Les interviews de Meloku

Interview de Taiyô Matsumoto : l’art de se réinventer à chaque manga

À l’occasion du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, j’ai eu l’honneur de rencontrer l’immense Taiyô Matsumoto lors d’un long entretien. Cet auteur que j’ai adoré lire à travers des mangas comme Amer Beton, Number 5 ou Sunny se dévoile cette rencontre organisée par les éditions Kana et propose de revenir sur l’ensemble de son œuvre, une bibliographie en perpétuel mouvement, contrastée de récurrences qui nous fascinent depuis ses premières histoires. L’interview s’est déroulée avec nos confrères d’AnimeLand, Manga News, Journal du Japon et Bodoï, et les réponses ont été traduites par Yuki Takanami et Ilan Nguyên.

On retrouve dans Gogo Monster et Éveil des enfants capables de voir ce que d’autres ne voient pas. Est-ce également votre cas en tant qu’artiste ?

Je ne pense pas être capable de voir ce que d’autres ne voient pas. Mais j’ai la sensation que depuis que je suis tout petit enfant, j’ai la capacité d’aller dans un autre monde, d’imaginer des choses que les autres ne voyaient pas.

Straight, Zero, Le rêve de mon père, Ping Pong… Vos premiers récits s’articulent souvent autour du sport. Est-ce que pour vous, devenir sportif est la quintessence du rêve ?

C’est vrai que maintenant que j’y pense, j’ai eu une très longue période où, pour moi, c’était la quintessence du rêve que de s’épanouir dans un sport, que ce soit le football, le baseball, la boxe… Et encore aujourd’hui, quelque part au fond de moi, je vois la chose comme ça.

Il y a dans vos œuvres des personnages très marqués, voire meurtris par leur passé, et qui du coup cherchent à se surpasser, à aller toujours plus de l’avant, que ce soit via le sport, comme dans Zero ou Ping Pong, ou par d’autres moyens. Pourquoi cette idée de dépassement de soi semble-t-elle tant vous tenir à cœur ?

Maintenant que vous le dites, c’est vrai que moi-même je me rends compte que le fait de pratiquer un sport peut être, pour mes personnages, un moyen de se dépasser, d’avancer. Le sport peut être une arme pour affronter le monde, s’ouvrir un chemin, se faire une place dans le monde. Moi-même je pensais comme ça avant, donc il est possible que je fasse pratiquer des sports à mes personnages avec l’idée qu’en faisant ça, ils arrivent à se trouver une place et à avancer dans le monde dans lequel ils sont.

Vos héros sont également souvent en marge de la société, comme les boxeurs un peu mal aimés de Zero, les gamins d’Amer Beton, les orphelins de Sunny, certains personnages un peu solitaires de Ping Pong… Pourquoi ces choix ? D’où vous viennent-ils ? Est-ce pour vous un moyen de présenter une autre manière de vivre ?

Je pense que c’est surtout parce que moi-même, je me sens en marge de la société. Je ne trouve pas que je m’adapte bien à la société. Du coup, le manga est un peu un message envers moi-même, pour me rassurer et pour me dire que même si on n’est pas dans le moule, c’est pas grave, ça peut fonctionner. Et j’ai aussi une envie de communiquer mon message aux lecteurs, pour que ceux qui se sentent aussi un peu en marge de la société comme mes personnages puissent se dire que ce n’est pas grave, qu’ils peuvent continuer à être comme ça, et que malgré tout, c’est bien aussi. C’est pour cela que j’aime faire apparaître ce genre de personnages dans mes mangas.

Vous disiez que quand on débute en tant qu’artiste, on essaie de faire quelque chose qui n’a jamais été fait avant, et qu’en prenant de l’âge et de la maturité on a envie d’expérimenter des choses qu’on n’a jamais essayées. Qu’est-ce qui explique cela ?

