Yu-Gi-Oh : l’égyptologie à la japonaise

Quand on lit Yu-Gi-Oh, on ne pense pas directement à l’inspiration mythologique du manga, noyée sous un flot de duels de cartes qui s’enchaînent sans le moindre répit. Pourtant, si Kazuki Takahashi a fait un focus sur le jeu de cartes au détriment du scénario, il n’en reste pas moins que l’Egypte Antique et sa mythologie sont évidemment une part importante de son oeuvre. En effet, le mangaka a quand même effectué plusieurs voyages (au moins deux) au pays des Pharaons pour se renseigner sur place en collectant des informations utiles (et faire du tourisme aussi)(soyons pragmatique)(parce que sinon, il pouvait ouvrir Wikipédia et c’était bon).

Puzzle & œil oudjat
A gauche : le Puzzle Millénaire, à droite : un bracelet en or et lapis-lazuli, 890 av. JC.

L’arc qui s’ouvre dès le deuxième tome, avec le mystérieux homme venu d’Egypte (titre des chapitres en question dans la vf édité par Kana) est l’occasion pour Takahashi de vraiment approfondir la mythologie de son manga en se basant sur celle de l’ancienne Egypte.

Mais l’inspiration était visible dès le premier chapitre. Tout commence par une boîte, celle contenant des pièces d’un puzzle doré, le fameux Puzzle Millénaire. On y voit l’Œil Oudjat, autrement appelé Œil d’Horus. Cet œil est un symbole important, puisqu’en plus d’être vu comme une amulette porte-bonheur, éloignant les maladies et les mauvais présages, il représente la victoire du Bien (Horus) contre le Mal (Seth). En effet, à la mort d’Osiris, assassiné par son frère Seth, Horus n’hérite pas du trône d’Egypte car il n’était pas encore né. Horus est conçu une fois qu’Isis, avec l’aide d’Anubis, a reconstitué le corps de son mari dont les quatorze morceaux avaient été éparpillés dans tout le territoire d’Egypte. Pendant qu’elle élève leur fils en secret, le protégeant de Seth, ce dernier règne donc. Beaucoup d’histoires de la mythologie égyptienne mettent en scène Horus faisant face aux menaces de son oncle, qui chercher évidemment à se débarrasser du prétendant légitime au trône. Mais les années passent et vient le moment où Horus réclame son héritage. S’en suit une guerre entre les deux dieux et au cours de l’une de leurs nombreuses batailles, Horus perd son œil gauche, que le dieu jette dans le Nil après l’avoir brisé en six morceaux. Seth, lui, perdra ses testicules (l’émasculation comme symbole de la perte de pouvoir). C’est la victoire de l’ordre, Horus récupérant le trône légitime, contre le chaos, Seth, perturbateur de l’ordre du monde. L’œil est ensuite récupéré et restauré par le dieu ibis Thot (qui, selon certains mythes, est le fils d’Horus et de… Seth)(une histoire mêlant une laitue, le front de Seth et la semence d’Horus ?!). L’Œil d’Horus redevient entier (« oudjat »).  Horus donne ensuite son œil à son père, Osiris, qui revient à la vie en le mangeant : l’Œil d’Horus est donc aussi un symbole de vie et de résurrection, d’où son importance dans la mythologie égyptienne.

La résurrection, quoi de mieux pour symboliser l’autre Yûgi, dont l’âme a voyagé depuis 3000 ans avant de trouver un hôte. Le double de Yûgi (qui, pour rappel, s’éveilla en lui dès que le jeune homme compléta le Puzzle) porte un œil d’Horus brillant sur son front lorsqu’il inflige un Jeu de la Sanction (une version simplifiée qui est référencé par Konami, dans le jeu de cartes, comme « œil d’Anubis », sans aucun rapport avec un quelconque mythe). On peut voir cet Œil comme un signe précurseur de son identité réelle, puisque les Pharaons étaient considérés, selon les époques, comme des incarnations du dieu faucon Horus. Il est intéressant de noter que si lui a cet œil d’Horus comme symbole, le grand rival de Yûgi se nomme Seto, prénom que l’on rapprocher, au moins phonétiquement, avec Seth… Après, cette théorie de l’Œil d’Horus est mise en mal par l’apparition de l’autre Marik, double maléfique né de la haine et des Ténèbres, qui porte lui aussi ce symbole sur son front. Sauf si Marik est une incarnation d’Osiris, dieu du royaume des morts, affiliés aux ténèbres… Après tout, sa sœur se nomme bien Isis !Marik Oeil Horus

Revenons sur le Puzzle Millénaire. Sa forme est sans équivoque : celle d’une pyramide. La signification est toute trouvée. Quoi de mieux qu’une pyramide, tombeau des Pharaons, pour contenir l’âme de l’autre Yûgi ? Mais si les pyramides ont la pointe tournée vers le ciel, permettant donc l’ascension de l’âme, selon certains historiens, le Puzzle Millénaire est une pyramide inversée. Est-ce pour cela que l’âme de l’autre Yûgi est coincée ici-bas ?

