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Rêveries sur l’herbe dans l’Ere des cristaux

L’Ere des cristaux, Haruko Ichikawa
(publié en français chez Glénat)

Il n’est pas exagéré de dire que L’Ere des cristaux d’Haruko Ichikawa est l’un des mangas les plus séduisants et fascinants qui se publie actuellement. Ayant fortement gagné en popularité grâce son excellente adaptation animée par les Studios Orange, il est parvenu à gagner la fidélité de fans du monde entier. Il faut dire que l’œuvre a de quoi exercer une mystérieuse attraction. D’une qualité presque expérimentale, tant graphiquement que narrativement, nourri de l’influence du bouddhisme, L’Ere des cristaux brasse audacieusement les genres en y apportant un souffle d’une fraîcheur rare. Manga de science-fiction, récit initiatique dans un univers post-apocalyptique, conte philosophique et métaphysique, exploration poussée des profondeurs psychologiques, une chose est certaine : il est unique. L’Ere des cristaux est une vraie machine à produire de l’exégèse – théories, spéculations, prédictions, analyses de toutes sortes. Son univers est si singulier et si original qu’il est possible de noircir des pages sur le moindre sujet, ce qui est absolument réjouissant. Il est une porte ouverte pour la pensée, l’imagination et l’émotion. Beaucoup d’écrits très intéressants ont été déjà produits (vous pouvez en trouver sur ce blog même !). Pour ma part, je me dois dès à présent vous avertir qu’il ne faut pas s’attendre ici à quelque réflexion profonde et révolutionnaire sur l’œuvre, je n’en ai pas l’ambition. A la place, je vous propose d’explorer dans les deux premières pages du manga un élément graphique qui m’a toujours obsédée et auquel je souhaite consacrer toute mon attention.

L’herbe dans l’adaptation animée du manga par les Studios Orange

Dans toute œuvre narrative, quel que soit la forme qu’elle prend, l’ouverture (ou l’exposition) revêt une importance primordiale. En effet, avant même que ne se posent les bases narratives du récit, le lecteur perçoit déjà une première impression qui sera déterminante pour la suite. Elle se doit donc de marquer les esprits. Celle de L’Ere des cristaux l’est assurément, et cela, grâce à un élément dont l’aspect et la présence renvoient à tout ce qu’il y a de plus anodin : l’herbe. Chaque fois que je feuillette le début du manga, je ne peux m’empêcher de m’extasier devant l’intelligence et la subtilité de ses deux premières pages en couleur. Présentées en quelque sorte comme une préambule, elles nous livrent implicitement des informations essentielles sur l’univers conceptuel dans lequel s’inscrit l’œuvre ainsi que sur la caractérisation du personnage principal. C’est seulement à la faveur d’une lecture rétrospective, avec la figure de l’herbe comme point de focal, que l’on peut se rendre compte de tout cela. Aucun manga n’est aussi riche pour une approche non linéaire où plus on avance, plus du sens se superpose aux pages précédentes à la manière d’un palimpseste.

1. Nature en symbiose

Peut-être que mon obsession de l’herbe correspond t-elle à une forme de nostalgie, alors même qu’actuellement le manga prend une tournure toujours plus inattendue et douloureuse. Car telle que représentée dans l’œuvre, jamais l’herbe n’aura paru aussi belle et désirable et cette terre où elle pousse librement pourrait être prise pour le Paradis. Verdoyante, vigoureuse et sensuelle, elle flotte telle une houle en perpétuel mouvement, ployant et se déployant au gré du vent dans une insouciance primaire. Il n’y a pas de « mauvaise herbe » car ce qui est désigné comme tel n’est en fait qu’une construction arbitraire de l’homme. Par métonymie, Haruko Ichikawa fait porter à l’herbe la perfection et la beauté de la Nature. Et au cœur de cette perfection et de cette beauté, il y a bien évidemment les cristaux. Ainsi, les deux premières pages du manga nous montrent des cristaux dans l’herbe. La première, prise comme un instantané photographique, donne à voir cinq cristaux humanoïdes courant dans l’herbe, les cheveux brillant au vent et la figure à moitié cachée, avec en fond un beau ciel pur. Les personnages, dont on ne sait encore rien, apparaissent d’emblée comme un prolongement des hautes herbes, les deux éléments étant saisis dans une parfaite harmonie. En effet, par analogie, la finesse, le mouvement et le groupement des cristaux correspondent exactement à ceux des brins d’herbe. Issus de son sein, les cristaux tout comme l’herbe (minéral et végétal), se confondent dans une même Nature où tous les éléments sont en symbiose. Dans cette conception de la Nature, on peut retrouver l’influence du bouddhisme, si importante dans le travail de l’autrice. Au fond, le monde de l’Ere est cristaux est l’accomplissement d’un cosmos unique et parfait. C’est peut-être la raison pour laquelle il nous semble si beau et fascinant.

