Bonne nuit Punpun ; bonjour déprime.

[TRIGGER WARNING : cet article contient la vision limitée, scolaire et manichéenne de l’auteur parce qu’il évoque un viol.]

Alors que le manga d’Inio Asano devrait trouver sa conclusion en fin d’année avec son treizième tome (ça porte malheur, paraît-il), au lieu des sept prévus à l’origine, je vous propose humblement un article qui fera plaisir (peut-être) aux nombreux fans du maître. Attention, l’interview d’Asano linké dans la phrase précédente spoile méchamment la FIN. J’avais parlé un peu de Bonne Nuit Punpun il y a quelques années déjà, c’est donc l’occasion d’y revenir. Avec des spoils disséminés çà et là, puisque j’ai lu les douze tomes sortis (mais pas la fin) (enfin, juste dans le t.13 japonais que j’ai eu avec la montre, j’ai donc rien capté). Lecture à vos risques et périls, toutefois.

© by ASANO Inio / Shôgakukan

L’immaculée blancheur de la dernière couverture.

Pour les habitués du blog et pour ceux qui subissent la propagande pro-Asano de Meloku (et qui ne sont pas forcément les mêmes), pas besoin de résumer Bonne Nuit Punpun. Pour les autres, plus nombreux vu les ventes du titre, je prend la peine, en résumant le premier tome brièvement. Asano nous présente Punpun et son environnement, scolaire et familial. Représenté sous les traits d’un oiseau bizarre, on découvre un élève discret et même timide. Tellement timide que ces rares prises de paroles se font dans des cases noires d’encre. Punpun tombe amoureux de la nouvelle venue, Aiko. Si son quotidien à l’école semble gentillet, malgré l’étrangeté des adultes l’entourant, à la maison, c’est une toute autre histoire. En effet, son père est un mari violent, peut-être alcoolique, et qui bat sa femme. Un jour, c’est le drame.

Bien évidemment, je ne vais pas m’amuser (ou m’ennuyer plutôt) à résumer chaque tome un à un, ce serait laborieux et inutile. Même moi je ne lirais pas un article aussi gonflant. Bref.

Pour ceux qui ont déjà lu le premier tome et qui n’ont pas aimé (ça peut arriver), rassurez-vous, la suite est du même acabit : quotidien banal de Punpun, entremêlé de questionnements sur l’avenir et de délires improbables des personnages secondaires. Quoique, même Punpun, avec son Dieu Chinkuruhoi à la splendide coiffure afro, ne me semble pas bien net dans sa tête. Mais ces étrangetés passent mieux issues d’un enfant comme Punpun que lorsque ce sont des personnages supposés matures et posés qui délirent. Mais genre, des délires bien graves comme la fin du monde prévue par Pegasus (Pégase en Français je crois, mais je lis Pegasus automatiquement [syndrome Yu-Gi-Oh].) et sa bande de combattants intergalactiques. Pegasus, c’est le fameux personnage introduit à mi-parcours dont la catch phrase « GOOD VIBRATIONS » est régulièrement répétée (principe même d’une catch phrase, me direz-vous à raison). On le voit pour la première fois alors que Shimizu, le plus étrange des amis de Punpun, se demande si son Dieu du Caca existe vraiment. Voilà. Oui.

Oui, j’embraye directement là-dessus, passant sous silence la partie « collège » et « lycée » de Punpun parce que je n’ai pas de plan précis et que j’écris en fonction de mon inspiration galopante. Il faut savoir que cette histoire de ce Pégase mystique se poursuivra jusqu’à la fin, se permettant même, à de rares occasions, d’avoir le luxe privilégié d’un chapitre consacré à son entière folie. On ne comprends pas trop la finalité de tout cela, le message d’Asano à travers ses pages de délirium total. Simple amusement de sa part au milieu d’un titre à la réalité plus sombre, ou réelle menace planétaire dessinée de manière comique (Asano donne une réponse claire et nette dans l’interview linké précédemment) ? Quoiqu’il en soit, la fin du monde (avant ou après le lever du jour) vue par Pégase est liée au Daruma, porte-clé que Punpun jette à terre de dépit et de rage quant à sa vie de merde. Ironiquement, ce Daruma funeste porte le kanji signifiant « bonheur ».

Mais ce tome 5 n’est pas important qu’à cause de ce personnage. Il marque aussi un tournant dans la noirceur du manga et celle de la vie de Punpun, déjà pas bien joyeuse (la fin du tome 6 est particulièrement accablante). Asano a enchaîné les ellipses (quatre ans entre la fin du tome 3 et le début du tome 5) et Punpun entre au lycée. Côté familial, son oncle Yûichi a fuit, alors qu’il devait se marier, abandonnant la pauvre Midori (environ 30 ans). Et celle-ci va alors s’épancher sur Punpun (environ 14-15 ans), allant jusqu’à le violer. La critique d’Animeland dit qu’il « découvre le monde des grands ». Pire, le résumé de ce tome écrit par eux-mêmes (je suppose, puisque différent de celui de Kana) dit que Midori « se raccroche à Punpun pour se consoler ». Se « raccroche ». Bien sûr, oui.

