Meloku

River’s Edge ou les Contes cruels de la jeunesse

« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » a écrit Rimbaud pour parodier le romantisme niais qui frappe souvent cet âge fantasmé qu’est l’adolescence. Dans River’s Edge de Kyoko Okazaki, on ne peut donner plus tort à cet adage. Ici nulle trace d’insouciance, de légèreté ou d’ironie. La flottante ivresse rimbaldienne cède la place à une matière noire et visqueuse qui est celle de l’ennui et du vide. C’est que dans ce manga polyphonique, on est bien trop grave, bien trop sérieux dans la superficialité même. Les protagonistes de cette histoire sont des adolescents plein de contradictions, déjà malmenés par la vie, qui semblent avoir grandi trop vite, et qui se sont rendus compte qu’il n’y avait rien après, sinon directement la mort. Sous le signe du banal et du sordide, la manga nous fait l’anatomie d’une jeunesse sans illusions engagée dans le chemin tortueux de l’autodestruction. Pourtant dans cette violente descente aux enfers, Kyoko Okazaki arrive à faire que, malgré tout, l’on puisse s’attacher à ces personnages qui nous bouleversent dans leur cruauté comme dans leur désespoir.

Une ville industrielle baignée dans une air polluée. Un lycée au bord d’un fleuve où croupissent des eaux puantes et gisent des cadavres de chat. Dans ce joyeux bordel, des adolescents désœuvrés sont livrés à eux-mêmes – enfants déjà perdus dont on n’attend rien. Lieu de rencontres accidentelles, de rapprochements inattendus mais aussi de jalousies cachées et de relations artificielles, c’est là que se noue l’essentiel des drames qui vont suivre. Mais « drame » est peut-être un bien grand mot, car ce qui arrive à la fin n’est que le résultat malheureux d’une accumulation de petites rancœurs qui ont mal tourné. Non, le centre du récit se trouve ailleurs, il faut se déplacer vers les berges du fleuve, là où gît le secret qui relie Haruna, Yamada et Kozué.

La plupart des personnages du manga sont tordus et égoïstes, tous ont un double visage, manipulent insidieusement, cachent un secret. Yamada est un garçon homosexuel qui se fait régulièrement tabasser par ses camarades et sort avec une fille pour garder la façade. Kozué est une jeune mannequin en vogue qui se force à vomir après avoir ingéré une quantité inimaginable de nourriture. Seule Haruna est celle qui est la plus normale, et c’est peut-être la raison pour laquelle elle attire tous les autres personnages, en bien ou en mal. Ses relations avec son petit ami Kannonzaki sont tumultueuses. D’un caractère violent et possessif, il recherche désespérément son attention mais n’hésite pas à coucher avec son amie Rumi derrière son dos quand il n’a pas ce qu’il veut (c’est-à-dire le sexe). Le plus souvent, Haruna se retrouve entraînée par les événements. Après avoir été une nouvelle fois malmené et après que la jeune fille l’ai encore une fois secouru, Yamada décide de lui révéler le trésor que lui et Kozué ont découvert par hasard sur les berges du fleuve : le cadavre d’un homme.

Cette trouvaille servira de catalyseur aux sentiments les plus enfouis et les plus inavouables. Pour Yamada, contempler ce cadavre l’apaise et lui donne du courage, lui qui dit ne jamais savoir s’il est vivant ou mort. Chez Haruna, passé le premier moment de choc, c’est surtout le sentiment d’irréalité qui domine : elle a beau trouver le cadavre « effrayant », « horrible », « dégoûtant », au fond cela « n’a aucun sens » pour elle. Plus tard, Kozué, la plus jeune et la plus cynique de tous, dira sa satisfaction morbide de finir comme le cadavre et fustigera l’hypocrisie de la société qui fait tout pour cacher la pourriture en nous. Face au cadavre, quelque chose d’indicible a lieu. Les vérités surgissent, plus nues et crues que jamais. Les personnages parviennent à dévoiler ce qu’ils ont au plus profond d’eux-mêmes, à dire sans fard leur insensibilité et leur apathie, eux qui ont en permanence le vide dans le regard. Paradoxalement, la mort leur donne le sentiment absurde d’être vivant, car tel un memento mori sans tragique, ce cadavre leur rappelle leur sort final – presque comme un lot de consolation de pacotille. Il ne se déploie aucune énergie, aucune rage dans River’s Edge, tout semble embourbé et stagnant comme les eaux puantes du fleuve qui bordent le lycée de ces adolescents. Totalement paumés, incapables de se connecter à quoi que ce soit, ils finissent invariablement par faire mal et se faire du mal.

