Meloku

Le Monde selon Setchan : Une Parenthèse désenchantée

Une fille qui ne veut d’autre contact humain que le sexe, parce qu’on n’est pas obligé de dire « désolé » ou « merci », parce qu’on peut voir l’autre en train de suer, baver, haleter, un peu comme un animal. Un garçon dans la voie de la normalité : Il est doué, sociable, a un petit job, une petite copine, son chemin semble tout tracé. Setchan et Akkun. Tout les oppose mais en vérité, ils sont de la même espèce, celle des lucides, des lunatiques, trop insensibles pour s’engager dans les tumultes du monde. Aller à contre-courant alors que tout pousse à choisir un camp, autrement dit ne rien faire, se mettre sur le côté et attendre que ça passe, et peu importe ce qui se passe, on se retrouvera toujours avec un cadavre sur la route, telle est la seule vérité.

Aliénés au monde, ils tentent de survivre en créant leur propre espace de protection. Contrairement à Mami, la copine d’Akkun, Setchan n’est pas calculatrice. Elle ne cherche pas à se créer une vie parfaite. Comme un chat, elle se laisse vivre par les autres, ne cherche que les plaisirs éphémères, ne s’attache véritablement à rien. Autour d’elle, son mode de vie fait parler. A son contact, Akkun va non pas changer, mais être un peu plus lui-même, c’est-à-dire laisser pour un temps le masque qu’il a toujours su porter à la perfection. En quelque sorte, lui aussi ne s’intéresse à rien et se laisse vivre dans une normalité qu’il sait pourtant illusoire. Il sait aussi avec un certain cynisme (ou est-ce plutôt de la résignation) qu’il sera toujours du bon côté, parce qu’il est conscient qu’il est sur la bonne voie et pourra toujours s’en sortir. D’une façon assez touchante, c’est comme s’il faisait de son mieux pour tout simplement vivre, car il sait qu’il n’y a pas d’alternative. Il refuse de prendre part aux événements par bonne ou mauvaise conscience – comme c’est sans doute le cas de Mami. De toute manière, le constat est sombre. Les mouvements étudiants qui traversent le manga rappellent avec force ceux qui ont eu lieu dans les années 1960 au Japon, et avec, le souvenir douloureux de leur échec. Avec ce contexte de fond, Tomoko Oshima réactualise le nihilisme d’une jeunesse qui se débat, ne croit plus au changement politique et finit par répandre la terreur. C’est un cri de désespoir terrible qui culmine dans la violence de la scène qui ouvre et referme le manga.

Entre-temps, la rencontre de Setchan et d’Akkun apparaît comme une parenthèse rassurante. Eux aussi tentent de faire taire le désespoir en se raccrochant à tout ce qu’il y a de plus banal : la photo, prise par Setchan, d’un plafond quelconque d’une chambre quelconque. Les moments qu’ils passent ensemble, au cinéma, dans l’appartement d’Akkun ou à l’occasion d’un repas, sont des moments de répit dans un monde en folie. Ils sont dans leur propre bulle, n’attendent rien l’un de l’autre sinon une présence qui vient abolir un temps leur solitude. Ils sont seuls et personne ne les comprend. Est-ce de l’amour ? Oui mais ce sentiment nouveau, ils n’ont pas su le reconnaître à temps et lorsqu’enfin ils sont près de pouvoir le toucher du doigt, il est déjà trop tard et le monde s’abat alors sur eux dans toute sa terreur primitive.

Avec bien des références aux mangas de Kyoko Okazaki (surtout Pink et River’s edge), le Monde selon Setchan parvient pourtant à se détacher de son modèle dont l’univers est si marquant. Même si Setchan est moins excentrique et moins délurée que Yumi, l’héroïne de Pink, les deux jeunes femmes partagent une même vision décomplexée et libre du sexe, en opposition à l’hypocrisie et à la morale bourgeoise. Et comme Yumi, Setchan adore sa petite sœur, seul être véritablement important à ses yeux. De la même manière que dans River’s edge, la découverte d’un cadavre constitue le premier moment fondamental de confrontation à la laideur du monde, accompagné d’une vive intuition que tout est déjà joué d’avance. Chez les deux mangakas, le portrait de la jeunesse s’écarte de tout romantisme et de toute insouciance. Au contraire, il y a une gravité, une tristesse et un mal-être qui envahissent tout l’espace.

L’une des qualités essentielles de Setchan est qu’il ne cherche pas à dire quoi que ce soit. Il ne délivre aucun message, aucune morale, il n’est pas dans le jugement, refuse la dramatisation ou le pathos. Avec un scénario simple et une mise en page minimale, Tomoko Oshima nous raconte son histoire en gardant distance et pudeur. Son manga échappe autant à un pessimisme facile qu’à un nihilisme vain. C’est en fait le récit d’une jeunesse au bord du naufrage qui a perdu toutes illusions, tout espoir, et qui pourtant, continue à vivre en rêvant secrètement de choses meilleures.

Editions Lézard Noir (juin 2020)

Traduction : Miyako Slocombe

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