Quand j’étais jeune, j’avais envie d’être un pionnier, et de faire des choses que personne n’avait encore jamais faites. En plus, j’étais fasciné par des auteurs comme Katsuhiro Otomo ou Moebius, qui, à mes yeux, sont des personnes capables de réaliser des choses qui n’ont jamais été vues ailleurs. J’avais envie de devenir comme eux, et quand on est jeune on a tendance à avoir des excès de confiance, à se dire que nous aussi on peut le faire. Mais à partir d’un moment, je me suis rendu compte que c’était peut-être un peu trop haut comme objectif, et je me suis dit que même si c’était des choses qui avaient été déjà faites par d’autres, il fallait plutôt que je fasse ce qu’au fond de moi j’avais envie d’essayer. C’est vraiment pour mon enrichissement personnel. Quelque part, j’ai baissé d’un grade mon objectif, ça a été une décision difficile à prendre, et ce fut une étape importante pour mon travail.

Souvent, dans les disciplines scientifiques, on a une image un peu idéalisée de l’homme de sciences qui essaie de mettre à distance l’objet dont il veut parler. Est-ce que, pour des artistes comme les auteurs de manga, une telle démarche est possible ? Et en quoi faire appel à des sentiments déjà vécus, à une part finalement autobiographique qui irrigue les œuvres que l’on produit, peut être une valeur ajoutée permettant de rendre l’œuvre encore meilleure ?

Ça dépend très fort de notre vie, évidemment. Il y a des choses très évidentes, comme pour Sunny qui est beaucoup basé sur mon expérience personnelle et où il y a une émotion très forte. J’ai été bercé dedans, c’est une œuvre qui est très proche de moi de façon évidente. Mais dans le cas de certaines de mes autres œuvres, ce ne sont pas des expériences que j’ai vécues moi-même, c’est par exemple le cas de Number 5 qui est orienté science-fiction. Ce n’est forcément pas une expérience que j’ai vécue ou des émotions que j’ai pu connaître. Mais malgré tout, dans toute œuvre de tout artiste, il y a une part personnelle, des choses dans lesquelles l’artiste se retrouve. Toutes mes expériences et découvertes, les choses que j’ai pu absorber, peuvent nourrir mes œuvres. Donc finalement, quel que soit le type d’œuvre, je me sens intime, touché personnellement ou même victime. Ainsi, c’est difficile de dire laquelle est la plus proche de l’auteur ou laquelle est la plus distante, car il y a toujours, quelque part, une partie de l’auteur qui se trouve dedans, à chaque fois différente.

Concernant la diversité de vos œuvres justement, il y a l’esthétique à la Moebius mélangée à celle de Shôtarô Ishinomori dans Number 5, l’influence de l’ukiyo-e dans Le Samouraï Bambou… Votre style change d’œuvre en œuvre, tout en restant reconnaissable. Comment travaillez-vous ces changements ?

Il y a toujours cette histoire d’expérience personnelle, et quelque part je n’ai jamais abandonné l’idée d’expérimenter des choses que je n’ai jamais faites. Selon moi, quand on débute en tant qu’auteur de manga, on a envie de créer une œuvre parfaite, mais on se rend assez vite compte que ce n’est pas possible. À chaque fois que je crée une œuvre, je vais voir les bons et les mauvais côtés du manga, et, du coup, la fois suivante je me dis que je vais tester autre chose, modifier ce que je ne trouve pas bien, changer des éléments visuels. Et en fin de compte, je me dis que je suis en train de faire un exercice où j’essaie de créer une œuvre parfaite sur l’ensemble de ma création, la globalité de ma carrière d’auteur.

Dans Amer Beton, Blanko et Noiro sont comme le yin et le yang. C’est une dualité que l’on retrouve beaucoup dans vos œuvres, par exemple aussi dans Le Rêve de mon Père, Ping Pong, Éveil… Est-ce que cette notion d’équilibre est essentielle chez vous ?

Quand j’étais jeune, c’était effectivement un élément très important pour moi, surtout qu’à cette époque-là je m’interrogeais beaucoup sur l’amitié. Est-ce que pour devenir des amis, c’est important d’être semblables ? Je pense que non, pas forcément. L’important, c’est de pouvoir accepter les différences de l’autre. Cette idée d’opposés qui s’attirent, c’est quelque chose que j’estime et qui me fascine beaucoup, et c’est un peu un idéal de l’amitié. L’idée d’accepter la différence est une notion très importante pour moi.

À côté de sujets très sérieux et humains, il y a aussi dans vos œuvres une esthétique plus irréelle, qui fait énormément appel à l’imaginaire, non seulement celui des personnages mais aussi celui du mangaka, vous. En quoi la part d’imaginaire, d’irréel, de rêve vous paraît-elle importante ?

