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Après la pluie : la mise en scène de l’Amour

C’est le 27 juin 2014 que le manga Après la pluie de Jun Mayuzuki a débuté au sein du magazine mensuel Spirits des éditions Shogakukan. Le 18 janvier 2016, il est transféré dans revue Big Comic Spirits de la même maison d’édition. Il y est publié jusqu’au 19 mars 2018, où il s’achève en l’espace de 10 volumes. Fort de son succès critique et public, la série est adaptée à l’hiver 2018 en une série d’animation de 12 épisodes réalisée par Ayumu Watanabe puis en film mis en scène par Akira Nagai. Ce dernier est sorti dans les salles obscures japonaises le 25 mai 2018 et a été précédé d’un court drama promotionnel de 4 épisodes. Une période assez faste pour le manga au Japon, au sein de laquelle un artbook est également sorti. En France, ce sont les éditions Kana qui publient Après la pluie depuis le 7 avril 2017. Il est traduit par Thibaud Desbief.

Apres la pluie - manga

L’histoire racontée par Jun Mayuzuki est tout ce qu’il y a de plus simple, puisqu’elle en met en scène Akira Tachibana, une jeune lycéenne qui travaille dans un restaurant familial depuis qu’elle est tombée amoureuse du patron, Masami Kondô, un père célibataire de 45 ans. À travers cette romance naissante, l’autrice aborde de nombreux thèmes liés à la rencontre, des sentiments pétillants à la cicatrisation de blessures, en passant bien évidemment par la flamme de la passion qui se ravive. Il est clair qu’Après la pluie est un manga plus profond qu’il n’y paraît, et cela se remarque très vite, dès les merveilles que produit sa créatrice avec le découpage des cases. On y retrouve de nombreuses idées de mise en scène servant à appuyer les sujets abordés, et bien évidemment à donner un charme tout particulier à la série. Il convient alors de s’intéresser à la richesse visuelle d’Après la pluie, dont la maîtrise affolante n’aura eu de cesse de séduire son public dix volumes durant.

Transmettre des sentiments

L’amour et la passion sont au cœur d’Après la pluie, notamment car le manga est centré sur la relation naissante entre la lycéenne et son patron. Une romance qui contribue à développer les personnages, et autour de laquelle gravitent donc plusieurs thèmes qui leur sont liés. Pour Akira, il est question d’athlétisme. Elle vivait pour la course, était la plus rapide, aimait ressentir le souffle du vent, mais cela a pris fin le jour où elle s’est blessée à la cheville. Un accident qui l’a éloignée du club, forcément, mais aussi de Haruka, son amie et rivale. C’est suite à l’opération, alors qu’elle s’isole et voit le monde en noir, qu’elle rencontre Kondô. Le gérant d’un restaurant au sein duquel elle reste assise, immobile, à fixer un horizon obscurci se montre gentil et prévenant à son égard, en lui offrant un café. En sortant, elle aperçoit une éclaircie. Elle va ainsi tomber amoureuse de cet homme, et entrer à son contact en se faisant embaucher dans son restaurant en question, puis en lui déclarant sa flamme. À son côté, Akira va s’épanouir, et au fil de ses aventures, sa cicatrice va se refermer. Quant à Kondô, il est gêné qu’une lycéenne soit amoureuse de lui, d’ailleurs il n’y croit pas dans un premier temps. En effet, qui pourrait s’intéresser à un homme de 45 ans sans ambition ? Et pourtant Akira ne se moque pas de lui, elle est véritablement tombée sous son charme. En voyant la jeune fille, il va se souvenir du vent frais de sa jeunesse et se rappeler que la passion n’est pas morte, en dépit de son âge. C’est notamment le cas de son amour pour la littérature, de la lecture à l’écriture, dont la flamme va être ravivée.

Après la pluie - mise en scène

Bien évidemment, Jun Mayuzuki nous montre cette valse de sentiments par la force du dessin et de la mise en page, et cela est le cas dans l’une des plus belles scènes du manga, qui se trouve dès le premier tome. Dans cette séquence magistrale, Akira fait face au patron sous la pluie. Lors d’une planche divisée en trois cases verticales, la jeune fille d’abord muette se donne le courage d’avouer son amour à l’homme qu’elle a en face. Sur chaque case, le plan se rapproche sur le visage de profil de la lycéenne, signe de l’étau qui se resserre. Outre cet effet de zoom, on constate que le regard d’Akira est un marqueur temporel. Autrement dit, quand bien même le temps semble s’être arrêté à chaque case, et cela malgré les trombes d’eau qui tombe sur la tête de la jeune fille, il suit son cours d’après un procédé d’animation consistant à répéter une même image sous un même angle, en modifiant un élément. Ici, il s’agit des yeux, et de la bouche dans une moindre mesure. La deuxième case où elle les ferme fait donc office de transition pour la troisième, plus grande et importante, où elle ouvre à nouveau les yeux et la bouche pour fixer Kondô et s’apprêter à lui déclarer son amour.

