorte de fibre internet quantique méga puissante permettant de modéliser des objets comme une imprimante 3D qui servirait à quelque chose, ils ont accès à de l’information, à de la communication, et à de la technologie. Pour autant, même alors les livreurs ne sont pas inutiles, ils continuent à livrer des objets de première nécessité comme de la nourriture ou de la matière première, mais aussi les objets qui nécessitent trop de savoir-faire pour être reproduits par une machine. Comme dans la vraie vie, on livrera donc aussi des choses absurdes : des figurines, des montres, du tissus pour du cosplay et un nombre étonnant de sous-vêtements techniques.

L’absurdité de ce que l’on livre est relative. Dans un monde où le confinement est devenu la norme, il n’est pas question de prioriser les besoins primaires sur d’autres objets plus accessoires. Si la survie est essentielle, il faut bien vivre aussi. Chaque personne étant déterminée par sa passion, livrer du tissu au « fan de cosplay » est aussi important que de lui apporter à manger. Dans un monde où sortir est un danger pour soi et les autres, les livreurs sont des héros qui apportent de l’espoir.

Constructeur ou livreur, Sam Porter Bridges est en quelque sorte l’incarnation héroïque du prolétariat qui continue à travailler en période de confinement. On pourrait presque pousser à en faire aussi un personnel soignant, puisqu’il extermine la mort à coups de grenades hématiques. Et comme en France, notre héros du quotidien n’est pas récompensé par de l’argent mais par des battements de main. La raison y est un peu différente. Tout le monde ou presqu’étant mort, l’économie n’existe plus vraiment, et la question de la rareté ne se pose plus que sous un angle logistique. La reconnaissance des autres est donc essentielle. A l’image de notre personnel hospitalier, Sam est une personne un peu méprisée qui se révèle indispensable et par son abnégation redonne de l’espoir à tout le monde.

death stranding menottes
Les menottes comme symbole de la relation employé / patron : encore une métaphore subtile d’Hideo Kojima

Se faire payer en applaudissements

La question du like est centrale dans l’univers de Death Stranding. Le plaisir que l’on ressent à jouer est renforcé par les réactions des personnages non joueurs à nos actions. Chaque livraison se conclut par les remerciements émus des bénéficiaires. Les constructions que l’on laisse sont utilisées par d’autres joueurs. Les zones libérées des brigands sont bientôt sillonnées par d’autres porteurs. Dans le jeu, chacune de ces actions nous donnent des likes, qui accumulés permettent de monter en niveau de compétence. Dans la vraie vie, cette sensation d’être utile apporte un sentiment d’accomplissement qui donne envie de lancer une énième dernière mission avant de dormir.

Cette euphorie est directement thématisée par le jeu. Un des responsables de la distribution de colis parle de sa quête de l’ocytocine, cette hormone qui nous donne de la force quand les autres nous complimentent. Elle serait même à l’origine des comportements des humains hostiles que l’on croise sur la carte. Les « mules » sont d’anciens livreurs qui, devenus accrocs à l’ocytocine, volent les paquets des autres livreurs pour le plaisir de s’offrir mutuellement des choses. Notre univers politique actuel peut pourtant remettre en cause cette vision des choses. Et si les mules étaient au contraire des livreurs qui en auraient eu assez de n’être payés qu’en reconnaissance ? En détruisant les chemins de livraison, ils rappellent le rôle essentiel qu’ils jouent : sans nous, ils ne sont rien.

Kojima n’est d’ailleurs pas entièrement dupe. Le héros Kojimesque est toujours cet anarchiste vaguement basé sur la figure de Snake Plisken de New York 1997. L’interface utilisateur est manifestée par des menottes. Sam est un héros, un indépendant, un homme libre. Pour autant, sa relation aux autres est celle d’un homme contraint à servir et qui n’existe aux yeux des autres que dans sa capacité à rendre service. N’ayant pas terminé le jeu, je me pose la question de l’évolution de cette thématique au fil de l’histoire. Mais en tout cas, on voit que ce n’est pas encore ici que l’on aura un jeu apolitique.

death stranding mule
#onnoublierapas

Reconstruire la société

Le dernier aspect du jeu que j’aurais voulu aborder ici est celui de la société d’après. Alors que nous avançons prudemment sur la route d’un déconfinement progressif, la société de Death Stranding pense déjà à avoir un gouvernement. A l’image de l’explosion qui touche la capitale dès l’introduction du jeu, il ne reste plus rien des Etats-Unis. Pourtant, Sam, décidément de tous les bons plans, va devoir recréer le lien social. Rien que ça.

Faire une Amérique vivable à nouveau

Sam Porter Bridges est un indépendant au sein d’une famille puissante. Sa mère est la présidente de Bridges, dont le projet est de rassembler les dernières cités américaines autour d’un réseau logistique puissant. Cela repose sur deux aspects :
1 – des routes de portage sûres
2 – la liaison au réseau chiral, dont j’ai parlé plus tôt.

Le rôle de Sam est d’achever la tâche entamée par sa sœur : traverser les Etats-Unis et relier les villes et villages croisés au réseau Bridges, qui se transforme ainsi en Cités unies d’Amérique.  Cette liaison se fait par une clé magnétique que notre héros porte à son cou, qui va permettre d’activer le réseau chiral entre les cités.

Cette vision politique est intéressante dans son minimalisme. Comme dans Postman de Kevin Costner (dont le côté homme à tout faire doit parler à Kojima), la société renaît avec la poste. Je ne saurais dire si la vision politique de Kojima est une version grossie du système américain, où l’Etat central est là pour construire une infrastructure, dans laquelle les Etats vont créer des lois avec beaucoup d’autonomie. Mais dans une période de néant social, donner un but et un moyen de communiquer sont pourtant déjà beaucoup.

