Zone Fantôme : une autre histoire de l’œil

Une jeune femme qui ne peut s’empêche de pleurer, un lycée où se déroule un culte macabre, un homme qui découvre une rivière spectrale alors qu’il voulait se suicider, un tueur en série qui n’est pas maître de ses actes, bienvenue dans Zone Fantôme, la nouvelle série d’histoires horrifiques de Junji Itô. Publiée en ligne sous la forme de saisons ainsi que dans le magazine Nemuki +, cette série de récits indépendants a débuté en 2020, et suit ainsi Sensor dans la chronologie des mangas de l’auteur. En France, le premier tome est sorti au sein des éditions Mangetsu. Celui-ci contient quatre histoires : Le coteau aux pleureuses, Maudite madone, La rivière spectrale d’Aokigahara et Léthargie

Après une panne d’inspiration qui a donné lieu à des récits tout de même excellents comme en témoigne La déchéance d’un homme ou encore Raspoutine le patriote, Junji Itô est revenu aux fondamentaux de sa manière de concevoir du récit d’horreur avec Sensor. Dans la pure continuité, il signe Zone Fantôme où il se débarrasse de la connexion entre les différentes histoires, sorte de prison narrative pour lui qui brille dans la brièveté de ses récits. Il propose donc quatre épisodes succincts, dont la rapidité du basculement vers l’effroi puis en direction d’une conclusion souvent macabre est la principale force. Pour autant Junji Itô prend le temps de poser calmement les bases de ses scénarios en présentant à la fois les personnages et le contexte, une place offerte par l’amoindrissement des contraintes éditoriales dû à la publication en ligne. 

Si ses mangas débutent en général par la mise en avant de la normalité comme visiter un village de campagne typique ou intégrer une nouvelle école avant la chute vers l’horreur, Léthargie prend cette habitude à contrepied en mettant en scène un personnage qui avoue être un meurtrier dès la première page. Mais tout de même, on y retrouve du Junji Itô habituel dans ce récit car l’auteur désoriente son personnage, et donc le lecteur. D’habitude, cela passe par le voyage, en allant en vacances ou alors en revenant dans son village d’enfance. C’est le cas des trois premières histoires de Zone Fantôme, qui débutent dans des lieux inconnus, à savoir une excursion avant un mariage, un changement d’école et une forêt dans laquelle les personnages ont prévu de se suicider. Dans le dernier épisode, le personnage débute chez lui, dans son appartement, chose très rare chez Junji Itô. Mais le voyage est représenté différemment, puisqu’il se fait depuis l’esprit, le protagoniste perdant le contrôle de son corps pour assassiner des gens la nuit. Du moins c’est ce qu’il pense jusqu’à un retournement de situation nous faisant mieux comprendre le sentiment de perte de repères alors même que le protagoniste ne sortait pas de ce qu’il pensait être ses habitudes quotidiennes.

Junji Itô nous offre ce qu’il sait donc faire de mieux. En plus de la perte des sens provoquant un vertige accentuant l’angoisse, il dessine le contraste. Cela passe par le lien entre la beauté et laideur parfaitement représenté dans Maudite Madone où la femme du directeur revêt un visage de plus en plus affreux au rythme où elle laisse sa colère l’envahir. Sa beauté perdue contraste avec celle de la jeune Maria, sublime protagoniste qui arrive dans sa nouvelle école catholique pour filles et sur qui le directeur jette son dévolu. Junji Itô est un auteur merveilleux tant il arrive aussi bien à représenter la splendeur que l’horreur tout en parvenant à mettre les deux en contraste. Cela vient de son imagination époustouflante mais aussi et surtout de son indéniable talent pour le dessin.

Dans La rivière spectrale d’Aokigahara, sa quête de beauté franchit une nouvelle étape jusqu’à dériver vers l’étrangeté. Les aspirants au suicide y découvrent une rivière spectrale dans laquelle ils plongent encore et encore. La sensation que cela leur provoque les rend dépendants. À force de s’y engouffrer, ils deviennent lisses et mincissent. Ils commencent à se changer en des êtres filiformes et ne plus vraiment ressembler à des humains, trouvant laides les formes naturelles de leurs anciens congénères. Et forcément, Junji Itô étant un auteur qui va toujours au bout de ses idées, les personnages continuent leur quête de métamorphose jusqu’à ce que la beauté se mélange à l’affreux. 