Après la pluie - déclaration

Ensuite, on bascule sur une double page scindée en deux cases en champ-contrechamp. La première occupe toute la première page et la moitié de la seconde, soit les trois quarts de l’action, ce qui témoigne donc de son importance. Elle est cadrée de par-dessus l’épaule de Kondô, que l’on aperçoit uniquement de dos, afin de montrer Akira de face, en plan américain. Les regards du gérant et du lecteur sont de ce fait centrés sur la jeune fille, ce qui donne de la force à ses paroles. Elle déclare son amour avec gravité, un effet accentué par la pluie, le symbole principal du manga, qui tranche avec son premier aveu d’amour quelques pages auparavant, fait avec tellement de légèreté que l’homme mûr n’en avait pas compris la teneur. De plus, l’espace est géré à la perfection par Jun Mayuzuki puisqu’elle dessine Akira dans la première page, avec une partie de l’épaule de son patron, nous faisant ainsi comprendre que tout se déroule sur le même plan, et Kondô dans la moitié de la seconde page. Non seulement cela sert à donner de la place à la jeune amoureuse pour qu’elle révèle ses sentiments, mais en plus la partie consacrée au patron introduit la seconde case. En effet, la page est coupée en diagonale et de manière égale entre le champ montrant Kondô de dos et le contrechamp, un gros plan sur son visage. Elle sert à montrer sa stupeur et son étonnement, des sensations accentuées par des trames donnant une impression de mouvement dans le but de faire comprendre au lecteur que le personnage est pris de court.

Après la pluie - analyse manga

Ce sentiment de stupeur se poursuit lors de la page mettant fin à cette séquence, qui se divise en trois parties. La première nous montre Akira repartir comme elle est venue dans un enchaînement de trois cases. Les deux premières d’entre elles sont de taille et forme identiques afin d’expliciter le mouvement de la jeune fille qui s’apprête à s’en aller. Ainsi, elle est dessinée à nouveau de profil dans premier temps, avant de se tourner dans un deuxième. La troisième case, plus fine, nous dévoile sa silhouette élancée de dos, en train de marcher dans une autre direction. Alors qu’elle est déjà loin, irrattrapable, sensation renforcée par la pluie battante, Kondô est toujours stupéfié. Après une deuxième partie transitoire dévoilant l’intérieur de la salle du personnel du restaurant lors d’une case horizontale, le dernier segment de la scène est consacré au patron. En premier lieu, lors de deux cases identiques se surplombant, Jun Mayuzuki montre la cigarette de Kondô. Deux scènes fixes donc, l’une centrée sur la cigarette consumée et l’autre sur la cendre qui tombe. Les mettre bout à bout crée une animation, mais le lecteur perçoit surtout que la cendre est un marqueur temporel, signe que le fumeur est resté dans une position figée sans réagir alors que le temps s’écoule autour de lui. Cette notion du temps qui passe, on la retrouvait déjà dans le plan où Akira se retire, mais cette fois-ci l’impact est d’autant plus puissant qu’elle concerne directement Kondô, toujours ébahi par la scène qui vient de se produire. C’est d’ailleurs ce qui est montré lors de la dernière case de la séquence où il est représenté en plan de demi-ensemble, le décor du restaurant derrière lui. Il est stupéfié, immobile, un contraste s’établit alors avec la pluie, et plus précisément son bruit, qui s’intensifie, comme l’évoquent les imposantes onomatopées.