L’Etat dans Death Stranding ne joue pas le rôle de pilier de la société que l’on connaît en France. Il ne protège pas les livreurs des pilleurs. Il n’impose pas de lois. Il n’organise pas la solidarité : au plus les villes s’envoient des matières premières. La présidente des Etats-Unis, morte, n’est plus qu’un hologramme là pour inciter les gens à travailler ensemble. Ce n’est pas inutile. La présidente, Amélie la sœur de Sam, et Sam même sont des figures charismatiques qui donnent l’espoir d’une reconstruction possible du pays.

death stranding capitale
Autre métaphore subtile : la maison blanche est une simple projection holographique sur les murs d’un hangar

Les Cités Unies relient les villes à la manière d’un fournisseur d’accès internet. On y entre en signant un contrat qui ouvre l’accès au réseau chiral et toutes les possibilités qu’il offre. En plus des fonctions de transmission des objets dont j’ai parlé plus haut, le réseau chiral permet d’être relié aux autres. On l’a vu dans notre quotidien confiné : les apéros Facebook, la vidéo conférence, nous permettent de garder un contact plus vivant qu’un appel téléphonique. Dans une société où tous les moyens de communication ont disparu, il n’est pas absurde que l’apport de l’Etat se fasse dans la liaison des gens. On voit par là que Sam en plus d’être livreur et maçon du cœur, est aussi fonctionnaire et installateur de la fibre.

En reliant les villes, Sam fait renaître la civilisation. Le jeu part de la constatation de Paul Valéry : « nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». En reliant les villes, Sam permet à des gens de communiquer, à des objets de transiter. Le héros obtient ainsi de nouveaux équipements qui lui faciliteront la vie, et dont toute la communauté bénéficiera. Les villes se développent de nouveau grâce à Sam. L’espoir renaît, les gens se parlent, retrouvent une raison de vivre.

connecting people
Quand on vient enfin t’installer la fibre

Retrouver le passé pour avoir un futur

Aux nombreuses casquettes portées par Sam s’ajoute celle d’historien et d’archéologue.

Historien car le Death Stranding a aussi fait disparaître les savoirs qui permettaient de le comprendre. Personne ne comprend trop ce qui s’est passé, ni comment le système de détection à base de bébé a été élaboré. Chaque ville est porteuse d’une part de savoir, ce qui se traduit par des tonnes de mémo à lire pour mieux comprendre l’univers.

Archéologue car Sam va trouver un nombre impressionnant de collectibles sur son chemin. Les objets cachés dans des coins du décor sont devenus des éléments incontournables des jeux open world. Personne ne peut dire qu’il prend plaisir à les chercher, mais ce trophée platine ne va pas se débloquer lui-même. Là encore Kojima a trouvé un moyen malin de justifier cette quête. Les puces retrouvées permettent de rendre disponible à nouveau ce que Kojima considère comme étant des trésors culturels à sauver.

De même que la livraison était aussi utile quand elle concernait de la nourriture que des vieilles bd, ces héritages du passé participent à la résurrection de la société. Ces objets ne sont absolument pas nécessaires à la progression de l’histoire. Personne ne nous demande de les retrouver. Mais tels des archéologues exhumant des traités inédits d’Héraclite, nous sommes ravis de rendre à l’humanité la bande son de Profundo Rosso ou le Pont de la rivière Kwaï.

Sans vouloir trop insister sur cet aspect très accessoire du jeu, et ludiquement pas plus intéressant que la chasse aux corbeaux d’Odin dans God of war, il y a ici des mécanismes de transmission qui apportent une petite émotion au jeu. Kojima le geek adore citer d’autres œuvres, et transmet ainsi ses goûts aux joueurs. La présence importante de Guillermo del Toro dans le jeu n’est pas anodine de ce point de vue. Le réalisateur mexicain est connu pour régulièrement promouvoir sur Twitter les artistes qui l’ont inspiré. Dans ce contexte, ces recommandations sonnent comme une exhortation à ne pas tenir notre patrimoine culturel pour acquis. Regardons des films, écoutons de la musique maintenant, car nous ne savons jamais si une grande catastrophe ne viendra pas nous en priver.

profundo rosso

Alors, quelle société dans un monde ultra-confiné ?

N’ayant pas terminé le jeu, je ne saurai vous dire si Sam Porter Bridges réussit à vaincre la maladie et permettre aux gens de sortir enfin de leur confinement. L’univers dans lequel il se déplace sonne en tout cas comme un avertissement. Si nous ne parvenons pas à vaincre la maladie, le monde sera fait de personnes isolées et de savoirs qui disparaissent.  Une vie triste dans un monde vide.

En luttant contre la mort, en reconstruisant les routes, en assurant les livraisons, en rétablissant les communications, en permettant à l’Etat de se reconstruire, en retrouvant des trésors culturels perdus, Sam redonne de l’espoir au monde. En nous faisant l’incarner, Hideo Kojima nous dit à quel point les personnes qui rendent notre vie facile sont des héros. De toutes les originalités du jeu, le fait d’incarner quelqu’un qui construit plutôt que détruit, est peut-être une des plus fortes. Alors que nous gardons en nous les traces du confinement, cette idée apporte un réconfort inattendu.

Bonus pour vous remercier d’avoir tout lu : Madds Mikkelsen très classe quand il allume sa clope.

mads qui fume
Fumer est dangereux pour la santé. Pleurer du liquide noir aussi

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