On a l’occasion dans le manga de découvrir un autre objet issu de la mythologie égyptienne, l’Ankh ou autrement appelée croix de vie, ou encore croix ansée. L’Ankh apparaît grâce à l’arrivée de Shahdi, le mystérieux égyptien qui vient troubler la tenue d’une exposition au musée Domino. Dans le manga, l’Ankh de Shahdi est la Clé Millénaire, un artefact puissant qui permet de pénétrer et de modifier la chambre de l’âme des gens, ce qui est loin du sens d’origine de ce symbole. Lors des premiers chapitres, l’autre Yûgi avait lui aussi la croix de vie aux manchettes, un design fortement inspiré par Josuke Higashikata, le héros de la 4ième partie de Jojo’s Bizarre Adventure, qui accroche lui aussi des breloques dorées sur son uniforme de lycéen. Et, pour rappel, la partie précédente, Stardust Crusaders, voit ses héros entreprendre un périlleux voyage vers l’Egypte. Le manga de Hirohiko Araki est une source d’inspiration pour nombre de mangaka, dont Kazuki Takahashi.

L'Autre Yûgi (à gauche) VS Josuke Higashikata (à droite).
L’Autre Yûgi (à gauche) VS Josuke Higashikata (à droite).

Cette croix ansée est le symbole de la vie dans les hiéroglyphes, l’écriture de l’ancienne Egypte : la lumière du soleil et le flot des eaux, sources de vie, étaient représentés par des entrelacs d’ankh, le « souffle de vie ». Mais c’est aussi et surtout le symbole du pouvoir des Pharaons, hérité des Dieux, ce pourquoi il est un attribut essentiel de la royauté. L’ankh peut aussi être vue comme une clé vers le monde des morts. Là encore, c’est donc un triple sens important pour l’autre Yûgi… Dans le jeu de cartes Magic & Wizards, la carte de magie de « La résurrection des morts » est illustrée par une clé ansée (l’illustration est modifiée dans la version occidentale du jeu de cartes, vraisemblablement à cause de sa ressemblance avec la croix chrétienne (?)). C’est le cas aussi d’Exodia, qui, reflétant le mythe d’Osiris, a besoin que les cartes représentant les morceaux de son corps soient réunies pour être invoqué : il porte une coiffe de pharaon avec le cobra royal et la croix ansée luit sur son torse.

A gauche : Exodia, à droite : le masque funéraire de Toutânkhamon
A gauche : Exodia, à droite : le masque funéraire de Toutânkhamon (environ -1345 – -1327)

Shahdi, que l’on a évoqué précédemment, est le seul personnage du manga à posséder deux Objets Millénaires. Le second est la Balance. Cette dernière renvoie directement à la légende du jugement de l’âme, issue du Livre des Morts. Dans Yu-Gi-Oh, Shahdi, en tant qu’apôtre d’Anubis (il se présente ainsi), se fait juge des âme et cœur des gens dont il teste la valeur avec la Plume de Vérité. Si les péchés sont plus lourds que la plume, le monstre Amemit dévore l’âme de sa victime. Dans le récit originel, ce jugement n’a lieu qu’a la mort de la personne, dans le tribunal d’Osiris. Et c’est Anubis, le dieu des morts, qui procède à la pesée du cœur, reflétant toutes les actions, bonnes ou mauvaise, commises par le mort lors de sa vie terrestre. La séance se fait en la présence de la déesse de la Justice, Ma’at, qui fournit la Plume. Tout cela est donc assez similaire, mais la grosse différence provient d’Amemit. Dans la version de Kazuki Takahashi, il s’agit d’un monstre difforme dont la laideur reflète celle de l’âme qui l’héberge, car chacun aurait en soi cette hideuse créature. Dans la mythologie égyptienne, Ammit la Dévoreuse est une chimère à tête de crocodile, l’avant du corps d’un lion et l’arrière d’un hippopotame. Il s’agit surtout d’une déesse, qui inflige une seconde mort aux pauvres âmes échouant au test de la pesée, les condamnant à une éternelle errance…

A gauche : la Balance Millénaire, à droite : la scène de la Pesée de l'Âme extraite du Livre des Morts
A gauche : la Balance Millénaire, à droite : la scène de la Pesée de l’Âme extraite du Livre des Morts

Après l’arc de Shahdi, il faudra attendre de nombreux tomes pour voir (ou revoir) des références aux mythes de l’Egypte Antique, qui seront essentiellement disséminées dans le design de nouvelles cartes. Par exemple, Rishido à un deck entièrement composé de cartes puisant dans la mythologie égyptienne (mais on verra ça plus tard). Enfin, dans l’arc final, Kazuki Takahashi reprend le concept de l’âme pour le remanier à sa sauce. Dans Yu-Gi-Oh, l’âme immortelle (Bâ) donne naissance à un monstre (Kâ) dont l’orientation morale dépend de l’alignement du Bâ.