C’est donc par le biais de la mise en scène propre à la bande dessinée que Jun Mayuzuki parvient à rendre si prenante cette déclaration d’amour. Le poids des mots « je vous aime… » est ainsi renforcé par le découpage des cases, faisant comprendre aussi bien au lecteur qu’à l’interlocuteur que la jeune fille ne blague pas. Cela est évidemment mis en opposition avec une scène précédente où elle lui déclare impulsivement son amour en employant exactement les mêmes mots mais sans qu’ils aient le même retentissement. La jeune autrice, qui n’a publié que des nouvelles et des séries courtes avant de débuter Après la pluie, brille par la maîtrise de son style et son sens de la mise en scène. Et c’est ainsi qu’elle parvient à transmettre si justement les sentiments de ses personnages à travers son manga, que cela concerne la tristesse ou bien la joie.

Une technique employée à plusieurs reprises dans le manga consiste à dessiner le visage d’Akira en gros plan sur une page entière, voire deux, et même deux fois à la suite. Cela met d’une certaine manière la pression sur le gérant car, que la jeune fille se tienne droite ou se penche vers lui, le lecteur comprend que le quadragénaire est assis ou en tout cas situé en-dessous d’elle, et donc qu’elle lui est supérieure, ce qui se traduit dans la mise en scène notamment par à l’utilisation d’une légère contre-plongée. Une position qui met mal à l’aise Kondô, en dépit de la hiérarchie du restaurant. Et de l’autre côté, cela met en exergue les sentiments de la serveuse. Tantôt sûre d’elle, s’exprimant avec aplomb, tantôt rougissante, comme une jeune fille qui vit son premier amour. Une ambiguïté qu’aime retranscrire Jun Mayuzuki dans son manga, car Akira est ni une adolescente ni une femme adulte.

Après la pluie - romance

Sa passion est au cœur du manga, avec les moments de joie qui vont avec. En effet, le titre est très sérieux dans la manière dont il aborde la romance, en mettant en place de nombreuses idées de mise en scène servant à expliciter les sentiments de personnages brisés, mais cela ne l’empêche pas d’être également frais et pétillant. L’amour est enchanteur, et de nombreuses scènes d’allégresse éclairent le récit. Par exemple, lorsque la jeune fille parcourt son agenda et aperçoit la date à laquelle elle aura son premier rendez-vous avec l’homme qu’elle aime, elle laisse éclater sa joie. Une exclamation qui se traduit en deux cases. D’abord une horizontale, bien encadrée, dont la dimension correspond à l’ensemble de l’enchaînement des trois cases montrant l’agenda la surplombant. Cette vignette dénuée de bruit ou de notion de mouvement met en scène Akira en train de consulter son carnet, tout simplement. Et l’entrain des sentiments provient de la case suivante, se situant en-dessous et montrant la jeune fille en train de plonger sa tête dans ses notes. Si un trait supérieur délimite la case, ce sont les bords de la page qui la définissent, que ce soit à droite, à gauche et en bas. Le fait que l’autrice casse la structure même de la page pour proposer une vignette plus grande à la suite d’une normale a l’effet d’une explosion, de bonheur dans ce cas. Cela est accentué par les lignes de vitesse, avec Akira en centre de gravité, donnant de la puissance à la scène. Un autre élément servant à faire ressentir cet éclat de joie est le fait que le dessin déborde de la case, par le haut évidemment, étant donné que les autres bords sont contraints par le format de la planche. Il est question de la mèche de cheveux d’Akira, symbole de la folie amoureuse qui la traverse à l’instant où elle enfouit son nez dans son agenda, et du haut de la bulle de dialogue. Ce phylactère n’est d’ailleurs pas composé de texte, mais d’une note de musique et de plusieurs cœurs, expression évidente des sentiments amoureux et de la joie qui enivrent Akira alors qu’elle pense à son futur rendez-vous.

L’amour et la passion sont des sentiments complexes à représenter dans leur entièreté tant ils touchent à de nombreuses émotions. Que ce soit la mélancolie, la joie, la tristesse, l’envie ou même la gêne, Jun Mayuzuki parvient à les retranscrire à merveille, avec beaucoup de justesse. Et pour ce faire, la jeune autrice développe un langage narratif propre à la bande dessinée, en jouant des mots certes, mais aussi et surtout des images et de leur composition. Une maîtrise digne des plus grands mangas se ressent alors au cours de la lecture d’Après la pluie, et cela contribue grandement à rendre ses personnages et leurs aspirations si passionnants.

La poésie de l’image

Il n’est pas uniquement question d’amour et de passion dans Après la pluie, et lorsqu’on aborde le sujet de sa mise en scène, il convient forcément d’évoquer l’aura poétique du titre. Le manga de Jun Mayuzuki est effectivement lyrique et fait passer ses lecteurs par toutes sortes d’émotions. Cependant, cela est retranscrit évidement lorsque la thématique des sentiments amoureux est abordée, comme une scène dans laquelle Akira se met à pleurer dans le noir, alors qu’elle se trouve dans l’appartement de Kondô.

