La séance du jour, LvK

Hippocrate : la blouse à l’âme

Hippocrate – Série TV – Deux saisons de 8 épisodes chacune – Canal+

Dans notre culture collective, quand on pense aux séries TV et plus précisément aux séries dédiées à la médecine, on pense très rapidement à ce que proposent les créateurs américains. En France le traitement de la médecine est plutôt “faible” mais depuis 2018 et avec 16 épisodes, Hippocrate s’impose comme un parfait exemple à suivre.

TELE REALITE

Avant d’être une série, Hippocrate est un film sorti en 2014 et réalisé par Thomas Lilti. Il relate l’histoire d’un jeune médecin démarrant son internat et découvrant la brutale réalité de son métier. En 2016 dans Médecin de Campagne il décrit la vie d’un médecin généraliste solitaire et travailleur acharné atteint d’un cancer. Enfin, en 2018, T. Lilti s’attaque à l’enfer de la prépa du concours de médecine dans Première Année. 

Si la médecine a une place centrale dans le cinéma de Lilti, c’est simplement parce qu’avant de réaliser des films, il a été médecin dès 1999 en tant qu’interne et a arrêté sa carrière en 2016. En 2020, il a remis sa blouse en tant que renfort pendant la première vague du COVID. Il raconte cette expérience dans Le Serment, un livre publié en janvier 2021.

Que ce soit en film ou en série, chaque récit du médecin-réalisateur-scénariste contient une constante : l’humain en son centre. Pour sa série, il a décidé de créer un groupe là où le film éponyme évoquait plutôt son expérience personnelle. C’est soutenu par Canal+ qu’il a pu développer son projet et composer jusqu’à aujourd’hui deux saisons d’une série qui transpire la réalité, qu’elle soit politique, sociale et surtout médicale.

MEDECINE BRUTE

La première saison a été diffusée en 2018, et on y suit l’évolution de quatre médecins dans un hôpital public. Parmi ces quatre personnes trois sont des internes, deux débutent tout juste, une est plus expérimentée et la dernière est un légiste qui souhaite changer de spécialité. D’habitude, les internes sont sous tutelles. Ils/elles peuvent exercer la médecine mais l’internat permet de se spécialiser et ils/elles doivent régulièrement rendre des comptes et toujours faire valider leurs choix. Dès le début de la 1ère saison, le spectateur apprend que les médecins titulaires sont en quarantaine suite à une contamination (2018 pour rappel). De ce fait, les internes vont être livré.e.s à eux même et vont devoir prendre en charge les patients du service de médecine interne.

Pour la seconde saison, le service des urgences subit une inondation des locaux et doit déménager dans une autre unité. C’est bien évidemment la médecine interne qui va servir et va vivre une réorganisation complète. Pour ne rien arranger, une vague de froid extrême s’abat sur la France. Plus expérimenté.e.s que pour la première saison, les quatre médecins vont continuer d’apprendre leur métier sous la pression d’un contexte professionnel et social des plus compliqué.

Ce qui est certain, c’est que dans cette série on abandonne totalement ce qu’on a pu connaître avec des mastodontes comme Grey’s Anatomy, Dr House voir même Urgences. Ici point de relations sentimentales croisées, de cas médicaux aussi incroyables que grotesques ou encore d’émotions fortes. Non Hippocrate est bien loin de ça et cela est justifié par les ambitions de Thomas Lilti et son équipe d’auteurs. D’abord, la série se passe en France et le créateur souhaite parler de ce qu’il connaît, le terrain sur lequel il a évolué pendant pratiquement 20 ans. On est dans une urgence brute, pas que médicale, plutôt émotionnelle, professionnelle. 

En parallèle d’un récit qui a besoin d’être romancé pour pouvoir nous tenir en haleine, le système de santé et ses dysfonctionnements sont pointés du doigt, habilement, en filigrane. Pendant que les médecins soignent, on comprend que tout ne dépend pas que de eux. Il faut prendre en compte les autres unités, l’administratif, la surcharge de travail globale des équipes soignantes, le manque de budget et l’expérience professionnelle de chacun.e.

