La sorcière aux champignons : un conte à la féérie empoisonnée

Créatrice de L’académie Alice, shôjo manga culte des années 2000, Tachibana Higuchi s’est consacrée corps et âme à sa série fleuve durant 31 tomes. Elle a même dessiné des livres autour de son attachant univers comme le spin-off en 3 volumes L’académie musicale Alice mais aussi un livre d’images sous la forme d’un conte, quant à lui jamais publié en France, prouvant ainsi son goût pour ce style littéraire. Se défaire d’un manga aussi populaire et long que L’académie Alice, qui a marqué le magazine Hana to Yume en assurant la transition entre l’époque de Fruits Basket et celle de Yona – Princesse de l’Aube, n’est évidemment pas une tâche aisée.

Et pourtant c’est ce que parvient à réaliser Tachibana Higuchi en dessinant son nouveau manga, La sorcière aux champignons. Ce dernier n’est plus publié dans le magazine Hana to Yume contrairement à sa série précédente mais sur l’application Manga Park du même éditeur, à savoir Hakusensha. Et si son nouveau manga parle également de magie, celui-ci n’a plus rien à voir avec L’académie Alice sur la forme. En effet, la présente série de l’autrice est racontée comme s’il s’agissait d’un conte. En France, ce sont les éditions Glénat qui nous proposent ce manga sous le titre de La sorcière aux champignons

En version originale, le manga se nomme Champignon no Majo, avec le mot Champignon en français dans le texte. Un choix concernant la sonorité mais pas seulement, puisque Tachibana Higuchi est influencée par le monde moyenâgeux européen, et principalement la France, lorsqu’elle crée l’univers dans lequel évolue Luna, la protagoniste de son manga. Il s’agit d’une sorcière noire spécialisée dans les champignons dont le corps et le souffle sont empoisonnés. Elle ne peut donc pas avoir de contact avec les humains et vit recluse dans une forêt à l’écart de la ville, entourée d’animaux magiques. Elle se rend en ville tous les trois mois afin d’y vendre les potions qu’elle concocte et d’acheter des livres. Luna est fondamentalement gentille mais elle est rejetée par la population à cause de son corps toxique et des champignons qui poussent sur son passage, quand bien même ils servent à assainir l’air. Si ces raisons sont les premières visibles, le contexte est un peu plus compliqué, Tachibana Higuchi instaurant alors une mythologie à son monde. Celui-ci oppose les sorcières et magiciens blancs aux noirs. Les premiers servent l’état et sont de ce fait vus comme les protecteurs du royaume et des citoyens. Alors que les seconds sont indépendants, et donc perçus comme nuisibles, ce qui leur vaut d’être régulièrement persécutés ou mis au ban de la société. L’histoire débute réellement lorsque Luna sauve un jeune garçon d’une mort certaine, allant ainsi à l’encontre des recommandations du conseil des mages noirs. 

La principale originalité de La sorcière aux champignons est que son histoire est racontée sous la forme d’un conte. Pour cela, on retrouve la présence d’un narrateur qui nous décrit aussi bien les actions que les sentiments de Luna. De plus, on retrouve de nombreux éléments graphiques nous faisant penser à un conte et cela même en dehors du récit. Comme la forme des bulles par exemple, ressemblant aux pages d’un vieux grimoire. Cela donne une aura poétique au manga, d’autant plus que Tachibana Higuchi en met plein la vue lors de magnifiques scènes comme celle où Luna danse sous la pleine lune avec son dessin habité par l’âme d’un garçon qu’elle ne peut pas toucher à cause de son corps empoisonné. 

Manga romantique par excellence, le courant artistique est renforcé par la timidité de Luna, qui a du mal à s’exprimer par la parole. Néanmoins, des champignons naissent au rythme de ses pensées, dévoilant ainsi ses émotions par son environnement. On suit une héroïne profondément gentille et pour autant pas dénuée d’intérêt. Sa solitude et son exclusion la rendent touchante, ajoutant une touche de tragédie à son histoire. Elle est passionnée par les livres, confectionne elle-même ses habits, vit avec des animaux tous plus adorables les uns que les autres, on ne peut donc que lui souhaiter d’être heureuse. Mais il y a des choses que Luna ne peut pas connaître à cause de sa nature empoisonnée, comme l’amour. Aussi positive et bienveillante soit-elle, sa tristesse est autant contagieuse que sa passion, et les scènes dramatiques du manga sont poignantes. De plus, même si Luna est gentille et timide, elle est loin d’être dépourvue de personnalité, et montre même sa force d’esprit en s’opposant au conseil des mages noirs afin de venir en aide à un enfant maudit destiné à être sacrifié.