Après la pluie - découpage

Lors de cette scène, l’émotion submerge la jeune fille, qui craque en entendant les paroles réconfortantes de l’homme qu’elle aime. Parmi les éléments faisant que cette situation revêt une aura poétique, le contexte a évidemment une place primordiale. En effet, alors que le courant est coupé et que les personnages sont plongés dans l’obscurité, un éclair tombe et illumine Akira. La lycéenne mise en lumière par la nature elle-même est immobile, auréolée d’un fil blanc. Le lecteur ressent par sa posture et l’expression de son visage qu’elle est touchée par les mots qu’elle entend. La puissance de cette scène est amplifiée par le fait qu’elle soit dessinée sur une planche entière, constituant à elle seule une case. La page suivante, lui faisant face, est composée de deux cases aux dimensions similaires, présentant toutes deux un gros plan sur le visage d’Akira. Il est également important de noter que la gouttière est noire, un effet visuel concernant directement l’espace entre les cases rappelant qu’il y a eu une coupure de courant. La première vignette est donc centrée sur son visage, illuminé par son arrière, grâce à la fenêtre qui laisse filtrer la lumière du tonnerre. Une image fixe en somme, qui en est suivie d’une seconde, où l’on observe la protagoniste les yeux humides, avec une larme qui coule sur sa joue, arborant un semblant de sourire. L’espace noir entre les cases ne sert pas qu’à les séparer, il marque également l’écoulement du temps, imperceptible pour le lecteur. Lors de cette seconde image fixe donc, se déroulant peu après la première, laissant le temps à la larme de couler, la lumière de l’éclair s’estompe. La fenêtre redevient sombre derrière Akira, et son visage n’est donc plus lumineux. Il s’agit d’un effet visuel servant à expliciter les sentiments de la lycéenne dans l’obscurité. Au moment même où elle craque et se met à pleurer, la nature en personne la masque, offrant une certaine retenue dans l’expression des sentiments. La mise en scène maîtrisée, la finesse de l’émotion et le rôle de la nature, trois éléments qui, combinés, offrent un magnifique instant de poésie.

Néanmoins, l’aura poétique du titre n’est pas seulement liée à l’expression des sentiments. De nombreux éléments sont envoûtants, comme le fait de nous faire ressentir la chaleur de l’été à travers un chapitre muet mettant en scène Akira quittant ses cours de rattrapage pour se rendre à son travail. Sur le chemin où chantent les cigales, les tournesols sont éveillés, la protagoniste tente de prendre une glace pour se rafraîchir, avant d’observer un beau ciel bleu. Un cadre typique reflétant une ambiance estivale empreinte d’une savoureuse légèreté. On retrouve dans le manga de Jun Mayuzuki un charme des saisons et des éléments qui opère au long de la lecture, ce qui semble assez naturel dans un manga s’intitulant Après la pluie. Et en effet, le sujet de la pluie est central dans la série, symbolisant les blessures des personnages et élément récurrent des rencontres entre Akira et son patron. Il est le signe d’une destruction pour des personnages brisés, mais aussi et surtout de la reconstruction née de cette rencontre. Car, comme le dit le dicton, après la pluie, vient le beau temps, et la relation qu’entretiennent les deux protagonistes ressemble à une éclaircie. À travers son titre et le symbole récurrent de la pluie, le manga fait comprendre à ses lecteurs le bienfait de cette rencontre, qui donne des ailes à Akira et la pousse à nouveau vers l’athlétisme et ravive la flamme de la passion pour la littérature classique qui s’était éteinte pour Kondô, s’enlisant dans une vie monotone et sans ambition de gérant d’un restaurant familial.