\\\EDIT///

On m’a fait remarqué sur Twitter que Punpun subit la relation sexuelle et que ce n’est donc pas un viol, il laisse faire Midori parce qu’il l’aime bien. Ah. De plus, Punpun n’exprime pas clairement son refus. Ne le verbalise pas. Certes, il s’échappe de l’étreinte de Midori (adulte qui a autorité sur lui donc) après le premier attouchement sexuel. Mais, a priori pour certains, ce n’est pas suffisamment clair.

A priori, l’absence de refus explicite prévaut donc sur l’absence de consentement explicite. Parce que, si Punpun ne dit pas « non » et abandonne la lutte dès la seconde tentative de sa tante, il ne dit pas « oui » non plus. Mais ça, a priori, c’est un détail. Le consentement ? Un détail. Il aurait pu (ou dû ?) lutter plus, mais ne l’a pas fait. On ne m’a pas dit combien de fois il fallait résister pour que ça soit alors qualifié de rapport sexuel non consenti. Pour ceux qui auraient voulu savoir le chiffre exact, désolé.

En résumé, lorsqu’elle lui demande la deuxième fois, puisqu’il ne dit rien, c’est qu’il consent. C’est, 1) un raisonnement abject et 2) une interprétation des faits qui prend à revers la réaction précédente de Punpun (à savoir, le rejet). Le gosse est bouleversé, n’a pas le temps de réagir, ni même de comprendre ce qu’il se passe. Midori abuse clairement de lui. Et même en imaginant que, finalement il accepte, il capitule. Obtenir des relations sexuelles avec un mineur sous la contrainte, c’est ok ?

En fait, il n’y a qu’un argument valable qui pourrait requalifier ce viol en « simple » agression sexuelle, argument qui ne m’a même pas été proposé (oui, j’ai fait des recherches). C’est l’intention coupable de Midori. Est-elle consciente qu’elle impose une relation sexuelle non consentie à son neveu (perso, je pense que oui) ? Si oui : viol. Si non, d’un point de vue juridique (en France) : pas viol. Fin de l’histoire (j’élude volontaire le contexte judiciaire japonais que je ne connais pas).

\\\Fin de l’EDIT///

Le viol est souvent traité de manière problématique dans les mangas (euphémisme), mais Bonne Nuit Punpun échappe à cela. Du moins, partiellement. De toute façon, on ne peut pas faire pire que L’amour à tout prix de Kanan Minami (ça, c’est du trauma, pire encore que tout ce que je pourrais lire par la suite). Ici, la victime ne tombera pas amoureuse de son bourreau et ce ne sera pas le début « un peu hard hihi » d’une belle (?) histoire d’amour. Néanmoins, ce ne sera pas sans conséquence sur le pauvre Punpun. Le pire survient quand Yûichi lui révèle qu’il sait « ce qu’il sait passé entre [lui] et elle » mais qu’il « ne [lui] en veut pas pour autant ». SÉRIEUSEMENT ?

J’ai continué ma lecture sur un Punpun désabusé et silencieux, sûrement aussi atterré que moi, qui ne répond rien face au monologue accusateur de son oncle. Alors, certes, on peut supposer que Midori ne lui a pas dit que Punpun n’était pas consentant ou alors elle a eu le type de raisonnements décrits plus haut. Mais, tout de même… Enfin. Bref.

Il y aura d’autres scènes de sexe dans Punpun, et même si celles-ci montreront un consentement des deux partenaires, l’ambiance ne se prête jamais au fan-service gratuit et abusif, il se dégage toujours un quelque chose de malsain et dérangeant de ces scènes.

Avec tout ça, on en oublierait presque que l’histoire, à l’origine, était celle de l’amour pur et innocent de deux enfants. J’ai rajouté la jolie illustration ci-dessus pour vous le rappeler. Il faut toutefois préciser que, à sa décharge, Aiko est peu présente dans le manga, une fois que Punpun quitte le collège. En effet, Inio Asano se centre sur la famille de Punpun (en résumé, tous des tarés), avec des apartés sur son oncle et sur sa mère, durant plusieurs chapitres. Parfois, on revoit de vieux amis comme Seki et Shimizu, même si l’on ne voit pas clairement ce que veux faire le mangaka avec autant de diversions, si ce n’est du délayage (si c’est le cas, alors c’est réussi).