Ce n’est absolument pas conscient de ma part, mais maintenant que j’y réfléchis, je me dis qu’effectivement c’est quelque chose d’important pour moi, d’avoir cette permutation du réel et de l’imaginaire.

Quand vous cherchez le sujet d’une nouvelle série, il y a deux temps : tout d’abord la liberté de la préparation et de la documentation si besoin, puis les contraintes du travail. Et parmi ces contraintes, vous évoquez la maladresse de votre trait. Pourquoi trouvez-vous que votre trait est maladroit ? Surtout que comme votre trait est évolutif, en perpétuel mouvement, je ne sais pas si on peut parler de maladresse…

Quand je dis qu’il y a une maladresse dans mon trait, qu’il y a une faiblesse dans mon dessin, c’est plus dans le sens où il y a d’autres artistes comme Bastien Vivès ou Nicolas de Crécy qui me donnent l’impression de dessiner très bien, naturellement et surtout sans effort. Du coup, quand je vois les dessins de ces gens-là, je me dis que moi je ne sais pas dessiner comme ça, naturellement, je pense que je suis nul. Je me déprécie, je me sens découragé par le talent de ces personnes que j’admire… et du coup, je me dis ensuite que j’ai envie de devenir comme ça, de dessiner avec la même aisance mais je n’y arrive pas et ça me démotive et je me sens déprimé. Mais en soit, j’aime beaucoup dessiner, je m’amuse en dessinant, même si parfois j’aimerais moi aussi dessiner comme je respire, et ça conduit a une sorte d’abattement. J’ai de l’admiration pour ces gens-là. Et je dois aussi citer mon épouse, qui fait partie de ces talents graphiques très spontanés.

Dans l’exposition qui vous a été consacrée à l’occasion du Festival d’Angoulême, vous parlez du fait que vous ne cherchez pas à donner du sens aux symboles, que ceux-ci sont plutôt une part de votre inconscient. Du coup, que pensez-vous des écrits qui tentent d’expliquer le sens des motifs dans vos œuvres ?

Concernant le texte de l’exposition, je l’ai relu avec mon épouse, qui travaille avec moi. On a regardé ensemble ce qui a été dit à propos de mon œuvre, et aucun de nous deux ne s’est rendu compte qu’il y avait ainsi des motifs et symboles récurrents dans mes séries. On s’est alors demandé pourquoi des analystes se donnaient tant de mal pour étudier des éléments d’œuvres d’artistes qui ne s’étaient même pas rendus compte de ce dont ils parlent. Mais finalement, je suis très heureux de voir que des personnes s’attardent et s’intéressent de cette façon-là sur mon œuvre.

Concernant votre épouse, Saho Tôno, justement. On comprend qu’elle a beaucoup d’importance dans votre travail. Quel est son rôle auprès de vous ?

C’est un peu difficile à expliquer en quelques mots, car sa façon de collaborer diverge selon l’œuvre. De temps en temps, ça va être uniquement pour les choix de couleurs dans les illustrations. Dans d’autres cas, elle va aussi participer au scénario. Ça dépend vraiment du moment et du titre. En tout cas, plus qu’une assistante graphique, c’est vraiment une partenaire de travail au profil varié.

Étant donné que Number 5 a été influencé par le 11 septembre, nous aimerions savoir quel rôle joue l’actualité dans vos mangas ? Et notamment si la catastrophe de Fukushima a eu un impact dans vos œuvres.

Ce lien entre le mouvement de l’actualité et mes mangas est quelque chose dont j’ai pris conscience au moment de dessiner Number 5. Pendant l’incident de Fukushima, j’étais en pleine production de la série Sunny, et je pense que c’est un élément qui a eu une incidence sur l’ensemble des dessinateurs du mangas, mais aussi des musiciens, des auteurs de dramaturgies, et de manière plus générale de gens qui travaillent dans la création. On a tous été contraints de se poser la question du sens de notre activité, de se demander si c’était bien ça qu’il fallait faire et pourquoi créer dans un contexte comme celui-là. C’est moi-même un questionnement qui m’a traversé, je me suis demandé si je ne devais pas faire un pas de côté ou même m’arrêter. Aujourd’hui, Sunny est une série qui apporte aussi de la joie, et je pense que cela est important pour les victimes de cette situation. Malgré l’influence qu’elle peut avoir sur moi en terme d’abattement, c’était important de mélanger ce sentiment avec du bonheur dans mon manga. Je pense que si cette affaire s’était produite au moment de Number 5, elle aurait tout de même eu une influence beaucoup plus grande sur mon travail. Aujourd’hui j’ai un peu plus de recul, et j’ai pu travailler en composant avec cette réalité.