Mais à aucun moment, Hippocrate ne sombre dans le patho. Le ton utilisé est d’une justesse incroyable que ce soit la critique de l’institution en arrière plan mais aussi la relation soignant-soigné et tout les soucis de positionnement que cela implique. La première saison est assez criante de vérité quand, une fois que la personnalité de chacun.e a émergé, on comprend qu’ils sont tous un peu tétanisé par les échanges réalisés au lit des patients. La réalité leur saute au visage à chaque seconde. Les notions de responsabilité, culpabilité et la place de chacun dans un hôpital ne sont pas juste effleurées, non bien au contraire, elle sont encrées dans le récit et comme dit plus haut dans cette article, elles transpirent par tout les pores.

Hippocrate retranscrit à merveille ce que j’ai appris à l’école d’Aide Soignant, ce qu’apprennent les infirmières et les médecins : l’hôpital est un lieu d’échange, de gain de maturité, de connaissances et chacun se confronte à la vie, à la mort, à la solitude et à toutes les classes sociales.

CASTING DE FORCE MAJEURE

La série possède différents atouts qui se complètent tous, se renforcent et font que la série est si efficace, pratiquement inattaquable. Outre l’écriture, il faut évoquer le casting qui, si dans la première saison est plutôt centré sur les personnages principaux, s’élargit considérablement dans la saison deux. Cela se justifie par le fait d’intégrer un service d’urgences débordé. Chacun son rôle, sa spécialité et sa place. La répartition est si précise qu’à chaque absence un peu trop longue d’un personnage, cela saute aux yeux et interroge.

En tête d’affiche, Louise Bourgoin campe une Chloé, interne séniore, froide et désireuse de reprendre sa place perdue à la suite d’un ennui de santé. Elle cédera une place de leadeuse pour devenir un peu plus effacée. Alyson incarnée par Alice Belaidi démarre son internat et est saisie d’une angoisse persistante, stressée, à deux doigts de tout lâcher. A ces deux femmes, sont associées Hugo (Zacharie Chasseriaud) plus sûr de lui qu’Alyson au niveau professionnel mais plus immature sur la gestion des émotions et des priorités. Enfin pour fermer ce groupe, Arben (Karim Leklou) est un légiste qui souhaite venir renforcer la médecine interne. C’est le personnage le plus complexe, il court après l’administration pour être en droit d’exercer. Son jeu d’acteur est très perturbant. Son regard se perd régulièrement dans le vide comme si son âme essaie de s’extirper d’une situation ingérable.

A ce casting principal, on trouve un lot de comédiens tous irréprochables et surtout, Thomas Lilti pointe du doigt quelque chose d’important à mettre en miroir avec la réalité : les professionnels soignants sont en majorité des femmes. Et encore une fois, Lilti traite le sujet avec une justesse de ton quasi parfaite. Dans Hippocrate, les personnages féminins créés le sont pour faire écho à la réalité. Elles ne sont pas là par question de quota ou pour alimenter une intrigue sentimentale. Bien sûr, il y a un certain rapport de force ressenti où on voit bien que les femmes doivent faire plus d’efforts que les hommes mais le plus important est de montrer que chaque rôle pourrait être aussi bien féminin que masculin. Dans le sens où on est ici dans un corps de métier où le savoir est commun et le genre ne peut rien y apporter. Les liens se font, se défont et se reconstruisent à nouveau mais d’une manière différente et tout cela en parallèle d’un métier qui hante leur vie.

EXPERIENCE HUMAINE

Devenir soignant que ce soit en tant que médecin, infirmier.e, aide soignant.e, kiné, radiologue, peu importe le métier, cela affecte notre vie dans sa globalité. Et plus généralement, le moindre job qui touche à la relation humaine vient forcément envahir la sphère privée plus qu’un autre métier. On ramène toujours un peu de boulot à la maison, on a envie de parler, de se confier. Or, ici leur vie est à l’hôpital, la majorité n’ont quasiment pas de vie privée, leurs collègues de travail deviennent quasiment des confidents.