On est loin l’exubérance de Mikan, la protagoniste de L’académie Alice, quand on découvre Luna. Les deux personnages n’ont pas grand-chose à voir et pourtant on retrouve chez elles la même gentillesse naturelle, l’envie de s’occuper des autres, de les aider ou même simplement d’être entourée. Elles l’expriment juste différemment. Il en est de même pour les mangas, si les récits sont très éloignés dans leur forme, la finalité reste la même, à savoir que le lecteur passe par de grandes émotions. Tachibana Higuchi continue de jouer avec la corde sensible de son public pour faire ressentir l’amour, la crainte, le rire, la tristesse, la solitude et divers autres sentiments, toujours de manière intense. L’autrice a un don pour véhiculer des émotions fortes malgré le fait qu’elle change aussi bien sa narration que l’expression de ses personnages d’un manga à l’autre, prouvant ainsi qu’elle a la capacité de briller dans divers registres.

Comme c’était déjà le cas pour L’académie Alice, on ressent l’amour que porte l’autrice pour ses personnages dans La sorcière aux champignons, quand bien même elle a un goût sadique pour les torturer. Cela se transcrit dans les émotions qu’elle véhicule mais aussi dans la confection de l’environnement de Luna. Dans la série, il est dit que la sorcière a construit sa maison et ses vêtements à l’aide de la magie. On comprend alors que son monde est à son image mais aussi que certains éléments peuvent être modifiés selon son humeur. Une excuse qui prémunie l’autrice d’éventuelles erreurs en même temps qu’elle en dit long sur son style d’écriture et de dessin. D’ailleurs, si Luna change constamment de tenues, c’est parce que Tachibana Higuchi aime l’habiller avec des vêtements dans un style occidental moyenâgeux. En plus d’accentuer l’aspect conte du manga, cela dépeint une ambiance et donne un cadre au récit. On ressent toute l’influence des architectures françaises, anglaises ou encore même allemandes de l’époque dans les décors de cette série et les styles vestimentaires de ses personnages.

Si son trait est magnifique concernant les humains, dont elle développe l’apparence avec soin, Tachibana Higuchi dessine les animaux humanoïdes et champignons avec bien plus de relâchement, leur conférant un effet cartoon. Cela crée un décalage qui les rend aussi mignons qu’amusants. C’est quelque chose qui se traduit dans le ton du manga d’ailleurs, car au-delà de la dramaturgie ou du romantisme, la série est teintée d’une innocence pouvant se balancer vers le comique. Ceci est accentué par le fait qu’il se passe souvent quelque chose dans le fond des cases, donnant ainsi de la vie aux dessins au-delà même de l’action principale.

Publiée sur l’application Manga Park et non dans le magazine Hana to Yume, la nouvelle série de Tachibana Higuchi lui offre bien des libertés. Outre le récit en lui-même, le manga est rempli de bonus, et pas seulement en ce qui concerne la présence d’épisodes spéciaux étoffant son univers. Ainsi on découvre entre les chapitres de nombreuses pages consacrées aux tenues de Luna justement, mais aussi à sa maison, aux champignons que l’on aperçoit, aux différents personnages. Cela donne l’impression de tenir un carnet riche en informations sur le monde du manga. Une originalité faisant de La sorcière aux champignons un manga à part, très personnel tant on ressent que l’autrice prend du plaisir à nous présenter chaque détail de son univers.

La sorcière aux champignons est en définitive un très beau manga, aussi bien dans les émotions qu’il transmet que dans l’univers dépeint par Tachibana Higuchi. L’autrice fait preuve d’une maîtrise narrative et graphique pour nous plonger au cœur de son nouveau récit animé par la magie. Son œuvre est un conte féérique dans lequel on suit des destins tragiques. À la fois passionnant, amusant et dramatique, son manga ressemble à un enchantement nous faisant voyager non sans fantaisie au merveilleux royaume de l’imaginaire. 

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