Dans l’Egypte Antique, l’on croyait l’âme faite de cinq composants. L’ib était le cœur, la clé pour la vie éternelle puisqu’il faisait l’objet du Jugement d’Anubis face à la plume de Ma’at et risquait, en cas d’échec, d’être dévoré par Ammit. L’ombre, nommée Shout, était une autre composante car comme une ombre est inséparable d’une personne, les Égyptiens pensait qu’elle contenait une partie de l’âme. Le Ren était le nom de la personne. La croyance voulait que l’on existait tant que le nom était conservé intact, écrit ou parlé, d’où la volonté de le protéger avec le cartouche (symbole magique) ou à l’inverse, d’effacer le nom des ennemis comme sanction ou vengeance condamnant l’autre à l’oubli. Cela explique donc la recherche d’identité de l’autre Yûgi dans la deuxième partie du manga. Le Bâ, représenté par un oiseau à tête humaine, était unique à chacun, et pourrait donc en ce sens être la personnalité. C’était l’aspect de l’âme qui, attaché au corps pendant la vie, survivrait à la mort, fusionnant avec le  pour rejoindre le royaume des morts. Il devient ainsi l’Akh, esprit glorifié, dont la destiné sera de briller à jamais, étoile éternelle dans la nuit. Kazuki Takahashi n’a donc conservé que ces deux aspects pour son manga, le et le. Si le représente la créature de l’âme dans Yu-Gi-Oh, il s’agissait en fait de la force vitale ou essence de vie.

En résumé, s’il ne puise pas son inspiration de nulle part, on constate que Kazuki Takahashi n’est pas toujours d’une rigueur extrême pour le respect de la vérité historique, mais les libertés qu’il prend servent au scénario du manga.

Pour aller plus loin :
Reshafim
Wikipedia :
Composition de l’âme
Concept of Soul
Oeil Oudjat
Ancient Egypt : Religion & Mythology
Egyptian Book of Dead

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Cet article a remporté le Prix des Auteurs 2016
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11 réflexions sur “Yu-Gi-Oh : l’égyptologie à la japonaise

  1. Kea

    Très bon article ! Je dirais juste que pour la vérité historique, c’est assez compliqué étant donné qu’il existe plusieurs versions des mythes en général. Par exemple j’ai toujours entendu dire que Thot n’était pas le fils, mais le frère d’Horus. Ou encore que les pyramides avaient été construites dans cette forme pour représenter les rayons du soleil donc le puzzle millénaire représenterait tout simplement les ténèbres si on se fie à ça. Enfin je pense que c’est cette diversité qui rend les légendes intéressantes et qui permet de nous en inspirer librement.

    Sinon une comparaison qui parle de l’arc égyptien (désolée d’avance pour le pavé) :
    Il me semble que Takahashi s’est inspiré de Toutankhamon pour le pharaon Atem. Et d’Akhenaton pour le père de ce dernier. Ce qui correspondrait assez bien au contexte historique car d’après un documentaire que j’ai vu il n y a as longtemps sur Arte l’Egypte à failli plonger dans le chaos sous le règne de d’Akhenaton car celui-ci souhaitait imposé le culte du Dieu unique, Aton (ou Rê-Horakhty d’après Wikipédia :p) en interdisant au peuple de vénérer tous les autres dieux bien sûr. Toutankhamon avait rétabli l’ordre en rétablissant les autres cultes mais comme il est décédé trop jeune pour avoir de descendants c’est une autre lignée qui a pris la relève d’où le fait que dans Yugioh! ce soit Seto qui devienne pharaon à la fin !

    1. Oui, les mythes égyptiens ont évolués au fil des siècles, quitte à se contredire d’une époque à une autre, donnant un rôle mauvais à une divinité pour en faire un sauveur par la suite, ou fusionnant les dieux selon ce qui arrangeaient les Pharaons d’alors. Par exemple, comme tu l’écris, dans le manga, Marik dit que le Puzzle symbolise le pouvoir des ténèbres, car pyramide inversée (tome 23).

      Pour l’inspiration de Takahashi concernant Atem, tu as raison, il le dit lui-même dans l’interview à la fin de l’artbook Duel Art, et c’est très intéressant : http://yuugimutouandatemu.tumblr.com/post/131036410942/sliferthewhydidigeta-the-last-7-pages-of-duel

      1. Kea

        Aaaaah le pire c’est que j’ai déjà lu ces scans (j’ai Duel Art en jap’ et j’étais trop contente d’avoir trouvé ça !! Mon cerveau à fait le lien dans son subconscient avec le documentaire ! XD

  2. Super article riche en compréhension qui donne une envie folle de se retaper l’intégrale. Je ne me rappelle plus toutes les subtilités du titre mais les références sont légions. Et elles sont démultipliés avec le jeu de cartes.

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