En bref, on passe rapidement de Punpun à la fac sans ami à Punpun sans travail et sans ami. Oui, c’est très rigolo à lire et pas du tout déprimant. En l’absence d’Aiko, la petite touche d’espoir de Punpun semble éteinte. Incapable de l’oublier, il se retrouve à être un figurant de sa propre vie, subissant les événements sans avoir prise. Même une algue a une vie plus intéressante que la sienne, nous avoue-t-il. Punpun s’est fixé une date butoir avant laquelle il doit revoir Aiko. Ça, ou le suicide. Mais alors les jours s’écoulent, inexorablement, sa situation ne s’améliore pas, ses recherches restent infructueuses. Le manga s’enfonce assez loin dans cette spirale de la monotonie, cette sorte d’éloge de la déprime que même les retrouvailles fortuites avec Aiko ne suffiront pas à renouer avec la joie et la bonne humeur un peu naïve des premiers tomes.

Et pourtant, il aura essayé, peut-être vainement, de passer à autre chose (je passe volontairement sous silence ces chapitres-là, même si essentiels à son évolution). Mais Punpun reste hanté par le souvenir d’Aiko, un souvenir qu’il idéalise vraisemblablement, au-delà du raisonnable. Aiko sera-t-elle comme avant, celle qu’il aimait, inchangée, alors que lui n’est plus le même Punpun ? Amère déception… Lente dépression. Et on assiste, impuissants, à une spirale de désespoir dans laquelle la violence vient s’inviter. Lire un happy ending devient malheureusement de plus en plus improbable.

Point final en Novembre…

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5 réflexions sur “Bonne nuit Punpun ; bonjour déprime.

  1. Et surtout il y a chez les Japonais une notion absente chez nous, celle d’éviter le conflit, subir plutôt que de fuir avant d’éviter les conséquences. Je te fais un copier/coller d’un article que j’ai vu sur un mec qui draguait les filles au Japon… C’est sur Mademoiselle.com et je crois que cela peut aussi expliquer la réaction de Punpun en plus du fait qu’il est désemparé:

    « L’« enryo » désigne la façon dont un•e Japonais•e évitera la plupart du temps de refuser frontalement, verbalement, jusqu’à éviter les tournures de phrases négatives. C’est dire si « non, lâchez-moi monsieur » ne fait pas partie du vocabulaire courant…

    fuck off Julien Blanc (@RSDJulien), expert en harcèlement sexuel raciste [MAJ]
    La persévérance, un certain stoïcisme lorsqu’il s’agit d’endurer une situation inconfortable, est un autre marqueur culturel décelable dans certains comportements sociaux au Japon. Le « gaman » décrit par exemple cette retenue stoïque dont font preuve les Japonaises abordées par Julien Blanc dans cette vidéo. Il ne s’agit pas ici de faire des généralités, chacun•e se reconnaîtra ou non, sera plus ou moins influencé•e par ce concept, mais il permet néanmoins d’expliquer pourquoi de nombreuses personnes japonaises font preuve de retenue dans certaines situations. Ce fut, par exemple, le cas lors de la catastrophe de Fukushima, où plusieurs commentateurs étrangers se sont extasiés devant l’incroyable « retenue » de ce peuple… Le fait de ne rien montrer à la caméra ne signifie pas qu’on ne ressent pas les choses.

    Mais en tout état de cause, la réaction stoïque est à considérer dans son contexte : les jeunes filles de la vidéo réagissent peu, certes, mais rien ne permet d’indiquer qu’elles ne sont pas profondément heurtées par leur « rencontre » avec Julien Blanc. Même si elles sont fort peu démonstratives sur le coup.

    Dites donc, c’est génial tout ça ! Puisque les gens ne disent pas « non » et qu’ils se laissent faire, on peut donc abuser d’eux sans souci ! Ils n’ont qu’à manifester leur désaccord, hein. On n’est pas censés connaître leur culture absconse, là. »

    1. Ah bah c’est le genre de comm’ que j’ai eu sur Twitter. Comme Punpun réagit exactement comme le dit ton extrait, ben c’est qu’il est d’accord. Je suis encore sidéré par ce genre de considération… :/

  2. Dalloz

    Alors que je viens de finir cette série qui m’a laissé une claque je suis tombé sur votre article et je tiens à apporter une précision concernant la question du viol.

    « Est-elle consciente qu’elle impose une relation sexuelle non consentie à son neveu (perso, je pense que oui) ? Si oui : viol. Si non, d’un point de vue juridique (en France) : pas viol.  »

    En fait, dans les deux cas il n’y a pas viol (du moins en France). Le viol implique un acte de pénétration subi, or Punpun est le pénétrant. Donc en fait on a affaire à une agression sexuelle, ce qui n’enlève rien à la dégueulasserie de la chose.

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