Hippocrate aborde énormément de choses qui touche aux diverses profession de la santé et soulève également des problèmes de société. A travers 16 épisodes, Thomas Lilti amène le spectateur dans les profondeurs de la souffrance morale des médecins et de manière plus légère des infirmières et aides soignants. On assiste à des confrontations soignants soignés ou les internes Hugo et Alyson découvrent des corps meurtris par la vie et masquent difficilement leur ressenti. La série reflète très bien la violence que se prennent dans la tête ces jeunes médecins. Constater un décès, une tentative de suicide d’une adolescente ou ne pas arriver à soulager une douleur quand on a moins de 25-30 ans et qu’on enchaine une 24ème heure de garde, n’est en rien quelque chose de facile à vivre. 

La seconde saison décrit parfaitement cette détresse psychique et toutes ses conséquences. Le personnage du chef urgentiste interprété par un Bouli Lanners bluffant, essaie de maîtrise la tension palpable du service en incitant chaque soignant à se responsabiliser et à se blinder moralement. Le problème étant qu’il est tout simplement impossible de “se blinder”, au mieux on encaisse mais arrive un moment où l’armure blanche craquèle sous le poids de la culpabilité, du manque d’efficacité.

Dans cette immense cuisine où les auteurs mélangent différents thèmes avec talent, on arrive à trouver un peu de légèreté, on s’amuse à repérer des erreurs de règles d’hygiène, des pansements fait étrangement, on sourit un peu pour se détendre. Mais c’est pour mieux se prendre une petite claque derrière les oreilles pour se recentrer sur une série qui se veut sérieuse et la plus objective possible. Les épisodes prennent le temps de s’arrêter sur des détails d’un soin, développe un jargon technique et ce n’est pas pour faire du remplissage. Si le spectateur assiste à un prélèvement d’une interne sur une patiente en train de mourir c’est bien qu’il y a un intérêt. Si ce même spectateur a un oeil de soignant, il va repérer une erreur grossière et comprendre que ce n’est pas là pour rien.

Une des forces d’Hippocrate, réside dans le fait d’être d’une précision d’orfèvre. Rien n’est laissé au hasard et mieux encore, personne n’est pris de haut. On est pris par la main pour aller constater par nous même comment ça se passe. C’est une sorte de témoignage encré dans la réalité de la médecine hospitalière et peut être une forme de remerciement auprès de tout ces gens qui chaque jour s’engage pour le bien être des autres.

Quand on assiste au déroulement d’une prise en charge aux urgences avec un code couleur par sens de priorités vitales, ce n’est pas anodin. Il y a fort à parier qu’ici on adresse un message au public. Oui venir aux urgences c’est un enfer mais si vous restez moins de 5 heures, c’est que vous n’avez pas attendu longtemps.

La saison 2 a vécu des difficultés car tournée pendant la crise sanitaire du COVID (toujours en cours au moment de publier cet article) et si on raccroche les wagons avec l’actualité, je n’ai pas pu m’empêcher de voir auparavant une petite pique envers le corps médical et un certain débat houleux concernant un traitement miracle étudié du côté de Marseille. Mais cela reste une pure spéculation de ma part.

UN COUP DE POING ORIGINAL

Vous l’aurez compris, Hippocrate est chaudement recommandé ici. Bénéficiant d’une écriture riche et réaliste, la série s’installe tranquillement en saison 1 pour être très éprouvante jusqu’au dernier épisode de la seconde saison. C’est typiquement une série qui pourrait s’installer dans le temps, de par un terrain de création très fertile et aussi grâce à des personnages qui concrètement n’en sont qu’à leur début de carrière. Il est évident qu’il en faut pour tout les goûts et il n’est pas question ici d’envoyer à la poubelle des séries médicales où vivent des sortes de super héros du quotidien. Hippocrate est juste une belle alternative, une espèce de docu-fiction très intéressante et voir même enrichissante pour quiconque a déjà mis les pieds dans un hôpital.

Si Hippocrate possède en revanche un défaut important, c’est celui d’être une série pas forcément très accessible. En effet, issus des services de la création Canal+, il vous faudra être abonné pour pouvoir dévorer les 16 épisodes constituant les deux saisons. Ou alors vous pencher du côté du support physique avec les DVD ou Blu Ray moyennant quelques 30€ la saison. Bien qu’on puisse débattre longuement sur l’esprit canal actuel, il n’y rien à redire du côté des programmes originaux proposés et Hippocrate est sans aucun doute un argument de poids, une sorte de serment.

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