C’est après être tombée amoureuse de son patron qu’Akira découvre son jardin secret, une passion pour la littérature classique. Lorsqu’elle raccompagne le fils de Kondô chez son père, elle foule pour la première fois le sol de l’appartement de l’homme qu’elle aime. En son absence, elle jette un coup d’œil à une petite bibliothèque avant que son regard ne soit attiré par une pièce. Elle est envoûtée, attirée par cette salle, et elle pose son regard dans l’interstice de la porte, à peine ouverte. La mise en scène de Jun Mayuzuki nous fait sentir que la jeune fille pénètre dans le jardin secret de Kondô, qu’elle entre-aperçoit un monde dont elle ignorait jusqu’alors l’existence. Dans le but de donner cette impression d’accession à un endroit interdit au lecteur, l’autrice utilise un surcadrage. Pour développer, la case où l’on observe l’intérieur de la pièce correspond à la planche entière. Cependant l’autrice crée un cadre dans le cadre, délimitant ainsi l’interstice de la porte sur ses côtés par des cadres contrastés du noir au blanc. Ce qui donne l’impression qu’il y a trois cadres sur le même plan : un côté de la porte, la vision de la pièce et l’autre côté de la porte. Cela sert à deux choses, d’un point de vue purement visuel. D’abord à donner la sensation qu’il s’agit d’un lieu caché entre deux portions de porte, et ensuite à le mettre en lumière, en se servant du contraste des cadres latéraux. En somme, la mise en scène invite le lecteur à regarder et découvrir ce lieu, en lui faisant sentir qu’il bascule du côté de l’intime et du jardin secret, et donc qu’il devrait s’abstenir.

Mais comme Akira, le lecteur est envoûté par le trésor qu’il vient de découvrir, et ne peut s’empêcher de regarder. Il est alors question d’une pièce en désordre, remplie de livres et de feuilles d’écriture. Une passion pour la littérature classique qui est d’ailleurs explicitée lors de la partie supérieure de la page suivante qui, en l’espace de trois cases, s’attarde sur divers éléments dispersés dans la salle. La partie inférieure de cette seconde planche dévoile quant à elle le contrechamp, c’est-à-dire Akira accroupie en train de contempler la pièce par la fente, de son œil droit. Dans cette case, le décor n’existe pas, tout ce qui entoure la lycéenne est blanc, la mettant ainsi en avant. Elle est assombrie par les trames, laissant juste entrevoir un fil blanc partant de sous son œil et parcourant le côté droit de son corps. Il s’agit évidemment de la lumière qui jaillit de la pièce qu’elle scrute. Une sensation de magie opère donc lors de cette scène toute en souplesse et finesse, et l’opposition entre le champ, dévoilant ce lieu secret dans l’interstice d’une porte, et le contrechamp, à travers lequel le spectateur fait face à une Akira envoûtée par ce qu’elle a découvert sans même que son regard ne soit montré, la case étant cadrée à partir de sous les yeux de la lycéenne, à de quoi faire vibrer la fibre poétique des lecteurs.

Après la pluie - bibliothque aquarium

Dans la globalité, les scènes liées aux livres sont des sources inépuisables de poésie dans Après la pluie, pour peu que l’on soit sensible à leur aura. Un des plus beaux exemples est l’utilisation de la métaphore, figure de style régulièrement employée par l’autrice, de l’aquarium. Alors que Kondô et Akira se croisent à la bibliothèque, le passionné de littérature explique à la jeune fille qu’il y a un océan de livres à sa disposition. Une expression qui résonne dans l’esprit de la lycéenne. Songeuse, elle en vient à se dire : « Plutôt qu’un océan de livre, ça ressemble davantage à un aquarium… ». Une comparaison qui se transforme en métaphore visuelle, lorsque Jun Mayuzuki dessine au sein d’une planche pleine les deux personnages se tenant côte à côte en consultant les étagères de livres, et qu’elle y ajoute les éléments d’un fond marin. Les algues, les poissons, les méduses, et l’effet de l’eau évidemment, l’autrice transporte cette scène à l’intérieur d’un aquarium. Akira et son patron sont comme des poissons dans l’eau, nageant entre les livres. Une figure de style qui marque par sa tendresse et sa douceur, et son calme aussi puisque la bibliothèque devient aussi relaxante qu’un aquarium. Une sensation de bien-être se dégage de cette scène basculant avec brio dans le domaine de la poésie onirique.

