Banana Fish et les Neiges du Kilimandjaro : la dernière gloire des damnés

Banana Fish. Impossible de ne pas être intrigué par un nom pareil. Un nom aussi unique et inoubliable que le manga culte d’Akimi Yoshida. Paru il y a plus de trente ans dans le Bessatsu Shojo Comic de 1985 à 1994, il rencontre un engouement qui n’a jamais véritablement faibli. Ainsi en 2018, le manga a eu droit à une adaptation animée et actualisée par les Studio Mappa et en 2021, Panini Manga relance le titre dans une Perfect Edition en double volume, permettant à la jeune génération de découvrir l’un des mangas les plus importants des années 90.

Avec son intrigue aussi complexe que palpitante, sa panoplie de personnages dangereusement charismatiques, sa dose d’amour et de tragédie, Banana Fish a tout pour séduire. Mais surtout, son cadre géographique offre un total dépaysement, puisqu’il nous projette directement dans les Etat-Unis des années 80-90, et plus particulièrement dans New York, le lieu principal d’une grande partie de l’action. Tel que montré par Akimi Yoshida, on se doute que son New York des gangs et des mafias est quelque peu fantasmé. Cependant, on peut ressentir toute la fascination de la mangaka pour cette ville, et de manière générale pour la culture et l’histoire américaines. Cette fascination n’est pas sans ambivalence lorsqu’on sait les liens historiques douloureux entre le Japon et les Etats-Unis et il y a autant d’admiration que de critique dans son regard.

Rejetant la violence qui s’inscrit en creux dans l’identité de ce pays, Akimi Yoshida lui préfère le génie de sa littérature. On peut indéniablement affirmer sans risquer de se tromper que Banana Fish est une ode à la littérature américaine tant les œuvres citées sont nombreuses. Le titre du manga lui-même est repris d’une nouvelle de J.D. Salinger, A Perfect Day for Banana Fish. Par ailleurs, si vous avez vu l’adaptation animée, vous avez peut-être remarqué que le titre de chaque épisode est une référence à une nouvelle ou à un roman d’un grand auteur américain du XXe siècle (Salinger, Hemingway, Scott et Zelda Fitzgerald, Faulkner). Loin de se contenter de citer gratuitement les noms des œuvres, on sent qu’Akimi Yoshida a une connaissance fine de cette littérature. La façon dont elle s’est appropriée la nouvelle d’Ernest Hemingway, les Neiges du Kilimandjaro, en est la preuve éclatante.

Après cette longue introduction, nous arrivons enfin à l’objet principal de ce billet, où je vais tenter d’explorer l’intertextualité entre les deux œuvres pour proposer un nouveau regard sur la fin tragique de Banana Fish à la lumière des Neiges du Kilimandjaro. Au cas où vous ne connaissez aucune des deux œuvres, je préfère prévenir que tout sera dévoilé en détail. Si vous savez déjà la fin de Banana Fish, je ne pense pas qu’il soit bien grave de vous faire divulguer la nouvelle de Hemingway.

Bien qu’elles ne soient citées qu’une fois dans le manga, les Neiges du Kilimandjaro ont une importance capitale pour comprendre le personnage d’Ash et son rapport à la mort. Après s’être disputés, Eiji retrouve Ash à la New York Public Library où ils finissent par se réconcilier. Face à une New York au coucher du soleil, Ash avoue alors son absence de peur face à la mort et cite l’épigraphe qui se trouve au début des Neiges du Kilimandjaro où il est question d’une carcasse d’un léopard retrouvée près de la cime ouest du Kilimandjaro, surnommée la « Maison de Dieu ». Ash s’interroge alors sur la présence de cet animal à cette altitude, sur ses motivations, sa quête, son impossibilité de faire marche arrière une fois entraîné dans sa montée. Je ne m’étendrai pas ici sur la psychologie du personnage, sur ses questions sans réponse qui font parties de son mystère. Tout ce que l’on peut dire, c’est que Ash, tout comme ce léopard, a dû aller plus loin que quiconque afin de survivre, et peut-être sent-il qu’arrivé à un moment, il ne pourra plus continuer à avancer, sera parvenu tout près du sommet.

Et ce moment justement, c’est la fin du manga, autrement dit la mort d’Ash. Mais d’abord, avant d’en arriver là, il nous faudra faire un détour rapide par la nouvelle d’Ernest Hemingway. Les Neiges du Kilimandjaro raconte l’histoire d’un homme qui, lors d’un safari, souffre d’une blessure qu’il s’est faite bêtement et qui n’a pas tardé à s’aggraver. Toute la nouvelle n’est que l’attente interminable de l’arrivée des secours. On découvre peu à peu, tandis que l’homme revient sur sa vie, qu’il est cynique et antipathique, qu’il a raté tout ce qu’il a entrepris et qu’il n’a jamais su aimer sincèrement. Les secours finissent par arriver pour l’emmener en avion. Là-haut dans les airs, l’homme et le pilote sont pris dans une tempête de neige et déviés de leur trajectoire, il se retrouvent face au sommet du Kilimandjaro. En réalité, à la fin de la nouvelle, on se rend compte que tout cela n’est qu’un rêve et que l’homme est mort sans que les secours ne soient jamais arrivés. Aussi terrible soit-elle, je trouve cette fin marquante et porteuse d’espoir. Hemingway n’a cessé de rendre son héros méprisable tout le long de son récit ( en un certain sens « humain ») et néanmoins, sa mort s’accompagne du sentiment de beauté, de clarté, et de grandeur face à quelque chose qui nous dépasse tous. Même les damnés ont le droit d’être sauvés, même à eux est réservée une part de gloire.

Bien qu’il soit tout sauf antipathique, le mot de damné peut aussi s’appliquer à Ash. Quoiqu’il fasse, son passé d’assassin le rattrapera toujours. Après avoir fait preuve d’un instinct de survie hors du commun, il meurt à la fin du manga d’une hémorragie qui semblait anodine pour un personnage tel que lui. Mais rappelons-nous que sa blessure lui a été infligée par vengeance de la mort de Shorter, son meilleur ami qu’il a été obligé de tuer de ses propres mains. Il est possible que cet acte pèsera toujours sur sa vie. Ce qui a empêché Ash de chercher secours, on ne le saura jamais clairement, comme on ne saura jamais pourquoi le léopard a grimpé aussi haut dans les cimes du Kilimandjaro. Peut-être que le bonheur éprouvé à la lecture de la lettre d’Eiji représente pour lui le plus haut sommet qu’il puisse atteindre : le sentiment d’avoir été aimé, pardonné et sauvé ; le sentiment de ne pas avoir vécu sa vie en vain. Quand on pense à toutes les horreurs par lesquelles il est passé, son repos apparaît alors bien mérité, presque comme un soulagement. Ernest Hemingway offre dans sa nouvelle une dernière éclaircie onirique à son anti-héros agonisant. Par la similarité des deux œuvres, imaginons nous aussi le dernier « beau rêve » d’Ash tandis qu’il se meurt dans le silence apaisant de la New York Public Library : en paix dans la « Maison de Dieu », contemplant la beauté aveuglante des sommets enneigés, avec, sans doute, Eiji à ses côtés.

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