Si l’on devait nommer un motif récurrent entre les différentes histoires de Zone Fantôme, ce serait l’œil. De celui de la figure filiforme qui s’ouvre pour nous indiquer qu’il s’agit d’un être vivant à celui de la statue de la vierge qui pleure des larmes de sang, l’œil est omniprésent dans le recueil. Là où il est le plus visible, c’est évidemment dans Le coteau aux pleureuses puisque l’histoire présente une jeune femme qui ne peut plus s’arrêter de pleurer et qui découvre d’autres femmes dans son cas dans un étrange village semblant tout droit sorti d’un cauchemar rappelant La Vis de Yoshiharu Tsuge. Elles pleurent des litres et des litres de larmes, et Junji Itô accentue la malédiction par la présence de points noirs tout autour des yeux, rendant ainsi macabre le fait de pleurer.

Mais globalement, l’auteur parvient à effrayer par le regard. Il dessine des traits fins autour des yeux de ses personnages terrifiés, ce qui est sa marque de fabrique graphique la plus emblématique. S’ils reflètent l’horreur, ils la transmettent également comme c’est le cas de la matrone dont le regard fait de plus en plus peur, jusqu’à ne plus rien n’avoir d’humain, ou d’un homme, pensant être un tueur en série, rongé par sa crainte de s’endormir et basculant dans les méandres de la folie. Même le discret regard du directeur de son école que Maria sent pesé sur celle en début du récit est annonciateur du drame à venir. Comme si tout était une histoire d’œil. 

Zone Fantôme est, comme son titre l’indique, également une histoire d’esprits. Si des personnages plongent littéralement dedans dans la rivière spectrale qui traverse la forêt d’Aokigahara, d’autres interviennent de manière plus discrète. L’héroïne de la première histoire serait la réincarnation d’une célèbre pleureuse nommée O-rui et celle de la deuxième est perçue comme la réincarnation de la Vierge Marie, ni plus ni moins. Deux histoires qui tournent autour de cette croyance, comme cela était déjà le cas dans Sensor, ce qui créé des récurrences dans les œuvres récentes de l’artiste. Léthargie aborde aussi le thème de l’esprit mais différemment, où comment s’immiscer dans l’esprit de gens à travers le rêve et l’altération du quotidien. Dans tous les cas, si le paranormal est un outil pour créer l’angoisse, la source de la peur vient de l’humain chez Junji Itô. Du directeur au tueur en série, ce sont les hommes et leurs motivations qui initient les tournants effroyables des histoires de l’auteur.

En lisant Zone Fantôme, on a l’impression que Junji Itô redécouvre le plaisir de dessiner des mangas. Et cette joie et cette liberté, que l’on pourrait presque qualifier d’enfantines, sont communicatives. C’est donc avec envie que ce recueil se dévore, quand bien même il convoque des forces obscures pour faire ressentir des émotions telles que l’angoisse ou la peur. D’ailleurs, Zone Fantôme se lit comme on se raconterait des histoires d’horreur entre amis dans une forêt, au coin du feu. C’est convivial mais on frissonne malgré tout. De toute évidence, cela fait plaisir de retrouver de nouveaux récits de l’auteur d’une telle qualité. Au long de quatre histoires, l’auteur met en scène le courage des femmes face à la lâcheté et la perversion des hommes au cœur de contes macabres où il mélange le grotesque, le dégoût, la violence, la tension, l’érotisme, la perte de repères et l’étrangeté. Le résultat donne vie à des œuvres atmosphériques comme lui seul en a le secret. Qu’on se le dise, Junji Itô n’a pas fini de marquer nos esprits de son imagerie terrifiante.

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3 réflexions sur “Zone Fantôme : une autre histoire de l’œil

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