Une autre figure de style que l’on retrouve dans Après la pluie est l’utilisation de la comparaison et de la symbolique, comme celle du bouton qui évoque la jeunesse, toujours en écho à la littérature. Il est question de Rashômon, la nouvelle de Ryûnosuke Akutagawa qu’Akira étudie à l’école et de la citation suivante : « C’était un jour au crépuscule, un homme de basse condition était là, sous la porte Rashô, et il attendait une accalmie de pluie. Il était absolument seul sous la vaste porte, sur la plus haute des sept marches, l’homme ne s’inquiétait plus que d’une grosse pustule poussée sur sa joue droite. ». En bon passionné de littérature classique qu’il est, Kondô explique alors le texte à la jeune fille, lui dévoilant qu’il s’agit de l’histoire d’un homme faisant le choix de devenir un voleur. Il précise également que la grosse pustule sur la joue droite évoque la jeunesse. En somme, une opposition se crée avec le gérant, qui mène une vie bien rangée à 45 ans, sans faire de vague. Et pourtant, la scène se termine avec un bouton qui pousse sur la joue de Kondô, comme le personnage du roman. En effet, il est question du symbole d’une jeunesse retrouvée au contact d’Akira. Cela passe évidemment par la différence d’âge entre les deux personnages, mais également par le fait que Kondô puisse s’exprimer avec passion sur un sujet qu’il aime. Il ouvre les portes de son jardin secret, ne se retient plus et se libère avec la fougue de la jeunesse.

Après la pluie - jeunesse

L’un des principaux points sujets à la poésie est d’ailleurs cette opposition entre l’âge mûr et la jeunesse que ressent le gérant du restaurant. Il revit ses jeunes années lors de plusieurs scènes, soit en y repensant soit en s’y imaginant. Dans le manga cela se traduit par le fait que Jun Mayuzuki redessine Kondô en lycéen, en le mettant en contraste avec le quadragénaire qu’il est au moment où se déroule le récit. Lorsqu’il s’abrite sous un arbre en compagnie d’une Akira sous son charme, il se dit : « Cette sensation sous la semelle de mes loafers, l’odeur des feuilles mouillées par la pluie, le col de ma chemise qui colle à cause l’humidité, et enfin, une fille de 18 ans qui me dit qu’elle m’aime. Je n’avais pas ressenti ça depuis bien des années. ». Une citation déjà empreinte d’une aura poétique, qui le devient plus encore lorsqu’une métamorphose visuelle se produit, Kondô retrouvant le visage de sa jeunesse lors d’une séquence. Elle prend fin quand Akira lui demande des nouvelles de son fils, le ramenant à la réalité et donc à son âge. Une transformation inversée qui se déroule lors de deux cases identiques, représentant le personnage dans la même position, jeune dans l’une et âgé dans l’autre. Le fond change, évidemment. Au sein de la case consacrée à la jeunesse, l’arrière-plan est lumineux, un effet créé par des trames. Cela donne une impression onirique à cette scène aussi pétillante qu’un premier amour. Pour la seconde, le mettant en scène à son âge actuel, le fond est noir, tout simplement, mettant en exergue le difficile retour à la réalité.

Après la pluie - poésie

Avec Après la pluie, la talentueuse Jun Mayuzuki signe un manga assurément poétique, et cela n’est pas uniquement une affaire de contexte ou même d’ambiance. Non, l’autrice crée un rythme propice à l’évocation et la transmission de sentiments. Elle incite le lecteur à lire calmement, à s’évader au sein d’un récit doux et amer, où la passion côtoie la mélancolie. Pour ce faire, elle se sert du langage propre à son média, la bande dessinée. Par la mise en scène, elle parvient à créer des moments de calme, comme lors de la technique de la répétition de cases fixes qu’elle emploie très régulièrement, créant des scènes de contemplation pure, hors du temps, au sein desquelles il est aisé de s’égarer. C’est également le cas pour l’utilisation des angles de vue ou du champ-contrechamp. L’autrice se sert également du hors champ pour véhiculer des émotions, comme c’est le cas avec le regard d’Akira qui est coupé dans la scène où elle observe le jardin secret de Kondô, ou même lors de leur première rencontre. Une planche en quatre cases au sein de laquelle la jeune fille est assise dans le restaurant, et fixe l’extérieur, pensive. La planche peut se diviser en deux parties. Tout d’abord celle composée d’une longue case, prenant toute la verticalité de la page, qui sert à planter le décor. Et ensuite, on retrouve une succession verticale de trois images fixes, dans des cases aux dimensions identiques. Elles montrent l’immobilité d’Akira malgré le temps qui s’écoule, perdue dans son esprit, fixant tristement l’horizon. Cependant, de la fumée apparaît lors de la troisième vignette. C’est le patron qui, en hors champ donc, est venu lui offre un café pour la réconforter. Cette technique utilisée ici donne un effet d’une surprise bienfaisante dans un cadre mélancolique, comme une éclaircie après la pluie. Un moment de charme et de douceur témoignant une nouvelle fois que la maîtrise du rythme et des codes visuels de la bande dessinée de Jun Mayuzuki ajoute un cachet poétique à l’œuvre.