2. Le sommeil de Phos

En plus de symboliser l’harmonie naturelle, l’herbe a aussi pour fonction de révéler et de caractériser le personnage principal du manga. Sur la deuxième page, un être de cristal est complètement immergé dans une masse touffue d’herbe, au point de disparaître à la vue de ses camarades. Des bulles jetées au vent nous apprennent qu’il se nomme Phos. Tout doucement, celui-ci se laisse distinguer du lit d’herbes où il était en train de dormir. D’une belle couleur vert clair, presque transparente, Phos est un cristal humanoïde dont le nom complet, Phosphophyllite, porte une référence étymologique à feuille en grec (phyllon). Sans doute, cela explique sa coiffure qui rappelle des lames de feuilles finement superposées. Il n’est donc pas anodin que sa première apparition le confond avec l’herbe. En effet, cet élément végétal suggère la jeunesse, l’innocence, l’inexpérience et la naïveté du personnage ; toutes ces qualités qu’il perdra peu à peu, tout comme son apparence se modifiera au cours du temps au fil des expériences traversées. La transformation, tant physique que morale, de Phos est l’une des choses les plus fascinantes du manga, et en constitue son épine dorsale. C’est comme si, dans une trajectoire inéluctable de l’être au devenir, il était extrait de la Nature, et même de sa nature, pour être jeté dans le vaste monde. Car rappelons-nous, jusque-là, Phos ne faisait rien d’autre qu’exister, aussi inutile et beau qu’une feuille d’herbe. Mais pour cet être doué de désirs et de compassion, exister n’est pourtant pas suffisant. Le découpage des cases déroule un mouvement où l’herbe semble se dégager et laisser voir le personnage ouvrant les yeux. Très subtile, l’idée de mise en scène est d’une intelligence folle : voilà le personnage principal sorti de son long sommeil, les choses sérieuses vont enfin pouvoir commencer ! L’Ere des cristaux ne raconte rien d’autre que le réveil de Phos, l’enfant le plus jeune (300 ans) de la fratrie des cristaux. Car tout ne commence véritablement qu’avec lui. On assiste donc dans ces cases au début non annoncé d’une révolution.

Jeune pousse

***

Merci aux studios Orange d’avoir fait l’herbe aussi belle !

L’herbe, cet élément discret de la nature ne semble rien avoir de remarquable. Nous la foulons sans y prendre garde et elle, supporte impassiblement notre poids avant de se redresser comme si de rien n’était. Pourtant, elle est ce qui relie par la pure sensation l’homme à la Nature dans sa plus modeste forme. Il me semble que cela, Haruko Ichikawa l’a remarqué et que pour cette raison, elle a voulu leur donner tant de beauté. L’herbe inspire aussi le regard des poètes. Pensons au recueil Feuilles d’herbe (Leaves of Grass) du grand poète américain Walt Whitman. Ou bien au remarquable roman Oreiller d’herbes ou le Voyage poétique de l’écrivain japonais Natsume Sôseki. Pour ma part, je trouve que ce végétal donne une parfaite image du style de Haruko Ichikawa : une esthétique discrète, élégante, souple, sensuelle et poétique.

4 réflexions au sujet de “Rêveries sur l’herbe dans l’Ere des cristaux”

  1. Merci pour ce bel article, très poétique! C’est vrai qu’on pourrait presque la toucher, s’en faire caresser les chevilles. ça m’a rappelé les très jolies vidéos des vagues de prairie.

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