S’il y a d’un côté une fascination malsaine de la mort, à l’extrême opposé, on retrouve l’amour érigé en idéal inaccessible. Le manga avance sur ce déséquilibre en dégringolant toujours plus. Yamada aime de loin un garçon qui ne connaît même pas son existence. Lui-même est l’objet d’un amour obsessionnel de la part de Tajima, sa petite amie de façade. Les rapports d’Haruna et Kannonzaki sont désastreux. Lorsqu’elle couche pour la première fois avec lui, c’est plus par curiosité que par amour. Cette expérience ratée a d’ailleurs détruit le peu d’affection qu’elle lui portait. Dans le manga, l’amour et le sexe sont antithétiques. Présenté de manière désabusée, le sexe est vidé de sens et ne sert qu’à décharger les frustrations et les pulsions. Dans un enchaînement de cases significatif – de Yamada qui s’apprête à faire une fellation à Kozué qui est en train de se gaver la bouche de nourriture –, la boulimie de la mannequin est comme un substitut plus raffiné au sexe. Se remplir le ventre jusqu’à être près d’exploser, et ensuite rendre ses tripes jusqu’à être vidée de tout, c’est une façon de jouer à mourir.

(C’est évident mais il faut lire de droite à gauche et de haut en bas)

En utilisant une technique très cinématographique de montage simultané de deux scènes, Kyoko Okazaki fait un rapprochement saisissant entre le sexe et la mort à travers la figure du cadavre. Quand Yamada montre pour la première son « trésor » à Haruna, dans les interstices des cases se glissent la scène de sexe entre Kannonzaki et Rumi qui se passe au même moment. Avec en contrepoint la représentation avilissante de la mort, le sexe devient quelque chose de sordide. Il s’agit de deux faces de l’obscénité. Les corps en train de copuler sont comme autant de cadavres remuants et interchangeables. La confession de Yamada (« je ne sais jamais si je suis vivant ou mort ») résonne alors différemment. Les pulsions sexuelles sont comme des pulsions de néant. Plus tard dans l’histoire, tandis que Kannonzaki viole Haruna sur les berges du fleuve, le corps de Tajima est en train de brûler vif jusqu’à n’être plus qu’un amas de forme noire calcinée. Eros et Thanatos se consument ensemble pour être réduits en un tas de cendre qui finira par s’envoler et disparaître sans laisser de trace. Si le sexe et la mort sont parfois associés pour être transfigurés en une extase libératrice, ici au contraire ce sont comme des machines qui tournent à vide, qui n’aboutissent à rien. Le manga met en avant l’image du terrain vague : un espace désolé et inutile, le théâtre secret d’événements à la fois capitaux et insignifiants, un vide que l’on remplit d’affects les plus violents, contradictoires, cruels, tendres et tragiques. Le terrain vague est la vie intérieure de ces adolescents.

***

Tout semble avorté, sans but, destiné au vide et à l’ennui. Même l’événement tragique qu’est la mort de Tajima est relégué au fait divers, puis à la légende urbaine – des rumeurs disent que son fantôme rode encore dans les parages. Avec froideur, Yamada déclare qu’il la préfère morte que vivante. Il ne l’apprécie que dans son état de cadavre. A la fin, quasiment rien ne change. Une page est tournée mais intimement, ce qui s’est passé sur les rives du fleuve restera enfoui en eux toute leur vie. De ces fêlures, il y aura toujours des cicatrices liées à ce lieu désolé où ils ont joué leur vie et leur mort, déversant ce qu’ils avaient dans le cœur. River’s Edge a la couleur grise et terne de la réalité. Comme le cours du fleuve, la vie continue de couler, indifférente. Pourtant le départ d’Haruna est un moment étrangement touchant et nous rappelle le début du récit. Comme la première fois qu’ils se sont rencontrés, Yamada et Haruna traversent à nouveau ensemble le pont. Lieu suspendu de passages innombrables, c’est aussi là que les confidences naissent et meurent. Le pont est donc le lieu opposé aux berges (ou sa variation non-nihiliste). Il s’en dégage une mélancolie désabusée et flottante. Rien n’est certain, ni même le réel, et cela laisse justement une petite place au rêve. Comme par le passé, Yamada et Haruna croient sentir l’odeur de la mer et entendre le bruit des sirènes et, dernière fantaisie, ils décident de « faire venir des OVNI ». C’est peut-être là leur dernière illusion encore intacte, le morceau d’imagination et d’innocence non souillé par la vie, on peut le penser avec tendresse, que loin de là, il existe un endroit pour eux où l’on respire mieux et où l’air est plus pur.

« Un choeur, pour calmer l’impuissance et l’absence ! Un choeur de verres, de mélodies nocturnes… » (Rimbaud, « Jeunesse, III »)

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