Aux confins du neuvième art

Tout au long de son manga, l’autrice prouve encore et encore que le langage visuel n’a pas de secret pour elle. Jun Mayuzuki joue en effet à la perfection avec le découpage des cases pour faire vibrer ses lecteurs, et elle va même encore plus loin. On retrouve dans Après la pluie diverses séquences poussant à leur paroxysme les codes de son média, élevant ce manga au rang de référence tant il déborde d’idées différentes et inspirées de mise en scène.

Après la pluie - chapitre 1

En s’amusant des spécificités du manga, Jun Mayuzuki crée une œuvre d’une richesse incroyable, et cela dès le début d’Après la pluie. C’est le cas de cette séquence se déroulant dans les toutes premières pages de la série où Akira est appelée dans une bulle de dialogue de taille normale, mais ne réagit pas, plongée dans son monde. Pour l’interpeller, le locuteur crie son nom. Cela se traduit à l’image par le texte en grand et gras, mais aussi et surtout par le fait de représenter une bulle plus grande, prenant ni plus ni moins la place de la tête de la protagoniste. Cette technique visuelle donne un effet d’intrusion dans l’univers d’Akira, et c’est exactement ce que l’autrice cherche à signifier, le personnage en question cherchant à se rapprocher de la jeune fille alors qu’il lui fait ni chaud ni froid.

Un effet visuel poussé plus loin lorsque que la serveuse cherche à adresser la parole à son patron, sans y parvenir. Elle est en effet coupée à chaque fois qu’elle tente de parler. Ce que l’autrice fait sentir aux lecteurs en superposant les bulles de dialogue. Autrement dit, le texte que la jeune fille tente d’amorcer est obstrué par la bulle bien plus imposante d’un de ses collègues. Il s’agit d’un langage propre au neuvième art, basé sur la mise en scène des phylactères. En plus d’être esthétique, cette idée visuelle est efficace, puisque le lecteur comprend instantanément qu’un personnage coupe la parole à Akira.

Lorsque la protagoniste rend visite à son père, Jun Mayuzuki utilise de nombreuses techniques visuelles pour ne pas dévoiler le visage de ce dernier. Elle évite ainsi les comparaisons avec Kondô, qu’Akira ne voit pas comme un père de substitution, mais bel et bien comme l’homme qu’elle aime. Cela, l’autrice nous le montre donc en multipliant les angles de ses dessins : une photo mal cadrée, un tempura devant le visage, des plans de dos, des focus sur la main ou le torse, et même un effet de flou lorsque la jeune fille s’éloigne. On retrouve lors de cette scène de retrouvailles autant de techniques de mise en scène servant à ne pas montrer la figure paternelle. Après la pluie est de ce fait un manga qui regorge d’innovations visuelles, si bien qu’il finit par créer son propre style, repoussant les codes de son média avec personnalité.

Après la pluie - cases 1

S’il y a bien un domaine dans lequel brille tout particulièrement Jun Mayuzuki, c’est le découpage des cases. L’autrice innove sans cesse dans son manga, quand bien même des récurrences apparaissent au fil de la lecture. Cet art de la mise en scène propre à la bande dessinée a une portée à la fois narrative et esthétique car, comme on l’a déjà constaté, cela sert autant à donner de la force aux sentiments des personnages, et donc à faire avancer le récit, qu’à conférer une ambiance poétique tantôt douce tantôt amère. Une identité visuelle se fait ressentir d’Après la pluie grâce à la mise en scène, et cela est visible lors de cette scène de dispute entre Akira et Haruka, son amie du club d’athlétisme. La planche est divisée en deux, avec la partie supérieure qui est composée de trois cases : une verticale qui fait front à deux horizontales, de mêmes dimensions, l’une au-dessus de l’autre. Une signature de découpage des cases assez courante dans le manga de Jun Mayuzuki, en somme. La première case ajoute de la pression à la scène, et surtout du bruit, avec les deux petites filles qui pleurent, alors que les deux personnages principaux de la scène entrent à peine dans le cadre. Des pleurs, bruyants, qui se retrouvent sous la forme d’onomatopées lors des deux vignettes suivantes, dévoilant dans un champ-contrechamp Akira pour celle du haut et Haruka pour celle du bas. Le lecteur ressent la cassure entre deux lycéennes non seulement parce qu’elles n’arrivent pas à se regarder, mais aussi car la technique de mise en scène suggère qu’une confrontation a lieu. Et pour finir, la seconde partie de la planche est composée d’une case délimitée seulement par le haut, et qui prend ainsi toute la largeur de la page. Elle est plus grande et donne l’impression de jaillir, ce qui lui octroie du poids et renforce ainsi l’impact des mots douloureux que prononce Akira. Une déclaration qui est également mise en lumière par l’absence de décor, et le fond de la case qui est coupé en ligne diagonale entre le clair et l’obscur, ce qui situe le visage de la lycéenne dans la partie lumineuse afin de mieux la mettre en valeur. De plus, la vignette est dénuée d’onomatopées, mettant ainsi de côté les pleurs des fillettes. Le lecteur comprend intuitivement par cet effet de mise en scène que les paroles de la lycéenne constituent le point culminant de la scène et, qu’au moment où elle les prononce, rien d’autre ne compte.