Pour finir, on aimerait vous parler des adaptations en longs-métrages de vos mangas. Que pouvez-vous nous dire du film de Printemps Bleu, qui est paru en 2001 ?

Pour ce film-là, le réalisateur Toshiaki Toyoda était déjà un ami avant qu’il ne devienne réalisateur. Quand il a fait cette adaptation, il a pris certaines libertés au point de vue du scénario, et finalement le résultat m’a beaucoup plu. C’est un film que j’apprécie beaucoup

C’est un film qui fait partie d’une trilogie sur la jeunesse rebelle avec Pornostar et 9 Souls.

Je n’étais pas au courant que ça devait faire partie d’une trilogie, vous me l’apprenez, mais je trouve ça très intéressant de traiter la chose ainsi.

Ping Pong a un esprit beaucoup plus surréaliste…

Ce qui est très amusant de mon point de vue, c’est que tous les acteurs qui ont joué dans ce film étaient des inconnus, et qu’après ce film-là ils ont tous décollé et sont devenus de grands noms dans le showbiz japonais. Pour ce film, le réalisateur a vraiment très bien respecté l’œuvre d’origine, et j’ai été très content de la vision qu’il a apportée pour adapter mon manga.

Tandis que dans Printemps Bleu, l’acteur Ryuhei Matsuda était issu d’une famille de célébrités.

Oui, c’est exact.

Il y a eu aussi Revolver – Aoi haru, un autre film adaptant Printemps Bleu et sorti directement en DVD. Qu’en avez-vous pensé ?

Pour vous dire la vérité, je n’ai jamais vu ce film. Mais le scénario se base un personnage que j’aime énormément, donc je pense qu’il doit être intéressant.

Et concernant le film d’animation Amer Beton ?

J’étais ami avec le réalisateur, Michael Arias, avant qu’il n’occupe ce poste, rien que pour ça c’est une œuvre qui me touche. De plus le directeur artistique Shinji Kimura et le designer des personnages Shôjirô Nishimi font partie des talents les plus éclatants de la scène de l’animation japonaise, et je suis très heureux que le film ait profité de la réunion de telles personnes. Avant ça, il y avait déjà eu un projet d’animer d’Amer Beton, une sorte de pilote de quelques minutes de Koji Morimoto, mais finalement, pour diverses raisons, le projet n’a pas abouti. Et à ce moment-là, j’avais abandonné l’idée que ce soit un jour adapté, mais en fin de compte c’est devenu ce long-métrage assez exceptionnel que l’on connaît aujourd’hui.

7 réflexions au sujet de “Interview de Taiyô Matsumoto : l’art de se réinventer à chaque manga”

  1. Les questions étaient intéressantes ! Cet homme est beaucoup trop modeste. Il parle de ses ambitions revues à la baisse mais jusqu’à maintenant il y a eu zéro ratage dans sa carrière. Et il m’a toujours paru être un extraordinaire dessinateur, même en adaptant le style et le registre à chaque fois, il y a toujours beaucoup de souplesse et de vie, ce n’est jamais forcé. (Il me semble que Tsuge aussi avait un genre de complexe d’infériorité en dessin ? haha je ne comprendrais jamais)

    Le moment où il parle de joie et de bonheur dans Sunny est très émouvant. C’est un manga si plein de pudeur, il y a beaucoup de tristesse mais qu’est-ce que ces gosses (leur innocence, leurs espoirs) sont attachants.

    1. C’est quelque chose d’assez fréquent chez les mangakas de se dévaloriser de la sorte (en général il y a un éditeur japonais pour déclarer à quel point c’est un génie à côté haha), ça me donne toujours envie de les rassurer.

On attend votre avis !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s