Après la pluie - cases 2

La mise en scène de cette planche témoigne évidemment d’une grande maîtrise, mais elle aurait pu être banale dans un manga où le soin accordé à la composition est essentiel. Cependant, en tournant la page, le lecteur aura la surprise de découvrir une nouvelle planche ayant exactement le même découpage de cases. Bien évidemment, il s’agit ici d’un effet de style de Jun Mayuzuki et non d’un manque d’inspiration. Comme la page précédente, celle-ci est donc composée en deux parties. La première en trois cases, montrant le frère de Haruka en train de calmer les deux petites. La première vignette verticale présente la scène, mais c’est surtout l’enchaînement des deuxième et troisième cases de la planche qui est intéressant. Car là où le découpage de la précédente planche laissait entrevoir une confrontation à l’alternance du champ et du contrechamp, ici le même découpage a une signification différente. En répétant deux fois le même plan centré sur le frère de Haruka, l’autrice développe une notion de mouvement entre les cases. Le lecteur suit donc l’animation de son regard, qui se lève, introduisant ainsi la seconde partie de la planche. Celle-ci, comme la grande case montrant Akira en plan rapproché sur un fond blanc et noir de la page précédente, fait de même avec Haruka. La jeune fille a craqué et s’est mise à pleurer. Elle serre la bouche pour se retenir mais des sanglots déferlent le long de ses joues. La technique est la même que pour la page précédente, quand bien même elle est amenée différemment, c’est-à-dire provoquer une explosion visuelle. Sans bruit ni décor, seuls les sentiments de Haruka comptent, ce qui permet au lecteur de ressentir de l’empathie. On note également que si la ligne diagonale entre le clair et l’obscur est inversée par rapport à la page d’avant, le visage de Haruka, à l’instar de celui d’Akira, se trouve dans la partie lumineuse, appuyant de ce fait la sensation de tristesse. Mais si cette séquence est autant marquante, c’est bien grâce à l’enchaînement des deux planches ayant le même découpage. Le fait que la mise en scène soit identique pour dévoiler les paroles blessantes d’Akira et les larmes de son amie renforce la puissance des sentiments retranscris. Cette répétition fait donc office de véritable prouesse de narration par l’image, sublimant avec une grande inspiration cette séquence de dispute.

Si reconnaître un mangaka à son trait est une chose aisée, le faire grâce à sa mise en scène est déjà plus rare. En effet, peu nombreux sont les auteurs à avoir une identité aussi forte pour que les lecteurs les reconnaissent seulement par le biais de la composition des cases. À l’instar de Kazuo Kamimura ou Haruko Ichikawa, dont nous avions déjà parlé, Jun Mayuzuki en fait partie. Au-delà d’une maîtrise évidente de son média, cela témoigne de l’imposante personnalité que l’on retrouve dans son style. Après la pluie est l’œuvre d’une artiste accomplie, qui brille par sa singularité. Une virtuosité esthétique et narrative qui est davantage l’affaire d’une grande autrice que d’un seul manga, puisque sa série suivante, Kowloon Generic Romance, confronte à nouveau les lecteurs à l’éclatante personnalité que transmet la mise en scène de Jun Mayuzuki.

1 réflexion au sujet de “Après la pluie : la mise en scène de l’Amour”

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